FÉLIX NEFF
A toiu tes chers amis de Freyssinières et en particulier
4e Dourmilloiue.
GenéTe, 19 février 1829.
La grâce et la paix reposent sur vous par Jésus* Christ. Amen !
Julie Talon m'apporta hier soir cette lettre pour Tadresser et y ajouter quelques mots. J'étais encore plus faible de corps et d'esprit que les jours précédents ; et quand j'ai vu ce papier qui allait partir pour Freyssinlères, l'ennui m'a pris , et il m'a quasi fallu pleurer (') en pensant que peut-être je ne pourrais plus revoir les rochers de Dourmillouse qui, tout déserts et affreux qu'ils soient, me semblent plus beaux et plus aimables que le plus beau. paya du monde, à cause des heureux moments que j'y ai passés au milieu de vous. J'ai été avec vous en esprit tout le reste du jour ; et toute la nuit, même dans mon sommeil, je vous ai tous vus, comme au reste cela m'arrive souvent.
Je pense que vous aussi, chers amis, vous vous rappelez ces beaux jours et ces beaux dimanches que nous avons passés ensemble, soit à Dourmillouse , soit à la Combe ! Rappelez-vous surtout cette belle semaine sainte de 1825 qui se passa tout entière en larmes de repen tance, de joie et d'amour aux pieds du Sauveur ! où vous étiez nuit
(1) Il y a trois expressious de ce paragraphe qui se relroovent presque identiques en autant d'autres endroits* Voy. t, I» p. 277; U, 10, et ailleurs,
et jour réunis dans le temple, ou dans lés maisons, ou au pied des arbres et des rochers ! Rappelez- Tous ce beau jour du Vendredi-Saint, où plus de cent d'entre vous furent admis au nombre des fidèles ; où tous, grands et petits, arrosaient de leurs larmes les parvis du Seigneur; où personne n'eut la force de réciter les vœux du baptême, ni de chanter les psaumes et les cantiques ! Rappelez-vous ce temps où tous semblaient inondés des grâces du Saint-Esprit ; où tous les cœurs étaient embrasés et comme fondus par un feu céleste! Oh! que ce printemps fut beau! Que le champ du Seigneur était richement fleuri ! Votre vallée me semblait un jardin d'Ëden ; le sombre rocher me semblait plus riant que la montagne de Sion ! Hélas ! pourquoi un grand nombre de ces belles fleurs se sont-elles flétries sans laisser de fruits !.... O mon Sauveur ! daigne faire descendre encore une fois la rosée de ta grâce sur ces plantes fanées, afin qu'elles revivent, qu'elles fleurissent de nouveau et qu'elles fructifient enfin pour ta gloire, pour la joie de ton Eglise, et pour la consolation du faible serviteur qui a donné sa vie en les cultivant! Adieu, vous tous, chers amis ! Que le Seigneur vous bénisse abondamment, et qu'il remplisse vos cœurs de sa douce paix et de la joie de son Esprit! Amen.
EXTRAIT d'une LETTRE ÉCRITE DE MENS A NEFFi,
En février 1829.
Nous avons ici un enfanl de Chàlillon qui nous donne beaucoup de joie; c'est le peiit Martin, neveu de la femme
de Marcelle. Ce cher enfaot, depuis quHl est à Mens el qu^il a eoienda parler conversion, ne désire autre chose« Il disait un jour à sa sœur, qui est aussi à Mens pour faire sa première communion : a Yois-tu, ma sœur, il faut profiler du 9) temps que nous sommes ici pour nous convertir; et » quand nous serons à Chàtillon, tu n'iras plus danser avec )) tes camarades, et moi je nMrai plus m^amuser avec les petits. » Si personne ne veut venir, nous ferons la réunion tons » deux ; et Dieu, qui a promis d'être avec ceux qui sont as- 9> semblés en son nom, sera avec nous comme si nous étions 9) bien des gens. »
Une autrefois il disait à Marcelle : « Dis donc, ma tante ! 7^ Si les petits me battaient, et qu'au lieu de le leur rendre, » je me misse à genoux et que je disse : c< Mon Dieu, con- » verlis-les et pardonne -leur comme je 4eur pardonne,» » eb bien, je serais converti , n'est-ce pas?» Il va souvent voir notre chère Marie Marcelle, à qui il dit cousine. Un jour il lui disait : a Je vous dis cousine; mais quand je se- )> rai converti, je vous dirai sœur. » Il ne s'en va jamais sans avoir prié avec Marie. Une voisine catholique, qui en tre quelquefois chez Marie, y entra au moment où le petil Martin priait; elle fut touchée de sa prière ; et quand il se releva elle lui dit : a Puisque tu sais si bien prier, mon petit, prie pour moi. » Au même instant le petit prieur tombe à genoux et demande à Dieu de convertir la Marion (c'est le nom de cette femme), de lui faire connaître que son cœar est méchant, de le lui changer, de la faire devenir nouvelle créature, etc. etc. Cette femme fut si émerveillée de cette prière, qu'elle la lui demanda par écrit. Celui-ci, de retour chez sa tante, en dicta une à sa sœur; il revint le lendemain chez sa cousine, où la voisine se rendit. Dès que celle-ci eut lu la prière, elle lui dit : a Cette prière est bien belle, mais ce n'est pas la même.» — a Comment voulez-vous que ce soit » la même, lui dil Penfani, je ne la sais plus. » — La femme
prit la prière, remercia Martin et lui dit : ce Puisque tu es sr » sage, je vais t'amener mon petit pour s'amuser avec toi.» — ce Vous pouvez ramener, lui dît-il, mais non pas pour Pamusement. » Il y a une infinité de petits traits de ce genre qui prouvent i'œovre de la grâce dans son cœur. Dimanche, en sortant de la réunion des petites filles où il va régulièrement, îl vint me toucher la main en me disant : ce Priez bien jpour moi. » — ce Que veux-lu que je demande à Dieu pour loi, mon enfhnt ?» — ce Qu'il me convertisse, qu'il change » mon méchant cœur pour que Je puisse bien l'aimer. » — ' Il exhorte tous ses camarades d'école à se convertir ; et il est quant à lui dans un état extraordidaire , o& tout amusement lai parait une distraction de la seule chose nécessaire : il disait un jour à un de ses amis : ce Tu es encore allé te glisser sur la glace ; prie le bon Dieu de te convertir et tu n'iras plus. » ^— ce Mais je ne sais pas prier, répondit le glisseur.» — A ces mots Martin tombe à genoux et dit : ci Mon Dieu, convertis Germain; il dit qu'il ne sait » pas te prier ; mais il ne veut pas ; parce que s'il voulait, » tu le lui apprendrais. »
Chaque fois qu'il prie, il n'oublie aucune des personnes qui se sont recommandées à lui ; particulièrement la voisine catholique (*)•
(1) Qaelqaes Jours après, le 18 mars, on ajoutait : Je vous parlais, daos mon avant-dernière, da petit Martin de ChâtiUon et de sa sœur. Eh bien ! Dieu leur a pris le cœur à tous deux. Ce cher petit devient tous les jours plus intéressant ; et sa sœur, quoique dans le bercail seulement depuis quelques jours, a beaucoup d'humilité. Parmi les jeunes Ûlles du catéchisme, il y en a plusieurs qui sont travaillées, et un nombre assez grand de bien disposées.
A PIERRE BARIDON-VERDURE.
âO février 182d.
Je profile, mon cher amî, de cette place pour vous rappeler l'assurance de mon affection et de l'intérêt que je prends à tout ce qui vous concerne. J'ai appris avec un bien vif chagrin le triste état de votre père, qu'on m'a dit avoir empiré depuis votre dernière. Le Dieu des débonnaires veuille vous fortifier, ainsi que toute votre famille, et vous donner de recevoir cette épreuve avec une soumission chrétienne! Je désire, mon cher ami, si vous le pouvez, que vous visitiez nos amis des Vallées qui vous avoisinent, avant le commencement de vos travaux. Je pense qu'une douzaine de jours pourra vous suffire. Je puis vous faire défrayer de la dépense que vous ferez dans cette tournée. Si vous croyez pouvoir la faire, veuillez, s'il vous plaît, me Técrire. Vous m'obligerez si vous voulez bien faire encorç deux copies des deux mots que j'ai joints à la lettre de Julie Talon, et les faire circuler parmi nos amis de Pallon, la Combe, etc. Pareillement si Anne- Marie Arnoux pouvait copier celle de Julie et la faire circuler avec la mienne; je pense qu'elle pourra faire du bien.
Je voudrais pouvoir nommer chacun de nos amis de Dourmillouse, et saluer chacun de ses habitants en particulier, en. commençant à la cime de Roumas jusqu'au banc des Inflous (280) ; car Dieu sait combien je les aime tous sincèrement en Jésus-
Christ. Mais je suis borné par la place, et il ne m'en reste que pour me dire votre bien affectionné,
Félix Neff.
P. S. Pour Pierre Baridon. J'ai appris, mais sans aucun détail, que le Seigneur avait retiré à loi notre chère sœur Susette Besson. Si j'avais la force, j'écrirais bien à cette chère famille : ditesleur, en attendant, combien je prends part à leur affliction. Dieu veuille les fortifier dans cette nouvelle épreuve !