IV. a
tions, sur quoi le confesseur, la voyant le lendemain bien assise à l'église et étalant les falbalas d'une belle robe, dit à une pauvre femme : « Allez marcher sur la robe de cette dame là-bas, » et la pauvre femme, s*y étant hasardée, reçut un soufflet de la dame qui aimait tant les humiliations. L'exercice de la volonté est comme la lance d'Achille, il guérit presque toutes les blessures qu'on se fait à soi-même en le voulant bien. Du reste, me voilà sorti de cet isolement que vous n'avez pas voulu plaindre. Non seulement toutes les maisons de mes alentours sont peuplées, mais ma propre demeure est redevenue vivante avec l'hiver. Je cause toute la journée pour me dédommager d'un silence d'à peu près trois mois : Grande morialis œvtspatium en fait de silence.
Nous entrons dans ce mois de novembre qui se réchaufifera du mouvement de la politique. Les folles élections à Paris vont bientôt commencer. Je crois qu'il n'y a rien à attendre des électeurs à en juger par leurs assemblées préliminaires. Qu'il est singulier de voir l'une des plus belles villes du monde s'attacher avec passion à M. de Rochefort I Je trouve, par moments, chère madame, que vous avez bien raison de mettre vos pensées ailleurs que dans la politique et son bruit tumultueux et assourdissant.
Hue ades : Insani ferlant sine littora fluctus.
Pour le dire en passant, il est bien rare que les femmes entendent clairement le latin, mais il me semble que ce latin prend plus d'agrément quand on le voit entendu par elles. Vous me direz quand il vous fatiguera les yeux.
Ainsi vous serez assez bonne pour ne pas brûler
Paris, môme si vous avez grand froid ? Ces jours-ci ont été assez doux, mais on sent de plus en plus dans l'air la pointe des épées.
Lisez-vous Autour (Tune source dans la Revue des Deux Mondes? Cela n*est pas d'un goût irréprochable, mais la femme avec ses travers, et ses soucis et son ton hardi, y ressemble fort au beau monde du moment. Peut-être que ce beau monde va changer de manières après les tragédies dont nous avons à peine vu la fin. Ces grands coups de sabre et d'épée ne paraissent par appartenir au temps de la chevalerie.
GXIX.
A MADAME LA BARONNE A. DE STAËL
Paris, 9 novembre 1869.
Vous devez entendre de Coppet le bruit de nos élections et les applaudissements qu*a reçus M. de Rochefort. Gela a tout Tair de la fête des Fous, et il est bien probable que les quatre élections à faire à Paris ne donneront que quatre fous à lier. Ce n'est pas bien effrayant pour le moment, mais cela n*est pas fait pour donner au troupeau des bourgeois de Paris un grand goût pour le retour du gouvernement parlementaire. Les autorités du moment tolèrent tout et laissent tout dire et tout écrire, n*étant pas fâchées d'effrayer les faibles parle spectacle d'une si incroyable licence... Il ne faut pas demander quel cours prendront nos affaires quand la réunion delà Chambre aura lieu. La tranquillité publique, pour cette année, est très certaine, mais, hormis ce point, tout est problème. Nul ne sait ce que veut l'Empereur, ni s'il entend garder ses ministres, ni s'il les renverra de-
main. On ne sait guère plus le parti que prendront ces fameux Cent -Seize dont vous avez tant entendu parler, ni s'ils ont perdu ou gagné en courage. Le probable, cependant, est qu'ils ont déjà perdu quelque chose de leur calorique. Quelle place prendra M. Thiers dans cette bagarre d'incertitudes ? il est difficile de le prévoir exactement.
Je vous ai envoyé hier la Revue des Deux Mondes» Il y a un petit roman, Autour d'une source ^ dans cette revue. Vous en ai -je dit quelque chose pour votre instruction ? Il vous déplaira par beaucoup de points, mais il est instructif sur le ton, et les idées et le tour d'imagination du monde d*aujourd*hui. Je voudrais bien que vous ne fussiez pas, à cette heure, dans un fauteuil et qu'il vous fût loisible de vous promener par Coppet dans ce demi-hiver.
GXX.
A MADEMOISELLE MARIE DE SAI N TE-AULAIRE
Paris, 23 novembre 1869.
Avez-vous bien peur pour nous en lisant l'ornge de nos éieclions de Paris ? Toutes ces passions et tout ce langage sont d'une odieuse vulgarité. Cette aube du gouvernement parlementaire n'est pas pour encourager les bourgeois de Paris et de province à prendre parti pour les libertés publiques, mais ils auront tort de s'effrayer pour si peu. Dans les contes de fées, toutes les belles princesses habitent des châteaux environnés d'abîmes et qui ont des monstres pour concierges. Je ne sais pourquoi la Providence a mis ainsi tous les biens les plus précieux de ce monde sons la garde de fantômes menaçants. Je conviens que M. de
Rochefort est un des fantômes les moins agréables qu'on puisse rencontrer sur les routes du bien et du beau. J'ai toujours été scandalisé de l'approbation qu'on donnait à son misérable journal. Si vous ne venez que le 2 décembre, vous ne verrez pas l'ouverture de la Chambre, mais je crois que nous serons encore parmi les vivants le 2 décembre, quand bien même M. de Rochefort sortirait de la séance impériale pour appeler à lui
La grande popnlace et la sainte canaille.
Pardon de ce vers, mais il est, comme vous savez, d'un académicien.
Un autre académicien à qui je suis forcé de rendre justice, c'est M. Tévêque d'Orléans. Je ne suis pas sûr que le prince de Condé lui- môme, tout hardi qu'il était, fût de cette hardiesse-là. M. Yeuillot n'a osé ni mordre ni même aboyer. Il est couché dans sa niche avec l'air d'une humeur massacrante. Victor est allé à Rome voir huit cents évêques assemblés. On les met dans une petite chapelle de Saint-Pierre,, oti ils seront très à leur aise même avec leurs secrétaires et leurs théologiens.
Vous avez donc froid àFumel? Ce pays souffle donc le trop chaud et le trop ftoid? Étioles était plus égal. J'ai tort de parler du passé, mais il est plus aimable que le présent, sans comparaison. Avez-vous remarqué que les gens qui n'aiment pas le passé ne valent pas non plus les quatre fers d'un chien? Ce sont les souvenirs un peu arrangés sous une certaine optique surnaturelle qui civilisent et perfectionnent les hommes. Je sais bien qu'à ce titre les légitimistes devraient être les phis aimables des mortels et il n'en est pas tou-
jours ainsi, mais je ne parle d'ailleurs que des souvenirs personnels à chacun.
A M, PISCATORY
Paris, 23 novembre 1869.
Eh bien, .mon cher ami, voilà ce grand Paris, si fier de sa civilisation, de son urbanité, de son élégance, de la délicatesse et de la forme de son esprit, de ses grandes facultés d'invention, etc., etc., le voilà représenté dans le plus puissant corps de TÉtat par Tauteur de la Lanterne. Il est vrai qu'il y avait, môme dans le beau monde, des beaux esprits qui admiraient la Lanterne, Je me rends cette justice qu'elle m'a ennuyé et.dégoûté dans ses plus beaux moments. J'ai idée que ce représentant finira mal et qu'il lui arrivera quelque catastrophe avant la fin de la session. Il se tiendra pour obligé de faire ou de dire quelque sottise énorme, et le genre donné, il y est tenu pour être quelque chose.
Nous sommes tout fiers d'avoir échappé aux Barbes et aux Pyat. Nous regardons MM. Arago et Grémieux comme des nôtres. L'esprit des hommes est ainsi fait; il n'est pas exigeant, et c'est bienheureux. Il ne compare le lendemain qu'à la veille. S'il était dans la boue jusqu'aux genoux, il se trouve fort aise de n'en avoir que jusqu'à la cheville, et, au fond, c'est la vraie philosophie pratique.
Voici venir ce fameux lundi 29 novembre, oti nous allons doubler le cap et entrer dans les grandes eaux. Chaque député ignore, jusqu'à cette heure, ce que fera le tout qui est composé de ces chacuns. Il y a des
lois très compliquées qui régissent les grandes assemblées. La saison, rheure,la couleur du jour, le dernier événement; quelquefois, mais rarement aujourd'hui, ledernier article d'un journal, la figure d'un député ennemi, tout cela et Tair général du temps, fait le génie complexe d'un corps politique. Il y a des jours où une réunion de pleutres devient d'un esprit d'entreprise extraordinaire ; des jours où Caton d'Utique, et Brutus, et Dolabella, et le prince de Gondé, et le maréchal Bugeaud, sont sans force et sans vertu. Les horoscopes qui dépendent de l'état rotatif de toutes les étoiles du ciel à un moment donné sont d'un travail très difficile, à ce que disent les astrologues. Ce qui est certain, pour le moment, c'est que l'Empereur qui abandonne assez volontiers les choses tient aux personnes avec acharnement. En attendant on s'est fort amusé à Compiègne. Les Cours ont souvent varié de mœurs et de manières ; mais elles n'avaient pas encore eu cet air mêlé d'estaminet, de tapis franc et de luxe oriental. Les despotismes sont rarement vulgaires et on ne se représente pas aisément un sultan en goguette.
AU MÊME
Paris, 30 décembre 1869.
Mon cher ami, il doit vous sembler qu'on vous néglige en vous donnant si peu de nouvelles de ce Paris qui paraît devoir reverdir comme au printemps, par ces jours de crise ; mais les beaux jours qu'on attend ne viennent toujours pas... Toutes les heures on annonce un ministère qui se fait, dit-on, et puis se défait.
On a une telle idée du bon sens de ce principal personnage qu'on nomme monsieur Ollivier, qu'on raconte de lui qu'il aurait donné à l'Empereur une esquisse de sa politique étrangère qui consisterait à fortifier les États de Prusse et d'Italie et à rayer l'Autriche de la carte de l'Europe. Je ne sais pas s'il a dit ces choses; mais il faut qu'il soit bien avant dans l'absurdité pour qu'on les lui prête. L'Empereur luimême, dit-on, aurait été assez étonné de cette diplomatie qui semble la sienne.
Quant à la Chambre» il faut avouer qu'elle est supérieure à toutes ses sœurs pour la tranquillité avec laquelle elle boit l'iniquité.
Vous ne regardez pour le moment qu'à la politique. Vous ne me dites rien ni de l'isthme de Suez ni de Froufrou, J'espère que l'Impératrice nous fera un récit de son voyage en Orient. La reine d'Angleterre, qui est encore une plus grande dame, ne rougit pas de raconter ses voyages en Ecosse. Plusieurs femmes de la maison des César ,Agrippine entre autres, avaient écrit leurs mémoires. Je compte qu'elle nous racontera les diamants, les perles, les émeraudes, les tissus de cachemire, les tapis de Perse avec qui elle a fait connaissance par les routes. Elle dira sans doute aussi quelque chose des parfums des harems qu'elle a visités. La tête de cette aimable personne doit être pleine de ces apparitions d'orfèvreries et de bijouteries. C'est probablement comme un bel écrin ; mais ces brillantes idées ne suffisent pas pour gouverner les empires. Elle fait bien de faire mettre dans les journaux qu'elle ne gouverne pas du tout, et il est criminel de dire publiquement qu'elle prétend à tenir le gouvernail. C'est comme cela que, par un jour de tempête, on a fait jeter à la mer irritée la pauvre reine Marie-An toi nette, et bien que les
temps soient plus doux, nous avons toujours desMârat avec nous.
Voilà, mon cher ami, un petit supplément à ma lettre d'avant-hier, que je trouvais un peu courte pour une lettre adressée à un solitaire. Je ne vous en dis pas beaucoup plus aujourd'hui, mais on ne saurait tirer de rhuile d'un mur ni des nouvelles d'une ville où personne ne se décide à rien.
Adieu, mon cher ami, donnez l'histoire de vos champs, elle vaut pour le moins la nôtre.
GXXIIl.
A MADAME DONNÉ
Paris, l«'janYiép 1870.
Je ne vous dirai donc rien, chère madame, de V Histoire de r Orient de M. Lenormand. Cette lecture est intéressante ; on y voit ramassées en deux petits volumes toutes les nouvelles découvertes que lesérudifs, armés de pioches, ont faites sous terre dans les pays de Nemrod, de Sennachérib, de Nabuchodonosor, de Sésostris, etc. ; seulement, M. Lenormand a des querelles avec ces érudits qui lui reprochent de les transcrire dans ses ouvrages avec une exactitude minutieuse dontil n'avertirait pas assez le public; mais les érudits tiennent toujours qu'on les vole et ils ont tous, plus ou moins, quelque chose du génie d'Harpagon. Je crois qu'il en est assez de môme dans les domaines des sciences. En littérature, la forme étant le fond, et cette forme frappant vivement les esprits quand elle est belle, il est plus difficile de changer la marque de fabrique et de se parer des plumes du paon. On entend
rarement Virgile ou M. de Lamartine se plaindre qu'on leur ait pris:
Domus alta sub Ida Lyruessi domus alta, solo Laurente sepulcrum,
OU bien,
Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe, Dana l'aspect de tes bords, etc.
SU ne fallait pas être bref un jour de Tan où Ton est sans cesse interrompu, je voudrais causer un peu à l'aise sur cette forme qui est le vrai fond et vous demander votre sentiment sur ce sujet qui a tant fait rêver Platon. J'avoue que je prends l'air un peu sinistre quand j'entends quelqu'un qui prend Tair grave et qui prétend distinguer dans la littérature la forme du fond.
Ce n'est pas de cela que s'occupe M. OUivier. Il n'a jusqu'à présent trouvé ni le fond ni la forme de son ministère, mais il est bien probable que le Moniteur en donnera un ce soir, tiré du centre droit. Quoi qu'il en soit, nous n'avons pas à nous plaindre et l'an dernier, à pareil jour, un homme sensé n'en pouvait tant espérer pour aujourd'hui. Le bon sens qui dormait d'un sommeil comateux depuis bien des années s'est enfin réveillé. Malheureusement, dans cette convalescence, il n'a pas encore, pour l'animer, le cortège des bonnes passions, des passions désintéressées qui forment les partis dans les pays où la liberté est acclimatée. On ne se remet pas tout à coup, quand on a eu surtout les pieds et les mains fortement liés durant une vingtaine d'années. Je crois que la vérification des élections est le dernier vilain spectacle que nous devions voir de quelque temps. Les députés de la majorité sortis de ces vilaines élections étaient dans
cette triste situation où nul n'ose jeter la première pierre de crainte qu'elle ne revienne sur soi. Nous sommes à la lin des saturnales, en tout genre.
Oui, chère madame, après bien des tours et des retours, on en est revenu à prouver que M. Daru pourrait bien être ministre avec M. Ollivier et M. Buffet. 11 a paru à la Cour, dans son entretien avec TEmpereur, d'une exactitude constitutionnelle qui n'est pas pour plaire aux gens de cour. Ces petits froissements nécessaires sont passagers. Ces premiers jours de liberté font, sur les tempéraments faibles, le même effet que les premiers jours de gelée sur les gens qui vivent dans des poêles. On ne s'en porte que mieux après. On n'a pas de nouvelles bien détaillées du concile. Je crois que la majorité y est animée de sentiments excessifs qui ne sont pas selon la sagesse... Après cela, c'est peut-être de ma part un jugement purement mondain. La minorité sensée n'est pas si opprimée dans ce genre d'assemblée que dans un parlement. On ne compte pas seulement les voix ; on les pèse d'une certaine manière et l'opposition n'est pas sans voix au chapitre. Mille tendres respects.
GXXIV.
A M. PISCATORY
Paris, 26 janvier 1870.
Mon cher ami, nous n'étions pas assez inquiets des suites de cet accès de goutte. La faiblesse qu'elle a amenée a déterminé un spasme du cœur et toute la luttQ a été finie en un quart- d'heure, hier à 9 h. 1/2 du soir*.