‹ Lettres, avec une introductionChapitre 13 sur 35 · IV · texte numérisé non relu

IV

25i LETTRES.

A MADEMOISELLE GAYARD

Mademoiselle,

Paris, 22 février 1870.

Vous êtes mille fois bonne et ce roman de Phtnéas Finn a bien des détails agréables, mais je Tavais lu, il y a quelques mois, et le temps n'est pas encore venu de le relire, bien que relire soit beaucoup plus agréable que lire. Il y a dans la première curiosité que donne un livre inconnu une petite impatience assez pénible, comme quand on attend le mot décisif à la fin des replis d'une longue phrase allemande.

Il est vrai que Phinéas a dans les commencements une ambition assez vulgaire qui ne fait pas attendre un dénoûment romanesque à son existence ; mais peutrôtre qu'il faut un certain temps aux âmes moyennes pour sentir la vanité des pompes du monde, particulièrement aux âmes de province, et, quand le vide s'est fait sentir, les goûts simples reprennent leur empire, et l'on revient aux rêves de sa jeunesse, leur trouvant encore plus de solidité qu'au clinquant très friable des vanités des grandes capitales.

Vouv Dominique^ il me semble que c'est un bien joli tableau, avec des traits de lumière à travers les arbres dont on se souvient longtemps, sans savoir pourquoi. Est-ce que toutes ces tristesses ont été réellement dans la vie de M. Fromentin? Je ne sais rien de lui, si ce n'est que sa conversation a plu à des amis à moi qui ont de l'esprit. Monsieur votre frère ne trouve pas, je pense, que les emportements du cheval de Madeleine ne sont pas assez accusés?

Est-ce le vrai voyage en quatre volumes in-4*» de Jacquemont que vous lisez, mademoiselle? 11 y a bien des détails techniques à sauter, mais des pages très vives et très vraies ; entre autres, si je m'en souviens bien, un certain tableau du réveil de la nature chaque matin. On dirait que c'est Lucrèce qui a peint cela dans ses jours de désespoir plus noir que de coutume. C'est le profil féroce de la nature, de cette nature qui a pourtant d'aimables sourires, mais le profil annonce un mauvais caractère.

A MADAME DONNÉ

Paris, 24 février 1870.

Chère madame, j'étais retombé depuis un mois dans toutes les misères de nerfs qui m'ont rendu quelquefois la vie insupportable, et cet état a été même plus grave qu'à l'ordinaire. C'est ce qui fait que j'ai tant tardé à vous répondre et à vous remercier de toute votre bonté. Nous vivons ici bien tristement depuis que le grand arbre est tombé. Que voui^rdites bien tout le trouble profond que fait la perte d'un chef de famille, surtout ' quand il tenait une si grande place par l'élévation de l'âme et la supériorité de l'esprit 1 On se reprend vingt fois le jour à le croire encore là pour lui parler de tout ce qui arrive, de tout ce qui traverse l'esprit, et l'idée de la mort ne pénètre que- bien lentement et l'on se dit, par une invincible habitude : Que dirat'il? quand il n'y a plus de réponse à attendre.

Madame de Staël a été terriblement ébranlée et la soudaineté du coup a ajouté encore quelque chose au malheur. Sa force d'âme lui est pourtant comme

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une garde dans ce trouble profond. Elle revient peu à peu à cet état de santé qui n*est malheureusement pas la santé, car elle est bien faible. Le plus court entretien répuise et des souffrances aiguës viennent encore, par moments, s'ajouter au sentiment pénible de répuisement.

Le duc de Broglie s'était vivement intéressé aux changements récents de notre politique intérieure. Il n'en aura pas vu les suites. Le dernier discours de M. Daru a eu un grand succès et semble avoir réuni tous les partis ; mais ces émotions de tribune passent rapidement. La première Révolution a vu de ces rapprochements soudains qui ne duraient que vingtquatre heures. Dieu veuille qu'il n'en soit pas de même à cette fois ! M. Daru est très digne par son caractère et son esprit sage et ferme de présider à ces grands changements; seulement, jusqu'à de nouvelles élections, il n'a, pour l'aider à renverser les châteaux forts qui nous cernaient de toutes parts, que ceux qui les ont construits de leurs mains.- Il n'est pas impossible que les hommes changent du tout au tout, mais cela n'est pas arrivé souvent dans l'histoire.

Quoique je n'écrive pas bien au long, je voudrais que ma lettre vous parût mériter un mot de réponse sur votre santé. Pouvez-vous lire avec quelque suite? La fièvre ne revient-elle plus?

GXXIX.

*A M. RILLIET.

Paris, 25 février 18T0.

Cher monsieur, je savais bien l'impression que vous laisserait la perte du duc de Broglie. Il était de

ceux qui manquent à qui les a bien connus. Il avait en lui une réunion de qualités presque contraires dont on se dit qu'on ne la verra probablement qu'une fois dans le monde. Il avait Tinvincible fermeté de Tàme et rénergie de la volonté, et pourtant il ne connaissait ni l'ambition, ni les ressentiments ni aucune des passions dangereuses où les hommes publics puisent communément une partie de leur force. Son esprit, accoutumé à suivre la plus rigoureuse logique dans ses démarches les plus hardies, les a toujours contrôlées par les notions du bon sens et de la raison instinctive. La méthode la plus sévère n'empêchait pas, chez lui, une imagination émue de se mêler à ses méditations, à ce point que ses discours, dans les assemblées publiques, d'un enchaînement si rigoureux, gardaientla chaleur etla vivacité de l'inspiration. Je citerai , par exemple , le discours sur les lois de septembre où se rencontrent tant de qualités qui se partagent, d'ordinaire, entre les orateurs. C'était vraiment là un homme, animé comme si le sentiment le gouvernait tout seul, et pressant dans ses raisonnements comme s'il n'obéissait qu'à la logique. Cette richesse de nature se retrouvait dans tout. Il n'apportait que de la bienveillance, sans observation maligne dans ses relations de société, ce qui n'empêchait pas^ qu'à son insu même, pour ainsi dire, il pénétrait plus avant que personne dans le caractère de ceux avec qui il s'entretenait, et on ne le remarquait, quelquefois, qu'après des années, quand le hasard l'amenait à juger finement et profondément des hommes qu'il semblait n'avoir regardés qu'en passant.

Mais je ne veux pas m'arrêter plus longtemps sur ce genre de remarques où l'on se plaît tristement <)uand il ne reste plus que des souvenirs. M. Guizot

prépare une grande biographie qui nous rendra, j'espère, ces traits d'une originalité si frappante et si forte.

Vous voyez de loin nos affaires politiques, mais, comme nous n'avons rien de caché, vous les jugez sans doute comme nous. La révolution, dans le bon sens qui s'opère chez nous, échouerait-elle parmi tant de courants qui poussent sur les récifs? Il n'est pas aisé d'en décider. Généralement, la Providence ne laisse pas dénouer des embarras si compliqués, et il est dans ses habitudes de couper les nœuds par des coups imprévus , mais enfin il vaut bien la peine de tout tenter pour ne pas tout rompre. Le ministère a vraiment les meilleures intentions, une honnêteté irréprochable, et, pour le plus grand nombre de ses membres^ une prudence qui n'est pas sans hardiesse ; mais pourront-ils tenir en crainte et en respect les deux détestables partis extrêmes qui nous assiègent de leurs mauvais desseins ? 11 y faudra beaucoup de bonheur et aussi d'habileté. Je crois l'Empereur décidé à ce rôle soudain d'un Auguste constitutionnel. Il est, sans doute, fatigué de l'exercice d'une volonté sans contrôle qui n'a pas fait de miracles à beaucoup près. Son affection pour son fils le ramène à modérer l'action de son gouvernement pour en assurer la durée. Il n'est pas incapable d'être touché de la seule gloire à laquelle il puisse aspirer désormais, celle de partager un pouvoir qu'il a trouvé trop difficile à manier tout seul. Il a peut-être été plus romanesque encore que pervers et, avec Tâge, il peut se dégoûter des romans politiques et rentrer dans les droits chemins du sens commun. Je n'espère seulement pas que sa cour et ses anciens amis l'encouragent dans ses voies nouvelles.

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Adieu, mon cher monsiaur, ne vous laissez pas rebuter par cette lenteur bien involontaire que j*ai mise à vous remercier; vos lettres me font un vrai plaisir et je voudrais vous accoutumer à uil petit commerce réglé. Ne me jugez pas d*après les temps troublés que la mauvaise santé a encore rendus plus décourageants pour moi.

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