A M. DE LA RIVE
Paris, 25 février 1870.
Cher monsieur, il me tardait bien de vous remercier de tout ce que vous avez eu la bonté de m'écrire après le triste événement qui a frappé cette maison, mais j'ai été assez violemment repris par des maux qui me poursuivent depuis longtemps. J*ai lu et relu ce que vous dites si vivement et avec tant de vérité du caractère, de Tesprit, de la vie de M. de Broglie. Sous cette apparence de tranquillité et quelquefois d'indifférence, personne n*a plus travaillé à poursuivre le but sérieux de la vie, le perfectionnement moral et la recherche de la vérité. Il m'a dit bien souvent quil ne voyait pas commencer le jour sans une joie secrète de tout le travail qu'il avait devant lui pour la journée. Il trouvait dans Tétude, dans la réflexion, des perspectives toujours nouvelles devant lesquelles il aimait à s'arrêter en silence. Soa plaisir était de rechercher de nouvelles raisons et d'admirer l'ordre du monde, et ces raisons donnaient pour lui une couleur particulière à l'examen. Nul peut-être n'a eu au même degré, toujours, à tout âge et sans défaillances, la conviction que tout était sous la garde
d'une sagesse infaillible. La lecture du dernier ouyrage du duc d'Argyle, qui poursuit les mêmes vues^ a charmé ses derniers loisirs. C'est dans cette foi qui ne négligeait nulle démonstration qu'il avait puisé sa sérénité dans les heures toujours assez sombres de la vieillesse. Il aimait à redire que la vie était bonne et qu'il en recommencerait volontiers le cours, malgré les épreuves qui ne l'avaient point ménagé. Il rapportait toutes les souffrances et toutes les traverses à une bienveillance sévère de la Providence et quand, dans la liberté de la conversation, je lui représentais quelquefois les côtés sinistres de la nature et la discipline inexorable de sa marche, il abondait en raisons profondes pour tout ramener à un plan et à des conseils souverainement sages et qui vont au bien de tous. La douceur de l'âme et aussi son inébranlable fermeté, la grandeur de l'esprit, Toubli paisible des choses qui passent, les joies saines de l'étude et des affections naturelles, en ont fait un être à part, plus singulier encore dans les temps où il s'est développé et où il a vécu, parmi les révolutions, au milieu des contradictions violentes des partis, des triomphes scandaleux de la force et du découragement presque universel de toutes les idées élevées.
Vous savez bien, cher monsieur, quel vide laisse un tel homme pour ceux qui ont vécu longtemps près de lui.
Mille remercîments encore de votre bonté. Quand paraîtra la notice sur M. Yerdet? Quelle fuite des grands esprits et des belles natures I
LETTRES. 26i
A H. MASSON
Paris, 2 mars 1870.
Mon cher ami, je savais un peu que vous aviez traversé Paris ces jours-ci, mais en grande hâte, ainsi je ne vous accusais nullement de négliger vos amis. Un petit royaume de plus d'un million d'hommes ne donne pas les loisirs de la principauté de Monaco. Tracassin est toujours à guetter les pauvres gens. Quelle idée perverse de vous rendre malade au début de votre gouvernement. J'espère que TEmpereur ne juge pas les hommes comme faisait son oncle, qui disait volontiers pour expliquer ses choix : .« Il n*est jamais malade. » D'ailleurs, puisque vous donnez des bals, on ne vous reprochera point de ne pas marcher. Vous prouvez le mouvement en faisant danser les autres.
Il est certain que Texpérience que nous tentons de faire toutes choses sans révolution est périlleuse^ mais, comme le jeu en vaut bien la chandelle, il faut se tenir en espérance. Nous ne sommes pas découragés depuis nos dernières conversations avec vous . Il y a de petits froissements dans les ministères, mais il y en avait dans les ministères les plus triomphants. Il y a un mauvais parti, .même deux mauvais partis qui grincent les dents, l'un, pour avoir le pouvoir absolu où l'on fait ses orges, l'autre, la démagogie, où Ton a le plaisir de tout casser; mais le bon sens public s'est réveillé, sans beaucoup de vivacité dans ses allures, sans beaucoup de sentiments généreux; il trouve pourtant qu'il faut mettre un terme
à Tère des folies et à Tère des sottises, et il regarde de travers et avec une certaine résolution les mauvais conseillers des princes et les mauvais conseillers des peuples. Je suis porté à penser que lEmpereur n'est pas insensible au plaisir nouveau d'entrer dans cette belle économie du bon sens qui est le gouvernement que nous tentons avec lui ; il a essayé des romans politiques et il en a senti durement la vanité, ïl rentre chez lui fatigué, revenu des chimères, repris par les sentiments naturels de famille, de conservation, heureux peut-être de n'avoir plus un monde sur les bras ou sur le dos, comme Atlas, et de pouvoir se reposer de temps en temps en rêvant la gloire sensée d'être du petit nombre de ceux qui, dans l'histoire, ont limité volontairement les pouvoirs dangereux qu'ils avaient entre les mains. Je me figure que c'est là sa disposition présente, mais nous pouvons faire des sottises qui le cabrent. Le parti Duvernois peut, par un jour de malheur et d'humeur, le ramener du côté des précipices ; le parti démocratique et aristocratique peut décourager ce bon sens bourgeois qui tient maintenant sa route entre les extrêmes et par là réveiller la peur et nous ramener un moment au passé. Qu'y faire? que se défendre de son mieux dans ce train de guerre qui est la liberté raisonnable. Adieu, mon cher ami; madame Masson s'accoutume-t-elle à tous ces menus détails de l'administration du monde qui ne laissent pas le temps de penser à autre chose ? C'est le monde qui est une hydre ; les têtes lui repoussent sans cesse. Quand on a rendu dix visites, on trouve en rentrant dix autres cartes, c'est-à-dire dix autres têtes de l'hydre.
GXXXIL
A MADAME DONNÉ
Paris, 15 mars 1870.
M. de Montalembert est mort, et sâ fin,
qu'on devait attendre depuis des années, a surpris péniblement tout le monde. A minuit, le jour de sa mort, il retenait la lampe que sa garde-malade voulait éteindre, pour achever la lecture d'un écrit politique du jour. Depuis des années, il disputait à la dureté de la nature la liberté et la sérénité de sa pensée et il restait le maître dans ce combat difficile. Sur une barque assaillie par les quatre vents du ciel, il causait, travaillait, méditait paisiblement et regardait sans se troubler les eaux qui devaient l'engloutir. C'est comme une vertu militaire que tant de sangfroid et de discipline intérieure gardés au milieu de périls si pressants. Quelle nature singulière ! Une âme violente et réglée pourtant, capable de se porter à toutes les contradictions de la pensée, non cependant sans une forte unité dont la marque est sur toute sa vie. Il a rempli quarante ans le monde de ses invectives contradictoires et de son éloquente inquiétude, et aujourd'hui qu'il meurt, il est bien peu de ses ennemis mômes qui ne se prennent à regretter un esprit si vivant, si riche et si courageux.
A M. PISGÂTORY.
Paris, 9 avril 1870.
Il est certain, mon cher ami, que nos petites affaires ne Yont pas sur des roulettes. On ne saurait être plus dans le provisoire, et nous voilà comme les Hébreux, sans Moïse, vivant en camp volant sans rien savoir du
1 lendemain. Le char de l'État a tout Tair d'un char de déménagement tout encombré de commissions»
I et de projets de lois. La cité politique ne diffère pas beaucoup de la cité de Paris quand M. Hausmann en faisait sauter les murailles et les toits et commençait tout sans rien finir. Nous voilà avec la perspective d'un tumultueux plébiscite né d'une fantaisie d*un ministre que nous n'avions certainement pas choisi dans cette espérance. Nous sommes loin de savoir encore si ce plébiscite sera préalablement délibéré par les trois pouvoirs; nous ignorons également encore si l'Empereur consentira à ce que ces trois signatures soient à l'avenir nécessaires à la présentation de ces sots plébiscites ; et nous sommes à peu près sûrs qu'en tout cas ce prince aura toujours le droit de consulter . familièrement son peuple, quand les scrupules de sa conscience le lui suggéreront.
Le ministère qui se trémousse en ce moment, sans presque rien faire, nous ne l'avions pas dorloté en commençant, dans l'idée qu'il allait tirer logiquement et judaïquement les conséquences rigoureuses de chaque article de la Constitution de 1852, ce qui ne sera pas autre chose que l'application de l'algèbre à la bêtise. Descartes avait fait mieux que cela. Tous les
gens de bon sens entendaient qu'on allait raisonnablement étouffer cette vilaine poule malade sans la faire crier, et que le Sénat se chargerait de cette facile opération ; qu'il le voulût ou non, qu'il le fit de bonne volonté ou de mauvaise grâce, il n'importait guère. C'était la seule occasion qu'eût, depuis bientôt vingt ans, cet animal parasite de rendre un vrai service à la société politique. Au lieu de tirer ce parti du Sénat, on le détraque et on l'inquiète sur tous les détails de son existence, et on en fait une seconde Chambre quand il était sur le point d'être efficace en tant que Sénat. On s'adresse à ce grand papa Pypos^ le vrai Pypos d'Aristophane, qui va faire un bruit du diable, au lieu de dire à cette vieille tante de Sénat : « Ma tante, il faut pourtant que vous nous rendiez un pelit service et que vous disiez, par-devant notaire, que nous agissons suivant la loi et que nous ne violons quoi que ce soit ni qui que ce soit en jetant par la fenêtre un tas de vieux oripeaux qui ne sont bons qu'à brûler de crainte de peste ; si vous ne le faites, notre commerce ira mal, et du diable si nous pourrons vous payer votre pension viagère. » La rhétorique a été faite pour dire ces choses-là convenablement et intelligiblement, et le patriotisme a été fait aussi pour enseigner à un Sénat qu'il faut, en pareil cas, faire ce qui est bien à tout risque d'être mal interprété.
J'ai tort de donner à ce que je dis-là un air cynique, car ce n'est pas le bon sens lui-même ; mais nous ne paraissons pas dans les voies du bon sens. Il en faudrait beaucoup pourtant à la veille d'une crise générale que semblent méditer les ouvriers de tous les méliers'et de toutes les régions de France; à la veille d'une véritable querelle légale dans toutes
les villes et tous les villages du pays sur les bases mêmes des sociétés. Le ministère refusera, dit-on, ces assemblées préalables au plébiscite, mais ses ennemis dans les Chambres et ailleurs lui accorderont-ils ce silence contre lequel il y a tant d'arguments plausibles pour les gens de mauvaise foi ? Et puis, le suffrage universel lui-même n'aura jamais été à pareille fête. Toutes les fois qu'il a été en exercice, le pouvoir l'a mené à la bataille avec le mors et l'éperon^et le fouet, et il faut bien avouer que ce cheval puissant et fantasque ne peut guère être conduit autrement. Aujourd'hui l'honneur même ne permettra ni aux ministres ni aux préfets ces façons cavalières. Il le faut monter à cru, tout au plus avec un simple bridon. Que fera cet animal aveugle, étonné et piqué par les mille taons de tous les partis ennemis? Jamais on ne l'avait vu sortir ainsi seul de son ééurie. Y rentrera*t-il tranquillement et sans avoir foulé tout de ses monstrueux sabots ? Les ministres mériteraient bien qu'on les fît monter sur son dos pendant ce jour de liberté, sans frein et sans selle et sans étriers et sans cravache.
A MADAME DONNÉ
Paris, 27 avril 1870.
Le monde politique ne marche plus guère que par secousses, et la vie privée de chacun s'en ressent à tous moments. J'en reviens à ce que je vous disais, je crois, qu'on a bien tort de ne pas s'occuper de politique, attendu que la politique s'occupe inévitablement de vous. M. Ollivier va donner à la France
neuf jours de fièvre dont elle se serait bien passée. On n'a jamais fait tant de questions à neuf millions d'hommes qui ne sont pas tous également préparés à répondre. Il me demande de lui dire en bloc si j'aime le coup d'État du 2 décembre, et la liberté, et le Sénat, et le droit qu'a l'Empereur de choisir Pierre ou Paul pour successeur, et l'autre droit de faire faire par le peuple ce que les Chambres ne voudraient pas faire ou, au contraire, de faire défaire par la foule ce que les Chambres auraient fait. C'est comme si le maire demandait : « Monsieur, voulez-vous prendre pour femme Christine, Françoise, Charlotte, Julie ? » A quoi je réponds que la polygamie est un cas pendable. Nous avons là un garde des sceaux bien curieux et bien téméraire. Nous allons, de plus, assister à de belles conversatipns durant ces huit jours, où il sera bien difficile à un commissaire de police de trouver à redire à quoi que ce soit, puisque, tout étant en question, on sera toujours dans la question. Je ne crois pas qu'il sorte quelque chose de bien redoutable de cette agitation gratuite où l'on nous met, mais un sage ministre ne doit pas braver sans raison le péril le plus éloigné ; c'est bon pour un joueur. Heureusement, le suffrage universel n'est pas bien rétif à l'heure qu'il est. Ce n'est pas la cavale indomptée de M. Barbier dans ses ïambes. L'animal aura plus d'envie de retourner à l'écurie après une petite promenade, que d'emporter son cavalier à travers champs... Quoi qu'il en soit, je ne veux pas grand mal à M. Ollivier, et je ne songerais pas à lui faire une opposition bien violente, si j'étais établi en autorité quelque part. Nous devons apprendre depuis quelque temps à nous contenter de peu. Il est probablement encore ce que nous avons de mieux à notre
portée dans le moment présent, mais la brusquerie de ses mouvements ne donne pas beaucoup de sécurité. C'est avec lui qu'il faut s'attendre à l'imprévu.
Si vous vous intéressez à Sixte- Quint, il vient de paraître deux volumes faits d'après les pièces du Vatican et de toutes les archives de l'Europe, qui ont bien de l'intérêt. L'auteur est un Allemand, homme d'esprit, qui écrit agréablement le français, M. de Hiibner, ancien ambassadeur d'Autriche. Ce terrible Sixte-Quint, tout pape qu'il est, ne veut pas de la politique de Philippe 11 et prend le parti d'Henri IV. On est toujours étonné de trouver du bon sens dans les caractères violents et inhumains comme Sixte-Quint, mais les hommes ne sont pas faits tout d'une pièce, à beaucoup près.
A MADEMOISELLE GAVARD
Paris, 2 mai 1870.
Il est bien vrai, mademoiselle, qu'il n'y a pas beaucoup de livres nouveaux à lire pour le moment. M. Ch. Gavard vous aura pourtant recommandé les deux volumes de Sixte Quint^ par M. de Hùbner. Cela fait plaisir de voir un pape énergique et sensé qui ne se laisse pas étourdir par les compliments ni par les menaces, même quand ce pape est un peu sanguinaire pour les brigands de la campagne de Rome. Je tiens que la polémique de M. Veuillot lui aurait déplu, et je ne sais pas trop ce qu'il eût ordonné de lui, dans un moment d'humeur, s'il l'eût surpris à se mêler de
ses affaires et à prendre Tair soumis d'un fils respectueux qui mène son père par le nez.
Le cours de M. Villemain sur le xvii® et le xviii® siècles, mais surtout sur le xviii® siècle, est le comble de la perfection; mais il fallait entendre tout cela inspiré sur place, tout étincelant de moqueries, d'épigrammes, d'allusions aux choses du temps, et avec ce feu d'esprit, ce sentiment si profond de la beauté et de l'élévation dans les choses littéraires... La critique a pris aujourd'hui d'autres chemins qui mènent à d'autres points de vue ; mais ces vastes tableaux, d'un dessin si vrai et si noble, ces beaux horizons qui font rêver à tout ce qui est grand, personne probablement n'en entreprendra plus de tels. C'était le temps de la moisson: nous glanons à cette heure.
J'ai lu M. Jung avec beaucoup d'intérêt. Il a découvert bien des choses curieuses et il a le véritable instinct de la critique historique, mais il n'est pas assez long ; il se fie trop à l'intelligence des lecteurs ; il suppose aussi que l'on a présentes à l'esprit toutes les assertions hasardées de son adversaire. Peut-être fallait-il les reproduire, chacune à son rang, et les faire suivre de la réfutation détaillée. Chaque pelit combat partiel devient ainsi intéressant, parce que le lecteur a sous les yeux tout ce qui lui est nécessaire dans le moment pour décider.
Que vous traitez mal M, Ollivier 1 C'est pourtant le premier garde des sceaux qui ait chanté sur sa musette dans l'exercice de ses fonctions ; ajoutez que, dans cette bergerie, c'est le plus hardi des hommes. Il déchaîne avec calme le suffrage universel, sans nulle crainte de ce qui arrivera. Il y avait un Anglais qui suivait de ville en ville un certain Carter, dompteur de bêtes féroces, pour voir quand et comment il se-
rait mangé ; et Carter fut mangé, sans trop tarder, sous les yeux de TAnglais; et FAnglais disait: « Je n'en attendais pas moins I »
Je ne suis pas comme TAnglais. Je pense que c'est encore ce que nous avons de mieux malgré ses imper- ' fections. Il va au bien en zigzag. Je conviens seulement qu'il peut se casser et nous casser le cou dans les détours de ce zigzag; Un ministre doit suivre la route royale et ne pas s'exposer à s'embourber dans les chemins vicinaux, surtout par les intempéries.
A M. PISCATORY
Paris, 10 mai 1870.
Vous voyez, la Providence ne prend grand soin ni de nous ni de M. Ollivier. L'enflure de sa vanité va tourner en hydropisie sous la chaleur de ce grand soleil de 7,500,000 votes. Tous les gens de mauvaise droite vont crier : Dieu le veut. Dieu le veut I et, dans toute occasion, on nous dira d'un air menaçant, comme on fait aux petits enfants : Si tu n'es pas sage^ je vais appeler M. Plébiscite I et ce ramoneur du suffrage universel viendra montrer complaisamment sa face noire qui épouvante les bourgeois. Voilà un beau gouvernement représentatif qui pose sur une trappe communiquant à un grand trou noir. En un tour de clef, le grand mécanicien en chef nous mettra dans ce trou, selon son bon plaisir; d'ailleurs, n'en jouâtil pas souvent, nul n'aime à se sentir porté sur un parquet qui peut s'eiTondrer à toute minute. L'homme naturel ne se trouve bien que sur le plancher des vaches. Pour moi, je me lave les mains de ces oui
monstrueux, et j'ai porté modestement un non de mon écriture la plus soignée, la plus lisible et la plus reconnaissable au besoin, car le papier perçait. La plupart de mes amis ont préféré un bulletin blanc, mais cela n'est pas lisible, tandis que non se comprend sur-le-champ. On m'a dit qu'en disant non. je Totais avec d'infâmes drôles, à quoi j'ai répondu qu'il y a certainement d'infâmes drôles partout.
Voilà encore un grand nom effacé de la liste des vivants. M. Villemain est allé vers ceux qui valaient mieux que le temps présent. Quelle vie malheureuse et éclairée par quel éclat d'esprit ! Il avait la supériorité d'esprit dans le sens le plus noble, car il sentait aussi ce qu'il pensait, et il y avait les vrais sentiments d'un homme dans ce grand homme de lettres. Malgré ses faiblesses et ses bizarreries, il était sincèrement ému en peignant toute cette belle histoire de la grandeur morale propagée par les lettres et l'éloquence. La critique a pris après lui d'autres chemins ; elle a pratiqué de nouveaux sentiers dans des lieux moins connus ; mais, après lui, vous ne verrez plus les horizons tranquilles et lumineux du monde de l'imagination et de l'intelligence qui faisaient comme le fond de ses tableaux du xvii® ou du xviii° siècle ou du siècle de Périclès. On avait souvent, en le lisant, l'impression que donne la fin d'un beau jour d'élé : une lumière ardente et paisible^ des bruits doux et harmonieux, un sentiment vif et triste devant cette lumière qui va s'éteindre comme s'éteint aussi le génie et toute grandeur. Personne n'aura plus ces coups de pinceau d*un goût pur, savant et ému. Il avait, dans ces derniers temps, mené la vie la plus malheureuse qui se puisse imaginer. La folie se mettait comme le feu dans sa famille autour de lui; lui-
même se défiant de ses propres facultés, sentant une supériorité d'esprit que les autres ne pouvaient plus qu'entrevoir par éclairs, traqué par la souffrance, par le malheur, par les fantômes, voyant tout crouler jusqu'à sa renommée. Ces chambres si tristes de son logement à l'entresol ressemblaient à un théâtre dressé pour une pièce de Shakespeare.
On va probablement faire un ministère où l'on mêlera de la droite et de la gauche de seconde qualité, des opinions timides et opposées conduites par \ un hanneton entreprenant. C'est un bataillon qui ne / fera pas de grandes choses, à moins que le hasard ne / s'en mêle ; c'est l'entrepreneur du moment. / Tout cela est fort triste. Encore s'il y avait des hi- / rondelles en l'air; mais cet air a un fond d'aigreur qui 1 fait que les martinets ne sont pas gais et qu'on n'enj tend pas leur cri aigu. Quel temps avez-vous, mon I cher ami, en dedans et en dehors ?
A M. MASSON
Paris, 28 mai 1870.
Ilestcertain, mon cher ami, que vous ne sauriez, pour le moment du moins, sauter avec la même agilité que montraient quelques dignitaires de l'Empire quand ils faisaientla roue devant la cour; maisjedis, matériellement, la roue. Consolez-vous. Pline l'Ancien avait plus grand air quand il se faisait porter chez l'Empereur en palanquin. Je crois néanmoins que ce même Pline, ni son neveu, n'allaient voir, dans leurs tournées, le Chandelier d'Alfred de Musset, joué par les personnes les plus séduisantes de l'Empire. Si vous vous étiez
fait faire, comme eux, la lecture devant un dîner solitaire, faisant prendre des notes par votre secrétaire sur le cirque gallo-romain, par exemple, il y a tout à parier que vous seriez entré à Lille dans votre voiture, et que vous auriez pu même rentrer chez vous de votre pied léger. U Imitation a bien raison de dire : Claudicat homo qui déambulât non suspiciens cœlum sed ad Alfredi Musset i candellarium spectat. Enfin, vous voilà hors de peine. Détournez, à l'avenir, vos yeux des feux errants d'Alfred de Musset : A sagiftâ volante in nocleet a Dœmonio meri'diano, comme on dit à vêpres.
Je ne peux pas vous cacher que je n'approuve pas au même degré que vous le discours de l'Empereur. Il m'a paru du ton d'un prince qui entre dans Paris par la brèche de sept millions de voix. C'est plutôt le langage d'un monarque magnanime qui veut oublier nos torts, que celui d'un roi constitutionnel qui entend compter avec tout le monde ; mais il est bien possible aussi que ce soient là des gaucheries de style. Il se peut que ce soient là les traces de la plume altière et étourdie de M. le garde des sceaux. Je suis tenté de croire que c'est lui qui a fourni ce tour de phrase d'où il résulte qu'il sera pardonné à ceux qui n'ont pas voté oui. On ne dit pas à quelqu'un, sur des sujets où le dissentiment est permis : « Je veux oublier que vous n'avez pas été de mon avis. » Mais, encore un coup, tout cela n'est rien, si le gouvernement tend à à entrer dans la voie droite. Il a l'air d'hésiter sur ses jambes comme un homme qui sort du cabaret. Nous verrons bien. Jusqu'à ce jour, il y a tant de poussière en l'air qu'on ne saurait juger de rien.
Vous avez convoqué les électeurs des conseils généraux, sans dire gare. Vous n'avez pas même accordé
les délais qui sont dans la coutume, s'ils ne sont pas
dans la loi. Ces airs pressés et ahuris ne vont pas à la
gravité d*un gouvernement; sans compter que ces
à-coups sont très favorables aux candidats déjà en
possession et qui ont, dès longtemps, leurs batteries
armées sur leurs petits remparts. Aussi la Chambre^
j qui est le nid des conseillers généraux, n'a-t-elle fait
/ aucune plainte; seulement, elle va encore se reposer
/ cette quinzaine, après n'avoir rien fait. Je ne sais qui
/ disait, en s'étirant les bras : « Ce n'est pas tout de
j bien boire, de bien manger et de bien dormir, il faut
i aussi se reposer. » C'est le génie de cette assemblée.
Bonjour, mon cher ami. Je ne pense presque rien
encore du nouveau gouvernement, et j'attends.
GXXXVIII.
A M. PISCATORY
Paris, 3 juin 1870.
M. Necker racontait volontiers qu'un de ses amis de Genève, d'un naturel prudent, lui répondait durant tout le feu de la révolution de 93 à la question : « Qu'y a-t-il de nouveau ? — Mais rien, rien de nouveau. »
Je vous dis la môme chose, mon cher ami, mais avec plus de raison, je pen'se. L'écheveau est embrouillé ; on tire à droite, on tire à gauche et les nœuds se multiplient. Il y faudra un jour quelques petits coups de ciseaux. Pour le moment, personne n'a cœur à l'ouvrage, sauf M. Ollivier, toujours. Celui-là n'a pas l'air embarrassé. Il a la tête pleine de solutions ; tandis que les autres doutent de tout, il se confie en soi, mais il ne dit son secret à personne. Suffit qu'il ait foi en lui, comme Galilée dans le mouvement de la
terre; aussi je lui conseille d*avoîr pour devise : et pourtant elle tourne, avec sa propre tête pour corps de devise.
Lisez-vous le livre de M. le duc d'Orléans? Ses fils vous Tauront certainement adressé. Ce que j'en ai lu a de certains mérites de style et de composition bien appropriés à ces récits de guerre, ce style qui doit avoir la simplicité un peu triste d'une belle citadelle où tout tend à Futilité, sauf quelques beaux arbres sur les remparts. J'ai lu avec un grand plaisir l'introduction de M. le duc de Chartres. Il me plaît et je suis charmé de lui voir de l'esprit et un bon esprit ; il est vif, hardi, actif, doux, curieux. On ne peut pas être plus aimable qu'il ne Test pour madame de Staël qui a été l'amie de sa mère, et aussi M. le comte de Paris.
Où en est votre convalescence? Pouvez-vous lire tout votre soûl? C'est la seule consolation que je connaisse. Aussi je crains que la destinée qui est douce ne m'arrache les yeux. Quand Luther entra au couvent, il emporta avec lui un Platon et un Virgile. Le goût des lettres est une marque de grande origine. On ne Ta pourtant pas dans le faubourg Saint-Germain. C'est singulier.