‹ Lettres, avec une introductionChapitre 15 sur 35 · AM. SCHERER · texte numérisé non relu

AM. SCHERER

Paris, 9 juin 1870.

Mille et mille remercîments, mon cher ami. C'est le comble de la perfection pour un premier avertissement au public. M. Albert de Broglie vous dirait tout cela, s'il n'était dans les défilés du conseil général. Quelque tuile lui tombera probablement sur la tête, du haut de la préfecture, au dernier moment.

J'ai lu avec un grand plaisir et à ma grande instruction votre article étymologique, mais si je meurs, et si je meurs riche, je fonderai un prix sur la question dernière des langues que vous traitez si brièvement et si bien, le rapport des sons aux choses et aux idées. On dira bien des sottises vraisemblablement pour obtenir mon prix, qui sera de vingt mille francs, mais la solution les vaudrait bien. On en trouverait les acheminements dans les effets de la musique, si les rapports des sons aux paroles peuvent être surpris, dans une certaine mesure.

M. Ollivier est musicien, mais il n'excelle pas ces jours-ci dans la musique de chambre. Je compte qu'il nous dira quelque chose de ce secret des langues dans son discours à TAcadémie française.

GXL.

A MADAME DONNÉ

Paris, 20 juin 1870.

Quoique vous ayez la bonté de me comparera un numéro de la Bévue des Deux Mondes, je n'ai guère de nouvelles littéraires à vous donner, ni de livres à vous soumettre. Je ne crois pas que vous aimiez beaucoup les récits de guerre un peu techniques, sans quoi, je vous indiquerais les Guetires d'Afrique de M. le due d'Orléans. Je suis frappé de la clarté et de la vivacité du récit, et du soufQe généreux qui anime le livre tout «ntier. Les gens de guerre en pensent encore plus de bien. Les généraux d'Afrique de ces premiers temps ont une physionomie particulière. Ils ont la fierté, les instincts de liberté, un désintéressement romanesque parfois, la patience de tous les jours, et l'intrépi-

dite de toutes les occasions. Peut-être sont-ils un peu incultes, et les beaux uniformes de la garde ne font pas tant songer à eux que les habits déchirés des officiers de l'armée du Rhin. Ils ont l'air parents des lions qui habitent non loin d'eux, les vrais lions à la crinière négligée, non pas les lions héraldiques qui ont l'air si comme il faut. On n'eût pas été très étonné de les entendre rugir en société et avec cela l'esprit cultivé, et, dans beaucoup, la douceur et l'élégance des mœurs.

L'introduction de M. le duc de Chartres est charmante d'entrain, de clarté, de rapidité. Toute cette famille d'Orléans a le don d'écrire, mais je crois qu'il leur vient de qualités plus précieuses, une sorte de génie actif qui ne sait où se prendre et qui écrit faute d'avoir mieux à faire . C'est ainsi que l'empereur Napoléon s'est trouvé un écrivain de premier ordre dans sa prison de Sainte-Hélène. Le feu intérieur sert à tout; quand il ne peut pas lancer les bombes, s'il est bien gouverné, il échauffe paisiblement le foyer de la famille; on en fait des torches ou des flambeaux, selon le besoin, mais il faut avoir en soi semina flammœ.

Vous n'entendrez plus guère la voix de M. Paradol. Le voilà ministre à Washington. Les Américains sont \ étranges. Ils ne sont pas flattés du tout qu'on leur envoie un homme d'un esprit rare et d'un talent supé- : rieur. Ils auraient préféré un prince ou un marquis. ] Les marquis, quels qu'ils soient, ravissent aisément le cœur des jeunes Américaines, qui les épousent très i volontiers, sans trop regarder à leur, figure. Il y a de f singuliers secrets dans les instincts des démocraties \ les plus altières. M. Cooper, l'auteur oublié des Mohicans, a peint merveilleusement tous ces tours et ces détours de l'esprit démocratique dans d'autres ro- IV. 16

mains inconnus et ennuyeux comme le Siège de BastoTiy etc. Il vaut la peine de s'ennuyer pour découvrir de singuliers portraits d*après nature.

A.dieu, madame. Êtes-vous dans votre cabane au bord des grandes eaux? Avez- vous apporté dans cette retraite tout le luxe de la civilisation? Vous devez en avoir moins besoin qu'une autre, ayant Fimagination pour compagne, mais, aujourd'hui, qui n'a pas un palais comme dans les Mille et une nuits a Tair d'un pauvre, et pourtant Macaulay a eu bien tort d'aider à cette disposition qui ne cherche que le bien-être et le luxe matériel. Il a dit insolemment : Un acre de terre dans Middlesex vaut mieux qu* une principauté en Utopie, Il n'y aurait pas assez d'acres de terre dans ce monde pouj* remplacer les principautés en Utopie.

A MADEMOISELLE MARIE DE SAINTE- AULAIRE

* . Paris, 21 juin 1870.

Je n'aurais pas attendu treize jours pour remercier Mademoiselle de ses bontés, si je n'avais eu à peu près treize jours de migraine. Je suis charmé que ce Dominique vous ait beaucoup plu. Il fait songer à tout ce qu'il ne dit pas. C'est le grand secret du talent. Vous êtes un peu sèche »ur la pauvre Madeleine. Je l'avais trouvée aimable à la première vue et cette course éperdue à cheval fait qu'on ne peut guère y penser sans émotion. Il me semble qu'il faut bien peu décrire l'objet de ces passions profondes comme elle l'est pour Dominique. Trop de précision empêche le lecteur de partager les sentiments du héros. Il n'y faut qu'une esquisse que chacun achève à la manière

de sa sensibilité particulière. Quand on écrit, il faut profiter de la faculté d'indiquer seulement qu'ont les paroles et que n'a point la peinture. Il est singulier j qu'un peintre ait si bien senti qu'en littérature il ne j fallait rien achever. Enfin, il y a dans tout le romani un parfum léger et doux comme l'iris, qui vous rap-' pelle tout et rien. Voilà un écrivain à mettre à l'Académie.

Vous avez mille fois raison sur ce bonheur triste auquel se résigne Dominique, mais il est visible qu'il n'est pas fait pour dire comme Desaix à Bonaparte :

. Voilà une bataille perdue^ mats on peut en livrer une autre/ Le sort l'a achevé en un coup, et il se trouve trop heureux d'endormir son malheur.

Ainsi, Mademoîsellehrûle tous les livres avec tant de promptitude, qu'ils ne suffisent pas à son activité.

.Elle est commode pour le boulanger. Le remède est peut-être de faire plusieurs choses à la fois.

Walter Scott dit, dans ses Mémoires, qu'il n'a jamais pu rêver au travail qu'il avait à faire, sans se mettre en même temps à autre chose, comme à une lecture étrangère à ses occupations. Les pensées sur son propre travail lui venaient à travers les lignes du livre étranger qu'il lisait : / cannot compare thisprocess of the mind at ony thing save that ofa tvoman to whom the mechanical opération of spinning serves as a running èass to the songs she sings or the course of ideas she

j)ursues,.. Ce qui vous arrive est le contraire, c'est-àdire, encore la même chose qu*à Walter Scott.

Avez-vous lu l'introduction aux Vues sur le gouvernement de la France? Ce sont des armes du plus pur acier où la raison n'a pas laissé une paille. C'est cette épée dont il est dit : Elle est aiguë afin qu'elle perce;

. elle est affilée afin qu'elle tranche. Ce froid de l'acier

ressemble à la passion; c*est même aussi de la passion.

Nous allons ici tellement quellement dans nos voies politiques. Personne n*ose rien et ne veut rien bien fort. C'est l'équilibre non par des forces, mais par des faiblesses. Albert a été nommé avec à peu près autant de mauvais vouloir de l'administration que par le passé. On lui fait, aujourd'hui qu'il est nommé, une querelle d'allemand sur une lettre composée mal à propos pour sa candidature par des amis. Dès qu'Albert en a eu vent, il s'est emparé de l'édition tout entière, et l'a mise sous clef dans un cabinet où elle est encore. Il n'est sorti de ce paquet que les quatre exemplaires que la loi permet de déposer à la Préfecture et au parquet avant toute publication. C'est là seulement qu'on a pu prendre cette lettre et la colporter dans les journaux de droite, en la mettant à la charge d'Albert 11 n'est pas impossible que l'affaire, cette sotte affaire, aille au conseil de préfecture, puis au conseil d'État. Albert a établi ses tentes à Broglie sans nécessité, mais par ennui de Paris.

* A MADEMOISELLE DU PARQUET

Paris, 25 juin 1870.

Chère mademoiselle, nous sommes loin d'être fatigués ici de comédies, de bals et de toutes les pompes du monde. 11 n'y a personne à Paris. Nous sommes dévorés, dans nos solitudes, par un soleil ardent. Le bavardage assez vide des Chambres n'est pas pour nous ranimer. Voici quinze jours que je suis vraiment malade, sans quoi je vous aurais déjà dit com-

bien je suis reconnaissant de votre lettre. Il n'est pas bien agréable d*être malade sans personne à qui parler, mais il faut s'accoutumer à n'être pas content. C'est tout au plus si j'ai pu lire. J'ai pourtant corn- . mencé le Lothair de M. D'Israëli. Je ne suis pas ac- j coutume à lire ces romanâ anglais dans ces beaux volumes de Tédition originale, et cependant tous ces beaux dehors ne m'ont pas séduit au livre lui-même. ; Les bras me sont tombés du peu que j'ai trouvé \ dans l'ouvrage d'un homme à qui personne ne conteste pourtant beaucoup d'esprit, de connaissance du monde et d'art pour conduire, c'est-à-dire pour comprendre les hommes. Je n'ai vu que des lieux communs, les plus communs^ de conversation ; des lieux communs, les plus communs, de discussion théologique ou politique ; des lieux communs de prêtres, de cardinaux, d'esprits forts, de fanatiques, de démo- ; crates; des descriptions puériles; des détails inutiles ; de société qui ne frappent plus personne tant ils sont j usés; point de caractères, point de drame, point d'in- \ térêt, point de suite. Reste le style, dont je ne suis . pas juge. Maintenant, il se peut que tout ce monde 1 soit à l'image de certaines personnes connues en An- ' gleterre et que, quand on a la clef de tous ces pseu- • donymes, cela pique un peu la curiosité; d'ailleurs, il \ faut être très réservé sur les écrits d'un autre pays. ' Il m'est arrivé bien souvent de ne pas comprendre | un mot des jugements que les Anglais portaient sur i nos romans ou sur nos poètes ; enfin, vous seriez bien ; aimable de me dire si ce Lothair a du succès en An- , gleterre et pourquoi. En tous cas, si les portraits sont \ d'après nature, ils ne sont pas vivants.

Je désire bien être encore vivant au mois de juillet quand vous passerez à Paris, mais la température

torrîde hier et glaciale aujourd'hui ne me fait rien espérer de bon,

. J'admire assez Dickens, mais diles-moi pourquoi le Dean Stanley Ta placé à Westminster? Le pauvre Walter Scott n'y prétendait pas, et pourtant! mais vous êtes trop jeune pour aimer beaucoup Walter Scott et le mettre à Westminster.

Je n*ai vu ici que des admirateurs des Campagnes de l'armée d'Afrique, et ces admirateurs ont bien raison. Mille et mille tendres respects et à madame votre mère.

A M. PISGATORY.

Mon cher ami, jç vous ai écrit vers le 23 juin, et, quand je compte les jours, je trouve qu'il est contre vos habitudes de donner si peu de vos nouvelles. Je suis donc en souci de votre santé, quoique je vous approuve fort de ne pas écrire quand vous êtes fatigué, et les mieux portants auraient droit d*être fatigués par cette température d'Afrique.

Il s'est passé bien des choses dans ces quinze jours derniers.

M. le duc de Gramont a éclaté comme une bombe à la tribune. Je n'ai pas été accoutumé dans ma jeunesse à cette diplomatie à la hussarde. Je vois d'ici Dégages recevant la nouvelle que le maréchal Prim proposait le prince Léopold de Hohenzollern pour le trône de Philippe V. Il aurait mis la lettre dans sa poche et y aurait rêvé trois fois vingt-quatre heures, et regardé venir les nouvelles avant d'aller prendre la Chambre pour confidente de ses ennuis. Je crois

qu'honorablement nous ne pourrions pas supporter cette insolence d'un colonel prussien régnant sur les revers des Pyrénées, mais encore faut-il savoir au juste si on veut nous l'imposer ; si les Gortès n'enverront pas promener le maréchal Prim. Avant de savoir la part de M. de Bismark dans ce complot, s'il y a complot, avant de connaître les dispositions de la partie de l'Europe qui n'est pas directement intéressée à l'affaire, il faut causer av^nt de crier, et ne pas commencer une tragédie par le cinquième acte. Il me paraît qu'il n'est pas bien mesuré de débuter par une demi-déclaralion de guerre devant toute l'Europe attentive, avant d'avoir donné aucun autre signe de mécontentement, et, en vérité, tout cela est fort ridicule, à moins qu'on ne veuille absolument la guerre; et encore, dans cette résolution fixe et finale, faut-il s'arranger pour avoir l'air d'avoir raison et ne pas donner à des résolutions si graves la forme d'une querelle de corps de garde. On dirait vraiment des enfants qui jouent à la diplomatie et à la guerre, et qui ont hâte de dire ces mots à effet : La France ne consulte que son honneur , etc., etc. Je ne puis donc voir dans cette façon de conduire des .affaires aussi graves qu'une bêtise, à moins que ce ne soit une querelle ^'allemand en français. Plusieurs tiennent que c'est une querelle d'allemand; qu'on veut la guerre pour secouer les ennuis du régime parlementaire, et qu'on a l'idée qu'il faut ngyer les avocats dans les eaux du Rhin et de la Sprée. On CFoit que le souvenir de Sadowa devient insupportable et que le bruit du canon tout seul peut couvrir cette profonde et secrète humiliation pour son auteur. Quoi qu'il en soit, nous sommes assurément dans une grande crise. Dans l'autre plateau de la ba-

lance sont tous les intérêts de l'Europe si engagés les uns dans les autres par l'esprit de commerce et d'entreprise. Ces intérêts vont sans doute crier comme des aigles et peut-être plus haut que les aigles. On me dit pourtant que, jusqu'à ce moment, ils se bornent à un silence étonné, du moins en France.

Lisez-vous beaucoup de journaux du gouvernement? Dans leurs diverses nuances, presque tous sont pour la guerre et enveniment de leur mieux les griefs.

Ceux qui sont ou qui font les entendus dans les choses de guerre disent que nous avons une vingtaine de jours d'avance sur les Prussiens pour nos préparatifs et qu'il est du bon sens de se mettre en route sans plus tarder.

Sans compter les gens hardis, tous les gens timides sont pour la guerre. Vous souvenez-vous du temps oîi nous disions d'un grand homme d'État qu'il tremblait la guerre. Le pauvre homme est mort depuis longtemps, mais de son temps nous n'avions pas oc« casion de compter sur nos doigts et de nous demander si les Prussiens ne pourraient pas, par hasard, être à Paris dans un mois.

Quoi qu'il en soit, la fortune en veut au gouvernement parlementaire ; dès qu'il fait mine de commencer à se tenir sur ses pieds, elle lui jette un bâton dans les jambes et lui donne un coup de massue sur la tête.

LETTRES. 28o

GXLIV.

A M. Lli DUC DE BROGLI-E (aLBERT).

\ Paris, l'-'août 1870.

On ne dit rien ici de précis sur ce qui se prépare aux frontières. On croit qu'il n'est pas question de troupes de débarquement dans la mer du Nord ou dans la Baltique, mais, d'un autre côté, on n'a pas vu M. le général Trochu, dans Paris, depuis trois jours... Il faut, assurément, que M. Benedetti ait la main trop docile pour écrire ainsi sous la dictée de M. de Bismark des choses qui lui font horreur. Je crois, en vérité^ que si le même M. de Bismark lui eût dicté : « La Lorraine et r Alsace seront réunies à la Prusse, » il aurait couché cela en coulée comme autre chose sans y attacher d'importance. M. de Talleyrand, à Vienne, n'aurait jamais voulu prendre ces airs d'expéditionnaire tout à fait désintéressé devant M. de Metternich. L'Europe lira ces malheureuses explications avec quelque mépris, et il n'est pas bon de faire j rire l'Europe à cette heure. M. Benedetti n'aurait-il / pas fait aussi, simplement pour rire et amuser M. de / Bismark, une certaine carte qui a couru en Prusse, il / y a quelques années, et oîi la France commençait à / la Loire? Les hommes d'État font naturellement entre / eux de ces plaisanteries qui scandalisent les pauvres f diables qui ne connaissent ni les cours ni la diplomatie.

GXLV.

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