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Le prince Amédée de Broglie

CXLVIT.

A MADEMOISELLE DUPARQUET.

Paris, 25 août 1870.

Chère mademoiselle, nous sommes, depuis un mois, dans des jours si tristes qu'on n'a guère le courage de parler d'autre chose que des affaires publiques. On aurait presque honte de causer d'autre chose que des journaux, quoique ces mêmes journaux nous apprennent, depuis le H, bien peu de ce qu'on y cherche avec anxiété. On a ici des nouvelles d'Amédée jusqu'à ce 17 et, je crois, le 17 au soir. Il n'a manqué à aucun combat depuis le 14. Ce 16, comme il était d'escorte, le maréchal les a envoyés reprendre des ».anons qui étaient un moment aux mains des Prussiens ; ils sont partis quatre-vingts et revenus soixante seulement, mais avec les canons. Voilà donc sept jours pleins qu'on est sans nouvelles de ce jeune officier. Dans sa dernière lettre, il était gai comme un pinson et finissait en disant : « Je vais joliment dormir. »

Emmanuel d'Harcourt a déjà la croix de la Légion d'honneur pour une action d'éclat. C'est un diplomate qui avait en lui le démon de la guerre. Il court comme un enragé partout où il voit du danger. Il a ramené au feu une compagnie qui hésitait un moment,

Paris n*est ému que de colère et ne pense pas aux dangers d'un siège. Il se hérisse, avec une activité tranquille, de canons et de soldats. Ces fortifications dont on a dit tant de mal autrefois sont aujourd'hui une perle de grand prix. Si les Prussiens se hasardent dans le réseau de boulets, entre les forts et les rem-

parts, beaucoup d'entre eux, j'espère, ne reverront ni le Rhin, ni la promenade sows les tilleuls de Berlin.

Victor de Broglie s'exerce et exerce sa compagnie de mobiles. Il n'y a point encore d'ordrç de départ pour cette compagnie.

Vous traitez bien mal les ménagères de Hollande. Vous les réduisez à frotter des meubles jusqu'à extinction des meubles. Gène sont pas là les aimables intérieurs de maisons qu'on retrouve dans les grands peintres flamands. C'est une poésie à part plus vraie que la poésie académique de certaines grandes écoles; / mais l'éclat du beau monde rend les meilleurs espritsf un peu insensibles au charme d'une certaine sérénit^ triste des mœurs vraiment bourgeoises.

A M. GÉLESTIN DOUDAN.

Paris, 8 septembre 1870.

Mon cher ami, j'ai été plus sensible que je ne saurais dire à l'offre si cordiale que tu as bien voulu me faire, pour le cas où je devrais quitter Paris durant le siège. Si des devoirs ne me retenaient ici et si ma santé me permettait de voyager si peu que ce fût, j'aurais accepté ton aimable et bienveillante proposition avec un vif plaisir, comme je la reçois avec beaucoup de reconnaissance.

Nous voici dans la crise politique la plus terrible que la nation ait connue : une invasion après d'horribles défaites, une révolution d'État qui n'en est pas i moins périlleuse bien qu'elle fût indispensable, et | enfin la fermentation des instincts les plus pervers qui lY. 17

peut faire éclat au milieu des plus grands périls de la guerre.

J'espère que vous avez quelque sécurité derrière vos remparts, que je vois si nettement en souvenir. Les bastions où je grimpais dans mon enfance pour aller chercher des violettes, malgré les gardes d'artillerie, doivent être aujourd'hui hérissés de canons.

Je me hâte de finir. J'étais pressé ce matin et j'envoie d'abord cette lettre de crainte que demain il soit tard pour les rails de chemins de fer.

A MADEMOISELLE GAVARD

Paris, 7 février 1871.

Mademoiselle,

Il me semble qu'il s'est passé cent ans depuis quatre mois. J'avais déjà eu, en petit, cette impression-là à la révolution de 1848 qui n'était pourtant qu'un bouquet de roses en comparaison de ce que nous avons vu et de ce que nous voyons et de ce que nous verrons. On trouve souvent dans la Bible le mot trésor de colère et visiblement la Providence y a puisé à pleines mains dans ces derniers temps. Reste à savoir pourquoi ces Allemands qui ne sont pas du tout des saints, qui donnent un air romanesque à leurs vices dans la vie privée, qui donnent un air de système scientifique à la cruauté et au pillage dans leur vie militaire, pourquoi ces Allemands sont chargés de nous châtier ; je n'en sais rien.

Je voudrais bien avoir de .TroUope des romans que vous n'ayez pas lus. On ne peut guère lire que les

romans de Trollope pour ne pas lire les sottises et les énormités courantes.

Outre la liste que vous voulez me donner des romans de Trollope, j'ai à vos ordres : The vicar of Bullhampton. Ce dernier ne vaut pas grand*chose, quoique avec de jolis détails. Il y a trois actions diverses qui n'ont presque pas de rapports entre elles. Gela vient de la nécessité de faire de longs romans, quand on n'a que de petits tableaux dans Timaginalion : on fait une galerie au lieu d'une grande peinture.

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