A M. DE LA RIVE
Paris, 8 février 1871.
Cher monsieur, il faut bien vous rendre les armes. Il est de votre droit, assurément, de décider en ces matières, car c'est dé votre propre empire qu'il s'agit. Vous démontrez d'ailleurs, par les faits, ce que nous devions admettre sur votre simple affirmation. Vous avez, dans notre petit différend, ce que Cicéron nomme exemplorum vis, l'abondance des illustrations, pour parler latin et anglais coup sur coup. Après les axplicartions que vous avez la bonté de me donner, et comprenant mieux à présent dans quel rang élevé vous placez M. Verdet, je n'ai plus rien à objecter. Je voudrais seulement qu'une partie de votre dernière lettre passât dans la biographie de notre ami, et que les considérations générales sur l'esprit dans les sciences précédassent et expliquassent le jugement que vous portez sur la nature de ses travaux. Je crois bien entendre maintenant les trois classes oii vous
rangez les hommes qui se sont fait un nom dans la science :
D'abord, une phalange disciplinée, instruite à tous les arts de l'investigalion et de l'induction, gardienne de toutes les découvertes accumulées par ses devanciers, marchant sur la foi de Texpérience et de la logique à la conquête réglée de vérités nouvelles. On dirait la légion décrite par Végèce, qui s'avance en pays ennemi avec les précautions prescrites par les traditions de la guerre, connaissant et évitant les défilés dangereux, les hauteurs tenues sur les cartes pour inaccessibles ; et cette belle troupe conduite par des capitaines habiles qui joignent au courage la prudence qui est aussi de leur métier.
Au-dessus de cette légion qui s'avance à pas comptés, planent des aigles, non pas celles des drapeaux, mais des aigles qui regardent de leurs yeux perçants les démarches de ces soldats, qui voient toutes leurs routes, mais qui connaissent les chemins de l'air, devancent cette sagesse armée, et vont s'abattre au delà sur les montagnes. N'est-ce pas là M. Ampère et M. Fresnel, comme vous les entendez, cher monsieur ?
Igneus est oUis vigor et cœlestis origo.
Là aussi, non loin de ce corps de bataille, des volontaires intrépides, légers d'espérance et de bagage, ignorant les dangers et les obstacles, courent dans leur imprudence où des généraux habiles n'auraient pas voulu engager leurs troupes. C'est eux, probablement, c'est-à-dire M. Foucault et M. Faraday par exemple, que regardait M. de Chateaubriand quand il disait dans les Martyrs : Tandis que le Germain délibère, ils ont franchi les torrents et les monts; vous les
croyez encore au pied de la citadelle, qu'ils sont au haut du retranchement emporté.
C'est que les savants proprement dits, s'ils trouvent des routes dans les vraies lois, rencontrent des barrières dans les fausses lois qu'ils se laissent imposer par leurs traditions. Les téméraires passent à travers sans s*en douter, et les génies supérieurs passent au dessus.
Vous me direz, cher monsieur, si j'entends exactement la leçon que je dois à votre bonté. Je vous dirais d'autres idées qui me traversent dans ma témérité d'ignorant et d'ignorant vulgaire, mais je suis encore bien malade. Mille sentiments dévoués et affectueux et mille remerciements de tout ce que m'a appris votre lettre.
A MADEMOISELLE GAVARD
Paris, 11 février 1871.
Voici les Garstangs, mademoiselle ; vous y trouverez de bien jolies choses quoiqu'il y ait trop de monde dans ces deux volumes, mais chacun y est agréable en son air. Pourtant tous ces gens-là qui sont parfaitement vrais et par là d'une certaine originalité ne vivent pas longtemps dans la mémoire, comme font certains personnages des romans célèbres. Je ne sais ce que ces derniers ont de plus que les autres qui fait qu'ils ne meurent pas et qu'ils ont même la vie plus dure que beaucoup de vrais vivants, môme de ceux qui sont célèbres dans l'histoire. Cicéron, qui n'était pas plus romanesque que son temps, dit quelque part : « L'arbre qu'a planté le poète vit plus longtemps
que celui qu'a planté le laboureur à la borne de son champ. » On dirait que les poètes et les romanciers ne connaissent plus ces bois-là. Les êtres créés par l'imagination moderne ont une petite vie passagère comme celle des bourgeois de Paris. Ils sont vrais, mais ce sont des bourgeois du monde de l'imagination. Il leur manque, pour se conserver, l'aromate de l'idéal mêlé au réel dans une certaine proportion. Mais cet idéal est le grain de sel sur la queue de l'oi- 1 seau. Si on en met trop, on fait de pauvres académies ; f si on n'en met pas assez, on n'a que des êtres passa- \ gers qui s'en vont avec les générations et du même I pas qu'elles. J'entrevois bien pourquoi nous n'avons ! plus ce secret, mais ce serait un long détail et on ne \ peut songer à cette philosophie des arts tant que les ; troupes d'Attila sont campées sous nos murs. ; Je ne sais rien de l'auteur de l'histoire grecque, f M. Curtius. C'est probablement l'helléniste distingué, auteur d'une grammaire grecque qu'aura peut-être étudiée le barbare Bismark. Pour Aspasie, je crois qu'elle était une beaucoup plus grande dame dans Athènes que mademoiselle de Lenclos dans Paris. Du reste on ne comprend rien très clairement à la condition des femmes mariées en Grèce à l'époque de sa plus grande civilisation. On voit bien mieux ce qu'étaient Andromaque et Pénélope dans leur ménage. J'avoue qu'Hélène est un peu moins aisée à expliquer j quand on la retrouve, dans VOdyssée, une maîtresse î de maison pleine de gravité et l'objet de tous les I égards de Ménélas ; mais pour madame Socrate, maj dame Platon et ses demoiselles, on ne saurait s'en I faire une idée. On ne sait jamais rien sur un peuple ancien des choses que tout le monde savait de son vivant. C'est ainsi que nous ignorons comment se
recrutait le sénat de Rome, ni comment il était héréditaire et à quelles conditions. Pour nous qui écrivons tout dans nos constitutions, nos almanachs royaux, nos romans, quand nous serons devenus l'antiquité des races à venir, il sera très aisé de nous refaire. Avec du bois, du cuir et des ûcelles on fera un préfet, un procureur général, un sénateur, un conseiller d'État, un membre du Corps législatif, et le ménage de tous ces messieurs, femmes et enfants. Je mets des ficelles parce qu'assurément ils n'ont pas de ressorts.
Vous avez trop raison, mademoiselle, sur M. de Saint-Arnaud. Sainte-Beuve aurait dû voir qu'il était fort au-dessous du capitaine Dalghetty dans la Légende de Montrose de Waller Scott. Son genre d'esprit me déplaisait encore plus que son caractère, ce qui n'est pas peu dire ; beaucoup ont admiré ces lettres qui sont, comme vous le dites à merveille, l'essence de tous les vices militaires qui ont miné l'armée de France. C'est une légèreté pesante et malsaine que le peu d'esprit qui les anime ; des poisons vulgaires sous la forme de bonbons de Tolu.
Je ne m'étonne pas que les bonapartistes tournent à la République démocratique et à tout, selon le besoin. Au fond et d'abord, un bonapartiste est un jacobin en décomposition.
Il estvrai, madame de Tencinestdevenueennuyeuse, mais c'est l'effet du temps. De très beaux yeux ont pleuré sur ces lamentables aventures. Les yeux se sont éteints et ce genre d'intérêt aussi.
La liste de Paris qu'on entrevoit n'est pas pour rassurer les faibles. On n'aimerait pas à la rencontrer au coin d'un bois. Je ne sais pas si le maire d'un arrondissement qui vient d'emporter la caisse figure
dans les 43. C'est sur ces caisses-là qu'ils battent le rappel pour leurs prises d'armes. Beaucoup de bonapartistes qui ont décidé la guerre de Prusse avaient aussi des caisses de cette sorte sur la conscience. Ils disaient comme dans le De profundis : Quelle tet^eur s'H fallait passer en jugement I La guerre permettait de détourner les dossiers ou, comme on dit à la police, les sommiers.
Pardon de ce bavardage décousu ; il a pour but de vous empocher de tousser par ce froid. Il est vrai qu'on tousse durant les sermons ennuyeux.