LU
A M. l'abbé ^ DE BROGLIE.
Broglie^ 26 octobre 1867.
Mon cher ami, j'aurais voulu t'écrire depuis longtemps, mais un peu de bronchite, un scrupule de paralysie, un poids de cent livres d'inquiétudes sur toutes choses, font que je me promène en long et en large dans ma chambre, comme faisait autrefois Tours du Jardin du roi, et que je n'écris pas beaucoup plus que lui. Eh bien, voilà votre barque singulièrement agitée I Ce ne sera pas la faute de Garibaldi si Saint- Pierre de Home ne devient pas une écurie pour la cavalerie italienne. Je ne saurais blâmer le gouverne» ment français de. la résolution qu'il avait prise l'autre jour. Il va probablement être obligé d'y revenir, car rien ne se fait dans le royaume d'Italie de ce qu'on promettait. Cialdini ne peut venir à bout de former un cabinet, et le général Garibaldi harangue son monde sur les places publiques avec une grande liberté et une singulière insolence. Qui arrivera d'abord à Rome des chemises rouges ou de nos petites aigles françaises ? Il ne serait pas impossible qu'il fallût une seconde fois attaquer avec du canon le mur du Janicule. Je reconnais que l'honneur oblige l'Empereur, après tiint d'engagements publics, à ne pas laisser insulter le Pape avec ce degré d'audace et d'injustice. Vous lui en voudriez beaucoup, avec raison, s'il laissait ravager le Vatican.
1. M. Paul de Broglie avait quitté la marine pour entrer dan» les ordres.
as LETTRES.
Ubi cœlifer Atlas Axem humero torquet stellis ardentibus aptum,
mais quelles affaires aurons-nous après, avec cette Italie sans gouvernement, mais non sans passions puissantes ? Avec cette Prusse qui nous guette et qui tient du chat et du lion ? Tentends bien que, des hauteurs où vous êtes, vous dites qu'on ne risque rien quand on travaille pour la bonne cause, que Dieu ne craint pas les multitudes,
Sed quid Typhoeûs et validas mimas, Quid Rhœtus evulsisque truncis Enceladus jaculator audax^ Contra sonantem PaUadis aegida , Possent ruentes ?
« Qu'est-ce que Ratazzi, et le gros roi dltalie, et Ricasoli, -et » Taudacieux Garibaldi destructeur de la maison de Naples, » peuvent contre la robe blanche du Pape ? Ils ont beau monter » à la brèche du fort Saint- Ange. »
Tout cela est fort bien quand on a devant soi quelque chose comme réternité, mais nous autres laïques dont les royaumes sont de ce monde, nous ne nous soucions pas de perdre TAlsace et la Lorraine un de ces jours. Quoi qull en soit, nous tombons d'accord avec vous, mais par d'autres considérations : L'Aon^ neur parle ^ il suffit,
Yous êtes donc plongé dans cet océan de la théologie qui s'enfonce autant sous la philosophie que le ciel s'élève au-dessus de la terre ? j'espère qu'on vous fait lire le Paradis du Dante. C'est la plus belle Somme de théologie que je connaisse. Il est vrai que je n'en connais pas un grand nombre. Dans ma première jeunesse, je lisais quelque chose de saint Thomas d'Aquîn dans un grand volume in-folio plus grand que moi.
Quand tu en seras à tes sermons durant les repas (et j'approuve fort cet exercice), il faudra prêcher contre les néologismes dans la langue ecclésiastique. Tu prouveras, par des exemples, que cette mode ôte toute gravité au langage. Ces façons de Vert- Vert dans des sujets si sérieux ne sont pas selon la sagesse. Je crois que saint Athanase préférerait les archaïsmes aux néologismes. En tout cas Bossuet était, au début, tout hérissé des tours d*il y avait cinquante ans. Son grand goût lui disait que qui parle au nom de l'antiquité chrétienne doit avoir une langue surannée, je le dis hardiment, surannée comme la sagesse des aïeux.
Adieu, mon cher ami. Bien des amitiés.
LIÎI.
A MADEMOISELLE GAVARD
Broglie, 27 octobre 1867.
11 faut être à Paris, je le vois bien ; la moitié de vos amis vous laissent dans votre coin et ne vous écrivent point. Ce n'est plus le temps ni des longues correspondances à jour fixe, ni des longs séjours des amis à la campagne ; on ne voit personne et on ne reçoit guère de lettres dès qu'on est à quarante lieues de la cité de M. Haussmann. Les chemins de fer ont donné à tout le monde une inquiétude fébrile ; chacun a des affaires par-dessus la tête, et il me semble qu'on fait tout plus vite et plus mal qu'autrefois et qu'on ne va plus nulle part depuis qu'on a tant de facilité pour aller et venir ; il n'y a guère que Dieu qui puisse bien faire les choses en étant partout à la fois.
Je regrette bien de n'avoir pas vu ce jeune empe-
reur d'Autriche, puisque vous lui avez trouvé l'air si royal. Je serais aussi curieux de savoir ce que les deux princes se sont dit, s'ils ont causé de l'état de nos affaires en Italie et de l'aisance avec laquelle Garibaldi s'avance à la conquête du Vatican et du peu de cas que font les Italiens de nos remontrances. Il paraît clairement qu'il ne faut pas s'appliquer à se donner pour voisin un corps de nation de vingt-cinq millions d'hommes, quand, à sa place, on avait cinq ou six petits États qui, différant souvent de volontés, n'étaient pas disposés à faire avec ensemble des sottises ou des violences qui nouis sont dangereuses. Il paraît qu'il n'est pas sain pour un souverain d'avoir l'imagination à moitié socialiste, avec une grande disposition à appliquer toutes les utopies qu'il peut avoir lues seul dans le loisir de ses prisons. Un esprit faux et actif qui commande à cent légions peut bien perdre un grand empire en quelques années, surtout quand il n'aime pas à perdre son temps, alors qu'il a une sottise à faire.
Il vaut bien mieux lire des romans de madame Gaskell que des traités sur les nationalités latines, slaves, grecques, etc. J'aurais volontiers donné un empire à gouverner à madame Gaskell, tant elle avait, dans la conversation, de simplicité aimable, d esprit pénétrant, d'élévation morale et de fermeté d'intelligence. La Providence aurait bien dû la laisser un peu plus longtemps dans ce monde, pour y faire des livres comme les Mémoires de miss Bronlë ; mais les gens de talent s'en vont avec une singulière rapidité.
M. de Moustier vient d'écrire une bien singulière dépêche télégraphique à ses agents à l'extérieur. Il y dit, dans un style laconique, que l'Empereur a consulté son conseil d'État et fait sonder les préfets à l'effet de savoir s'il doit exiger l'exécution du traité
da 15 septembre. Ce sont de ces consultations qu*on fait peut-être quelquefois, mais il est bien rare qu*on les raconte au public qui vit sur Tidée qu'un traité est obligatoire, quoi qu'en puissent penser les préfets. Veuillez cacher ce jugement à M. votre frère qui est obligé de me croire un téméraire quand je parle avec si peu de précaution du ministre des affaires étrangères. Oui, M. Sainte-Beuve est très airîiable. Sa conversation est charmante ; elle est vive, variée, facile ; il n*a point, comme quelques hommes du premier rang de nos jours, le besoin du monologue ; il se prête aux idées des autres; il discute et ne pérore pas avec empire. On dit qu*il a parfois des violences soudaines, mais je ne l'ai jamais vu dans ces dispositions. Je lui dirai certainement tout le cas que vous faites de ses écrits, et il en sera flatté et reconnaissant.
AMADÂME LA COMTESSE d'hAUSSONVILLE.
Paris, 6 novembre 1867.
Chère madame, je voudrais bien accompagner M. de Sahune à Gurcy,
Mais à quitter Paris je ne dois plus prétendre.
Les voyages me sont devenus à peu près impossibles. J*ai failli m'évanogir quatre ou cinq fois entre Broglie et Paris. Il est clair que je ne suis pas destiné à faire les voyages du capitaine Cook. Je voudrais pourtant bien revoir l'allée verte, la petite vallée de Bescherelies et la grande avenue qui mène à Nangis, et votre potager, et surtout votre salon. Je suis fort
triste de redire la chanson des Écossais : Nous ne re* viendrons plusl nous ne reviendrons plus/
J'espère que vous continuez à avoir de bonnes nouvelles de Sainle-Eusoge et que rarrière-pelite nièce de saint Bernard grandit à vue d'œil. Je serais curieux de voir une jeune personne du nom d'Aletb. Je compte qu'elle aura goût à la théologie dogmatique. N'a-trelle encore rien témoigné en faveur du Pape, et murmuré quelque petit anathème contre Garibaldi ? Le pauvre homme est probablement assez malheureux pour le quart d heure. Il a été battu par les troupes du Pape dont il croyait sans doute qu'elles ne tiendraient pas devant lui. 11 vaudrait mieux pour lui qu'il rêvât à Gaprera t)ue, si on le laissait faire, il monterait au Gapilole. Nous avons été fort surpris ce matin de voir dans le Moniteur que Tarmée italienne allait repasser la frontière et rentrer dans ses quartiers. Je ne puis m'empôcher de croire que cette résolution n'est pas de déférence pour la France, mais que nous avons promis quelque chose aux Italiens s'ils voulaient faire semblant de tenir compte de notre Empereur et du mécontentement de M. de Moustier. Du reste, nous ne tarderons pas à savoir ce qui en est, car ces chiens de Parkmenti sont curieux et il faudra que M. Menabrea explique pourquoi ses troupes sont rentrées au pays, tant que celles de France restent à GivitaYecchia et même à Rome. Nous avons fort admiré la dernière pièce diplomatique de M. de Moustier. A la vue des Italiens qui se moquaient de nous, il pleure comme un enfant sage à qui on fait du chagrin. Je n'avais jamais entendu ces vagissements-là en diplomatie. Il me semble que les aigles n'ont pas habituellement ce chant plaintif. J'en ai vu dans les Alpes qui n^avaient pas cet air doux et contrarié. On dit qu'on a entendu
des bruits étranges dans le tonibeau de Napoléon aux Invalides le jour où M. de Mouslier a poussé sa plainte sur Taffront qu'on nous faisait. Le premier Bonaparte s'est servi dans cette occasion d'expressions que je ne .peux pas répéter.