‹ Lettres, avec une introductionChapitre 23 sur 35 · A M. LE BARON L. DE YI#L-CASTEL · texte numérisé non relu

A M. LE BARON L. DE YI#L-CASTEL

Versailles, 13 juin 1871.

Je vois que vous reprenez assez souvent le chemin de Tagréable rue Marbeuf, où nous avons tant enragé sous le joug de ces détestables brigands. Maintenant qu'on jouit de sa liberté, qu'on peut parler en assu-rance selon sa pensée, et qu'on revoit sur notre terre les images de la force au service du bon sens, il doit vous être très doux de parcourir vers sept heures du soir ces chemins où vous n'entendiez que les hurlements des loups, où vous ne rencontriez que leurs ignobles traces sur les murs comme au coin des bornes. Le Dante a préparé quelque part dans son Enfer une place très appropriée à cette férocité bête, malpropre, ignoble qui n'avait pas encore fait sur l'histoire des taches si larges et si dégoûtantes. Vous retrouverez chez notre ami le môme agrément de conversation, le même empressement aimable d'amitié^ non plus dans une prison, mais avec un bel horizon de liberté tout aux alentours. Si dorénavant les Parisiens sont assez bêtes pour se laisser reprendre dans cet odieux cachot, il faudra les planter là et s'en aller loin d'une vaste maison de fous, où tout peut arriver à tout moment.

En attendant, pour n'être plus dans les menottes des voleurs de grand chemin, notre situation n'est lY. iS

pas riante. Nous voilà comme Robinson le soir de son • naufrage, sans sou ni maille, sauvé des eaux il est vrai, mais légèrement inquiet du lendemain dans le creux de son arbre où il s'endort de fatigue ; toutefois, nous pouvons dire à peu près comme Fontenelle : Si nous avons mauvais vtsage^ c'est déjà beaucoup (Ten avoir un. L'armée semble se refaire à vue d'oeil. Cette sombre victoire qu'elle vient de remporter lui rend, sans doute, une sorte de fierté, et elle reprend avec quelque plaisir le joug de la discipline qui l'a rendue capable du coup qu'elle a frappé dans Paris, mais en la regardant dans ce retour de force, je songe tristement à ces paroles mélancoliques de Voltaire, après les premiers échecs de Louis XIV : Ce sentiment de supériorité, Vâme des armées françaises^ commençait à s'affaiblir. Les journées d'Alsace et de Lorraine sont bien autre chose que les premières défaites de Louis XIV. Enfin, les plumes reviendrontelles comme aux aigles, selon les paroles de l'Écriture, à l'armée de Sedan? Il faut bien longtemps pour remettre de telles secousses.

Ce qui me paraît instant, c'est de traquer V Internationale par tout l'univers. C'est le lieu du delenda est Cartkago, Pour la première fois, l'univers civilisé est l'objet d'une conjuration dont les complices sont partout, armés d'une certaine science de destruction, habiles au maniement de tous les engins dangereux. Je suppose que tous les États de l'Europe seront assez d'avis de s'unir pour la ruine radicale de la terrible engeance, mais je ne sais quel sot pédantisme de l'Angleterre prévaudra probablement, et son opposition donnera cœur à l'ouvrage aux vrais ennemis du genre humain.

M. Jules Favre, dans sa lamentation très honnête.

n'a pas sondé aussi profondément qu'il le croit les causes de la funeste et honteuse maladie qui nous travaille, ni cherché bien attentivement les remèdes à y apporter. Il est vrai que, pour le moment de crise où nous sommes, les remèdes ne sont pas d^ns une physiologie bien savante, mais dans le fer et le feu appliqués avec mesure et justice, et dans une extrême tension de tous les nerfs de la surveillance de police.

Mais pour les causes du mal, il est curieux et peutêtre utile aussi d'étudier comment s'est formé ce faux sens commun étroit, brutal et en même temps romanesque, d'où sont sorties et les plaintes et les espérances des classes inférieures de la société . Vous savez si je suis peu clérical, pourtant je ne puis pas m'empêcher de considérer que, tant que les croyances dogmatiques ont eu quelque empire sur les esprits communs, elles y gardaient, sous des formes régulières, mais pressantes, les sentiments primitifs et délicats qui font la nature morale. Dans l'extrême besoin d'évidence et de clarté que les révolutions, ou les évolutions, comme on dit à présent, de Tinlelligence ont amené les esprits supérieurs, eux-mêmes ont eu quelque peine à conserver en soi ces aromates subtils qui gardent l'âme contre la corruption et que ne connaît pas la rigueur vulgaire de l'observation matérielle. Vous connaissez, du reste ce que le dix-huitième siècle a fait de ces éléments précieux sans lesquels l'homme n'est vraiment pas homme.

Par là, et peu à peu, le bon sens est devenu plus épais et plus méprisant de tout ce qui n'est pas accessible au toucher, pour ainsi dire. Il est devenu comme saint Thomas, voulant, pour croire, mettre le doigt dans la plaie. Tout le monde pensant est rentré plus

OU moins dans cet ordre d'idées. Gomme toujours, les classes inférieures n*ont eu même que les épluchures ^e ces doctrines étroites et dangereuses. Alors s'est formé parmi elles une sorte de raisonnement arrogant et exigeant qui n'a tenu compte que de la moitié des données de la nature humaine et des lois de la société, et, qui aurait vu dans Tâme d'un Delescluze aurait pu surprendre comment se font les monstres au physique par la suppression accidentelle d'une loi parmi toutes les lois qui forment Tharraonie d'un .-corps et son Jeu régulier. Et voilà ce qui arrive, quand j la logique prédomine dans de petites cervelles qui r méconnaissent la moitié des axiomes, et voilà pourquoi aussi votre fille est muette.

GLXIII.

A M. l'abbé de BHOGLIE.

Versailles, 15 juin 1871.

Oui, mon cher ami, nous sommes sortis de cette fosse aux lions, ou mieux, de cette fosse aux crapauds et aux chiens enragés sans compter les harpies les plus laides du monde. Il est sensible que si tu n'avais pris le parti de quitter les bords de ce gouffre malpropre, tu étais condamné à y tomber avec le pauvre M^' Darboy et M. Deguerry. Le monde ignorait encore ce mélange d'enfer, de caverne de voleurs et d'estaminet sur une aussi vaste échelle. Jamais une si honteuse canaille n'avait eu à sa disposition tous les appareils d'une puissante armée, toutes les ressources d'une immense capitale et pour repaire les murailles qui venaient de défier un demi-million des -troupes les plus redoutables de l'Europe. J'ose es-

pérer, sans en être certain, que la triste et sotte bourgeoisie de Paris ne recommencera pas, dans sa stupidité, à préparer le retour de ces horreurs. Peu s'en est fallu que la France tout entière ne passât par les mêmes flammes. Si*** n'avait pas été arrêté un peu dans ses projets, il allait à Lyon, à Nantes, à Marseille, à Toulouse, à Lille préparer une Commune universelle, et nous en eussions eu pour dix ans jusqu'à ce que cette abominable confédération mourût de désordre, d'ivresse et dlnanition, et que M. de Bismark prît son parti de nous garder comme on maîtrise une maison de fous.

Pour le moment, en fait de gouvernement, je ne regarde qu'aux restes de la Commune et à cette Internationale qui couvre l'Europe de son réseau. L'univers entier n'avait jamais, non plus, été attaqué ensemble par une telle conjuration. Les chasseurs feront bien de ne plus s'amuser aux loups, aux tigres et aux pauvres renards. Ils ont un plus digne objet de leurs exercices. L'Angleterre, avec sa pédanterie d'apparent libéralisme, va faire la renchérie sur tes mesures 5Î nécessaires et si pressantes à prendre, et son opposition sera comme un encouragement à ceux qui ne méditent pas moins, et à la lettre, que la destruction de la race humaine, si la race humaine ne veut pas se> ranger à leurs criminelles utopies.

J'ai quelque idée que l'Angleterre aussi verra ses j journées en Irlande et nous saurons si elle continuera I à dire que nous sommes bien durs quand nous avons / la fantaisie de n'être pas écrasés pxx brûlés vifs ou em- / poisonnés par dés vivandières. Je crois que même le/ dur génie de lord Chatbam €Ût été plus ému de ces! horreurs que le philanthrope savant et rêveur et cal-^ ^îulateur qui croit que les scènes d'Homère se sonÇ

passées vers le pôle nord, et qui n'a qu'un sourire I hautain pour le comble de nos misères. Il pourrait bien avoir aussi sur lui la marque de ceux qui perdent les empires par une sécurité insolente et béate et qui mènent perdre leurs peuples d'un air sérieux et profond.

Pardon d'envoyerde pareilles choses à votre ambassade où je sais que l'on admire les grandes facultés de M. Gladstone, mais je ne suis d'aucune ambassade et j'ai une humeur de chien quand on me dit qu'il y a du bon dans Delescluze et Félix Pyat.

Est-il bien vrai que ton excellent ami de Charonne ait été fusillé par ceux que le Times trouve seulement un peu vifs? Je ne l'ai vu sur aucune liste un peu officielle. On échappe parfois dans ces grands désordres et l'on croit les gens morts en vertu des probabilités.

Quelle vie menez-vous à Londres ? Elle ne doit pas être bien facile et la dignité doit être froissée par moments. Madame de Staël dit que tu es d'un grand secours pour elle et pour Emmanuel.

Ici, nous vivons dans un camp. Les princes ont été accueillis à merveille et ils se sont dirigés avec leur tact et leur dévouement habituels. Ils n'ont laissé partout que d'excellentes impressions. Le pauvre comte de Chambord, qui est surchargé des souvenirs de dix siècles et qui s'en croit responsable, aurait probablement eu moins de désinvolture dans les mouvements.

Je n'ai pas trouvé que M. Jules Favre ait bien profondément étudié la cause et les effets de notre dernière convulsion. Je crois que ces nova monsira se sont formés suivant la théorie de Geoffroy Saint-Hilaire sur les monstruosités physiques. Il s'est produit dans

les masses un faux bon sens qui manque de deux ou trois lois qui habitaient autrefois Tintelligence humaine et la régissaient en harmonie avec les autres. La religion les donnait sous une forme étrange à mon sens, mais enfin elle les gardait.

François allait bien jusqu'à hier soir oîi finissent mes nouvelles. Il y a des lieues entre nous.

Page 1