‹ Lettres, avec une introductionChapitre 4 sur 35 · LY · texte numérisé non relu

LY

A M. E. DE SAHUNE.

Paris, 13 novembre 1867.

Mon cher ami, je suis sûr que vous ne pensez plus que par occasion à M. de Moustier, à Garibaldi, à Victor-Emmanuel; je ne dis pas à l'Empereur, parce que la religion, sinon la raison, vous fait un devoir de le nommer dans vos prières du matin et du soir; j'avoue que, pour moi, je m'endors quelquefois sans remplir ce devoir. Ce serait bien pis si j'étais à la campagne parmi les belles dames elle bruit des cors, des chiens, des chevaux. Ici, où on n'a pas toutes ces distractions à la fois, on pense à la session qui vient dans cinq jours; on se met à la place de l'Empereur ; on trouve son discours bien diflicile à faire; les délicats ont été extrêmement choqués de cette parole de M. le général de Failly : fes fusils Chassepot ont fait merveille. C'était peut-être au gouvernement à effacer cette phrase dans le Moniteur eik y substituer quelque chose de moins soldat.

Je lis la nouvelle correspondance de Jacquemont. Je ne sais si ses lettres sur l'Amérique ont la même fleur d'esprit et cette gaieté de chèvre qu'on trouvait dans les lettres sur l'Inde, mais j'aime à retrouver ce jeune homme spirituel et intrépide, vivant parmi les dangers, les tristesses et les privations de toutes sortes

avec une sérénité moqueuse et une indomptable persévérance dans ses desseins. C'est le plus brillant échantillon de la nature française avec toutes ses qualités et pas beaucoup de ses défauts. C'est un jeune officier de Tarmée du Rhin montant les 18,000 pieds de l'Hymalaya comme on monte à l'assaut, et, n'ayant que les quatre mille francs du Jardin des plantes, il pouvait bien dire de soi : pitds nuSf sans pain^ sourd aux /aches alarmes. Il était aussi sans Dieu, il faut l'avouer^ mais il suit dans ces immenses solitudes le chœur des idées, pour ainsi dire ; il cherche les lois de la formation du globe, et retourne les pierres où nul n'avait osé mettre le pied pour y trouver des vérités. Tel va régulièrement à la messe de sa paroisse, môme tous les jours, que Dieu regarde sans doute avec moins de bienveillance qu'il ne suit le jeune voyageur qui ne le connaît pas. Il aurait bien dû se montrer à lui sur ces sommets de l'Imaiis.

Voilà M. de Menabrea qui nous jette encore des bâtons dans les jambes avec sa circulaire dernière. Je ne peux pas m'accoutumer au droit des gens qui est dans ce petit morceau, ni au peu de cas qu'on fait de nous. La cigogne a eu bien tort de retirer l'os de la gorge à ce loup-là à Magenta, à Solferino et à Marignan. Il est vrai que le grec dit, je crois, que c'est une grue qui a fait cela, et je crois qu'Ésope a raison.

Voici qu'on nous annonce la mort de madame de Flahault. On ne peut pas faire moins de bruit par sa mort, ayant tenu une si grande situation dans le monde ; à peu d'exceptions près, ceux qui ont pris parti pour ce gouvernement* ci semblent être entrés dans l'ombre.

Mille amitiés, mon cher ami. Êtes-vous un peu

LETTRES. i25

remis par ces quarante-huit heures de repos après m'avoir écrit?

LVÏ.

A M. GUIZOT

Paris, 29 décembre 18C7.

Monsieur,

J'ai reçu, peu après votre lettre, les charmants récits de madame de Witt. J'ai été ravi de cette lecture, et je suis bien fâché qu'il ne soit pas permis d'en remercier directement l'auteur. Le fond des tableaux, la partie historique, est peint avec une force secrète et une grande vérité ; les scènes de famille du premier plan sont d'un singulier intérêt ; tout est plein d*une vie morale et d'une imagination gracieuse qui ferait deviner assurément, je crois, le nom de l'auteur. . . J'avais toujours pensé qu'on ferait déjà une œuvre très intéressante en cherchant dans le fouillis de la Bibliothèque royale les lettres privées qui se rattachent j aux grands événements, siècle par siècle, pour y voir j seulement la vie des particuliers cheminer sur ces { grands fleuves qui emportent tout avec eux. Madame ' de Witt a mieux fait avec sa baguette de fée. Elle a réalisé une image de M. de Lamartine parlant du mariage de ses parents dans les jours les pfus terribles de la Révolution : « Je me souviens d'avoir vu un jour » une branche de saule séparée du tronc par la tem- » pôte et flottant sur un débordement de la Saône. » Une femelle de rossignols y couvait encore son nid» » à la dérive dans l'écume du fleuve, et le mâle sui- » vait du vol ses amours sur un débris. » M. de Chateaubriand ne parle pas de sa famille à Gombourg sur

union aussi gracieux, à beaucoup près: Mon père était la terreur de sa maison; ma mère en était le fléau.

On disait le pauvre M. de Lamartine bien malade à Mâcon, mais il paraît que ces bruits sont exagérés.Il est de retour à Paris, et, au rapport d*un de ses peu nombreux amis d'aujourd'hui, rien dans son état ne donne la crainte d'un danger prochain. M. Sainte- Beuve a eu récemment quelques accidents de santé qui donnaient du souci à ses médecins. On a eu raison de cette crise, et il semble marcher vers une sorte de convalescence.

M. de Broglie, sachant que j*avais le volume des Scènes d'histoire et de famille^ m'a demandé quatre fois par jour si je pouvais les lui donner à lire. 11 faudra bien que madame de Witt prenne son parti de ce concours de lecteurs dont elle ne veut pas.

Voulez-vous bien lui cacher le vif plaisir que m'a donné son livre et agréer l'expression de tous mes sentiments très dévoués et très respectueux ?

A M. DE LA ROZIÈRE.

Paris, U janvier 1868.

Mon cher ami, j'espère que vous avez chassé ce refroidissement. Peut-être n'auriez- vous pas eu ce malaise désagréable si M. Haussmann, au lieu de nous dire combien il y a de pieds cubes de neige sur Paris, s'était occupé, lui ou le préfet de police, de nous débarrasser de tant de glaces; mais un homme qui poursuit les morts n'a pas beaucoup de temps à donner aux vivants.

Avez- VOUS vu la mort de M. Zamoyski? C'était un soldat d'un tout autre genre que la plupart de nos maréchaux. On dit que la tristesse et la modestie de ses funérailles semblaient dire : finis Poloniœ. On n'y voyait ni la foule, ni la pompe^ ni les canons, ni la forêt de baïonnettes, ni l'immense clergé qui menaient le deuil de M. de Morny. Bossuet remarque quelque part que les biens de ce monde sont singulièrement distribués. Pauvre grande âme que celle de M. Zamoyski ! Que d'héroïsme inutile ! Où sont les jardins de Pulasoï? on dit que les Russes y ont fait passer la charrue.

Je me porte fort mal, si vous voulez le savoir. J'ai quelque idée que la nature a commencé d'attacher le mineur aux* murailles de ma pauvre cabane.

Prenez une demi-heure sur votre vie pressée pour lire l'article dé M. de Rémusat sur les Idées de Platon, M. Rouher n'a pas de ces idées-là, ni celles de Platon, ni celles de M. de Rémusat. Il appartient, comme beaucoup de ses collègues, à une autre secte philosophique. J'espère que ces grands seigneurs-là seront employés dans l'autre monde à panser les chevaux de M. Zamoyski, et encore ce serait peut-être bien de l'honneur.

Adieu, mon cher ami, réchauffez-vous malgré l'hiver de ce siècle. Vous êtes trop bon de m'écrire quand vous êtes souffrant et occupé.

A MADAME DONNÉ

Paris, 21 janvier 1868.

Je suis bien attristé, chère madame, en voyant par votre lettre que vous n'êtes pas sortie encore de cette lutte entre le quinquina et la fièvre. Ce terrible hiver n'est pas pour remettre de Tébranlement des nerfs. Je ne me figure que trop bien la tristesse des pensées qui s'éparpillent comme des moutons qui se dispersent et que le chien ne peut pas réunir. Ce sont des impressions Tort à l'usage des personnes que hante le démon des nerfs. Madame Necker de Saussure mo disait, dans son extrême vieillesse, qu'elle avait beaucoup souffert de ce genre de malaise dans sa jeunesse; un beau matin, tous les Djinns s'en vont comme dans je ne sais plus quelle pièce de M. Victor Hugo :

Tout passe, L'espace Efface Le bruit.

Mais il ne faut pas forcer ses nerfs. Un de mes amis, savant physiologiste, me disait : «Il ne faut pas beaucoup d'actes de volonté quand on a le système nerveux agacé. » Il ne faut faire, dire et lire que ce qui amuse, et, quand on a besoin de la règle, régler sa journée d'une manière inflexible sur ce qui amuse et délasse, car je crois bien que certains esprits éprouvent aussi de la fatigue et de l'irritation à n'avoir point de cadre fixe dans leur journée.

Essayez de lire le petit roman de madame Sand, in-

titulé dans la Revue des Deux Mondes, Mademoiselle de Merquem, Mademoiselle de Merquem, bien qu'un peu trop longue de taille, me paraît une aimable personne, mais j'ai quelque crainte de ce qu'elle deviendra dans les numéros suivants, la sachant entre les mains du génie très irrégulier de madame Sand qui ne fait pas la vie simple aux enfants de son imagination. Elle est une providence fantastique qui aime dans le monde moral les aventures des Mille et une nuits.

Si la métaphysique ne passait pas pour une lecture laborieuse (bien à tort, à mon avis), je vous conseillerais de lire dans cette même Revue un article de M. de Rémusat, sur les Idées de Platon. Cette charmante dissertation est très claire et on n'a peut être jamais rien dit de mieux sur ce grand sujet auquel personne n'a jamais entendu grand'chose.

Je ne vous dirai pas si nous aurons la guerre au printemps prochain. Tout le monde le croit, mais par une disposition à croire ce qui fait de la peine. Probablement l'Empereur lui-même n'en sait rien. Probablement il défait un jour les Prussiens en imagination dans une autre bataille d*Iéna, et un autre jour il songe à remettre paisiblement la France dans son assiette ordinaire et à panser ses finances et son agri- / culture qui ne prospèrent pas du tout pour le moment. ' Je crois qu'il a le tempérament romanesque, qui n'est , pas la même chose que le caractère héroïque, mais ^ an peut se faire illusion à soi-même quand on est ro-/ manesque. C'est une diposition moins dangereuse/ dans les femmes de chambre que dans les chefsf d'État.

J'ai passé misérablement ces dernières six semaines, avec une petite fièvre et un grand abattement. Je crois bien que je ne m'en tirerai pas avant l'hiver. Je n'ai

iaO LETTRES.

VU personne et je ne sais rien de M. de Sacy. M. Sainte- Beuve va mieux, après avoir été en grand péril il y a un mois. Il a une incroyable obstination au travail et, dans tous les moments de relâche, il recommence à dicter avec une sérénité intrépide. 11 avait défendu, dit-on, en prévision de ses funérailles, qu'on prononçât des discours sur sa tombe, mais il avait écrit quelques pages d'adieux à ses amis qu'il prescrivait de lire après les cérémonies funéraires. Heureusement, ces tristes précautions seront inutiles.

A M. PISCATORY

Paris, 22 février 1868.

Mon cher ami, est-ce que l'extrême opposition ne vous cause pas beaucoup d'impatience? A propos de \ celte loi dont deux ou trois articles sont très bons à prendre et à garder, en présence d'une société qui déteste au fond du cœur la liberté de la presse, ils sont là, comme en Sorbonne ou dans une école de logique, à pousser tous les principes libéraux à leur& plus extrêmes conséquences et même aux plus foîles exagérations. Ils demandent le droit d'insulter la morale, les religions, de nier l'existence de Dieu, etc. Dans une école de philosophie, je leur accorderaisplusieurs de ces libertés, mais à quoi bon crier tout cela aux oreilles d'une vieille tante sourde, cousue de préjugés et dé contradictions ? Ils donnent beau jeu à ce déclamateur en chef de Rouher, l'occasion de parler morale et prudence et modération comme l'apôtre saint Paul. Ce n'est pas que j'approuve les articles de MM. de Cassagnac, père et fils, et j'ai rendu mon afifec-

tion à M. Ollivierpour avoir traité ces grands écrivains selon la science et avec une colère très honorable dont M. le président Jérôme David avait tort de se scandaliser.

Pendant ces débats, nous ne savons pas tirer au clair si nous serons table ou cuvette; si nous serons de nouveau ou non mis au régime parlementaire. Bien que tous les journaux du gouvernement disent qu'il n'est pas question de responsabilité ministérielle, les gens qui de la Cour ont un plus long usage, tiennent qu'il est toujours question de ce changement de religion et que M. Rouher déclare toujours qu'on ne peut plus gouverner que selon le sens commun, c'est-à-dire selon le gouvernement parlementaire ; et pendant ce temps aussi, M. de Persigny continue à s'offrir pour le Polignac qui seul peut sauver l'Empire et ses doctrines. Il tient à ses doctrines comme à sa propre invention^ et je crois qu'en effet il peut réclamer cette gloire. Quoi qu'il arrive,, il faut que la rivière change de lit. Les eaux, bien qu'un peu dormantes et d'un cours insensible, poussent contre l'obstacle et l'écarteront. Il n'y a pas de volonté aujourd'hui capable de faire écluse contre cette poussée sourde et obstinée.

Voyez-vous les premiers signes du printemps dans votre Touraine? Paris est tout sombre et tout triste, quoiqu'on y danse passablement; on y écrit peu, comme vous avez pu en juger. J'ai repris en conséquence ÏOdyssée, et je vis avec les petits cochons d'Eumée.

i32 LETTRES.

A MADAME DONNÉ

Paris, 26 février 1868.

Chère madame, je n'ai pas besoin de vous dire avec quel plaisir j'ai reçu votre petit mot. Je vois pourtant qu'il ne signifie pas que vous êtes tout à fait bien, mais seulement que votre volonté est plus forte que cette fièvre perverse. C'est bien la peine d'être à deux cents lieues de Paris, au milieu d'une grande Faculté de médecine et au quartier général de cette Faculté, si Ton ne peut pas vous y débarrasserd'une fièvre d'accès. Le mieux serait de revenir à Paris... Paris est une grande consolation pour tous les maux, quoi qu'on en dise dans les mouvements d'humeur.

J'ai cherché partout dans le Journal des Débats ce petit écrit dont vousvoulez bien me parler et qui doit aller à la postérité, mais je n'ai rien vu et probablement il s'agit d'une lettre particulière. Ne pourrait-on pas avoir copie de cette réfutation des ennemis littéraires de M. de Sacy ? Bien que je ne sois pas la postérité, je me sens quelque droit à la lire par mes sentiments pour l'auteur. On me dit que M. de Sacy fait en ce moment le rôle de la postérité et qu'il juge la littérature moderne. Il aura eu beaucoup à lire pour se mettre au courant, car il se faisait gloire de ne jamais lire d'ouvrages contemporains. Depuis le rapport de Chénier sur les prix décennaux, on n'avait point fait ce tableau officiel de l'esprit humain à une daté précise. Chénier avait donné lecture de son travail devant le conseil d'État présidé par l'homme d'Arcole et de Marengo. Quand il arriva au chapitre des harangues

LETTRES. i33

militaires, il parla des proclamations de l'Empereur avec une vivacité d'admiration qui toucha singulièrement le grand capitaine ; celui-ci s'inclina cinq ou six fois avec un air de modestie, d'émotion et de reconnaissance. La grande figure pâle de Chénier qui n'avait pas encore loué son maître et qui était bon juge littéraire troubla le général, accoutumé pourtant à tant d'admiration.

Je voudrais bien savoir un remède à l'agitation que donne Vincapacité d'agir, de suivre un fil, une pensée, dans les troubles qui précèdent ou suivent la fièvre. Il est fâcheux que Fénelon n'ait pas fait un petit livre sur la conduite de l'âme dans les maux nerveux. On voit par ses lettres de direction qu'il aurait excellé à endormir les agitations de ce genre par un régime approprié ; seulement, de son temps, on n'avait pas les nerfs malades de la môme façon qu'aujourd'hui, mais j'inoagine qu'une personne d'esprit peut trouver dans ces mêmes lettres de direction des préceptes utiles à l'imagination en les détournant de leur sens théologique. Fénelon est plein de recettes pour le gouvernement des âmes en trouble ; ne pourrait-on pas trouver là des règles générales d'hygiène morale même pour d'autres maladies que pour celles qu'il traite? J.-J. Rousseau avait médité un livre de ce genre, mais il eût été trop grossier pour vous. En somme, le temps est l'ennemi des malades. Il s'agit de le tuer sans le faire crier. Peut-être qu'on en vient à bout en le divisant par petits morceaux assignés chacun à une petite occupation ou à[une petite attention particulière. C'est madame de Staël qui dit quelque part, et, je crois, dans Delphine: le temps divisé nest jamais long. Il est vrai que c'est une personne triste et non une personne malade qui parle ainsi ; la maladie a des tristesses IV. 8

sans nom qui ont des profondeurs sans fond, parce que la faiblesse s'y joint à l'irritation. Il devrait y avoir dans les facultés de médecine une chaire à moitié philosophique et morale où Ton traiterait des diverses manières de soulager l'esprit dans les maladies du corps; mais les médecins prennent de grands airs quand on leur parle de ces choses-là, et ils ne savent que vous offrir de la codéine, de la nafféine, du laudanum, soit de Sydenham, soit de Rousseau.

£n attendant que ces messieurs nous proposent autre chose que de nous endormir, la littérature et les livres sont encore ce qui reste de mieux pour tuer ce terrible temps. Je ne puis guère, cependant, vous indiquer de romans anglais. Je n'en sais plus que vous n'ayez lu parmi les traductions. Je voudrais vous conseiller ceux d'Anthony Trollope, mais j'ai peur que personne ne les ait donnés en français. Pourquoi ne reliriez-vous pas les tragédies de Shakespeare^ car, pour les comédies, il faut être Anglais et plus qu'Anglais pour les comprendre ? Vous liriez peut-être avec plaisir une vie de Goethe, par M. Richelot, 4 volumes, et les romans du même Goethe, Wilhelm Meister par exemple, ou ses Mémoires par lui-même. Du nouveau, il n'y a que peu de chose. Ce n'est plus comme au temps de Louis XIY ; les gens ne pensent guère sous un gouvernement paternel.

A M. MASSON

Paris, 27 février 18G8.

Mon cher ami, ne vous laissez pas décourager parla crainte du froid à Paris. Le thermomètre est depuis

quelques jours à 13 degrés centigrades, dans la journée, C*est une sorte de petit printemps, et un temps de carême, comme on dit dans certaines provinces de France pour signifier une jolie température. Il vous faut changer d'air. Je tiens celui de la Normandie pour trop pesant pour vous. Ici aussi, on a Tairde la tyrannie, mais une tyrannie assez douce et qui commence à se fondre comme du sucre dans Teau. Si les gens de Textrême gauche avaient du bon sens et delà mesure^ nous pourrions cheminer, mais ils manœuvrent la machine constitutionnelle comme auraient pu le faire les sept chefs devant Thèbes qui n'avaient pas, sans doute, la main légère. Au fond des théories de cette gauche extrême est caché le goût de la force. Les lentes démarches du droit ont toujours pesé à ces animaux sauvages. On ne peut pas les atteler. 11 est besoin de chevaux généreux, mais dociles, pour conduire le char de la liberté parmi les abîmes qui bordent les chemins. Ils n'ont fait que ruer pendant la discussion de la presse.

Je ne vous trouve pas encore assez en colère contre cette race indocile et maladroite.

Comme il y a du temps pour tout, bien que je ne décolère pas, je n'en lis pas moins, non pas Aristophane que je trouve difficile, mais Homère. Je vis depuis quelque temps avec Eumée et ses troupeaux. Je trouve que lui et ses troupeaux sont mieux élevés que la plupart de ceux parmi lesquels nous vivons. Les races primitives de la Grèce ont une politesse un peu pompeuse, mais très aimable. Ulysse, en habits de nnendiant, est mieux reçu chez Eumée que nous ne le serions, vous et moi, si nous nous présentions chez M . Baroche. Au premier signe du maître de l'endroit, les chiens se conduisent mieux avec l'étranger dans

les élables d'Ithaque que les huissiers dans Tantichambre de M. Pinard. Je lis aussi un petit roman de Trollope, The last chronicles of BarseU Vous ne lisez pas encore assez de romans. La Providence a arrangé si agréablement la vie de chacun que, si on ne se réfugiait dans les fictions, on serait passablement malheureux. 11 y a quelque chose de durement vrai dans cette parole de Montesquieu qu'une heure de lecture comole de bien des choses. C'est la singularité de l'existence humaine qu'il faut tâcher de vivre hors de soi ; l'universel console du particulier. Il faut que l'homme ait quelque droit de propriété sur l'ensemble des choses, car il éprouve un sentiment de plaisir à savoir ou à croire que l'ordre, la beauté ou le bien régnent là où il n'est pas, alors qu'il n'est pas selon son goût là où il est lui-même ; comme un riche qui, n'étant pas content du lieu qu'il habite, songe qu'il a d'autres domaines qui sont plus selon son goût et cette pensée le réconcilie avec les ennuis du présent ; seulement, il n'y a de ces domaines à l'étranger que pour les esprits cultivés. Ceux-là seuls s'avisent, quand ils frissonnent dans le brouillard, qu'il y a pourtant au-dessus de leurs têtes, dans une vive sérénité, un Orion, des Pléiades, et le char de l'Ourse, et les armées des étoiles. Les bourgeois ne veulent pas que leurs filles aient de l'imagination ; ils les tiennent pour perdues si elles prennent trop tôt aux lettres; s'ils lisaient les poètes, ils diraient :

Prœcipites altâ vitam sub nube relinquunt,

tandis qu'il est certain que les misères de la tie ne se traitent bien que par le dictame qui croît aux montagnes. Il faut donner de bonne heure des ailes aux enfants.

J*imagine que M. Haussmann a des ailes pour planer au-dessus du grand désordre de Paris, sans quoi la vue de ce grand gâchis et le cri des malédictions des hommes attristeraient trop son âme, s'il les voyait et les entendait de trop près. II y a une chanson de Béranger, qui a pour titre les ffokémîens^ qui est une allégorie rendant bien ce que je veux dire, voir, c'est avoir. Quand Bernardin de Saint-Pierre vous montre les rivages paisibles et ardents deTJle de France, avec l'aimable famille qui vit heureuse selon la nature au fond d'une jolie vallée entre la mer et les montagnes, il se fait un grand apaisement dans Tâme du lecteur, si mélancolique qu'il soit. Pourquoi sommes-nous faits ainsi? Il vaudrait la peine de le chercher:

Bonjour mon cher ami. Quel grimoire que mou écriture et ce que je vous dis.

A M. PISCATORY

Paris, 14 mars 1868.

Le gouvernement continue à avoir Tair paralytique. Il boite, il a la main faible, il parle avec hésitation. Je ne vous dirai pas que ce sont là les avant-coureurs des grandes maladies, de crainte de vous alarmer, et aussi de peur de me voir traduit devant la 1"^ chambre pourcolportagedenouvellesalarmantes,vraiesou faus- f ses. Vous avez bien raison sur Tarticle de M.***, mais il i n'avait nulle mauvaise intention sur M. Thiers. Il pèche par excès d'entortillages. Il a toujours accablé l'Empereur de compliments pour se moquer finement de lui, mais les compliments restent et les moqueries s'évanouissent dans les détours de ses phrases. Il n'a

rien de Tironie sanglante et transparente de Prévost- Paradol. 11 faut faire couler un peu de sang quand on caresse ironiquement, afin de bien montrer qu'on n'entend pas raillerie quand on plaisante; mais le maniement de ces armes n'est donné qu'à un bien petit nombre. Quand Swift commençait ce terrible jeu avec un homme, la foule riait d'abord et puis on entendait tout à coup un cri: Ahl mon Dieul il Va tué/Il C'est la vraie ironie que l'auteur des lettres de Junius a bien connue aussi, quoiqu'il préférât Tinvective. •

Je n'aurais pas la moindre objection à voir entrer Spinosa ou Hegel à l'Académie des sciences morales parce que c'étaient de puissants esprits. Mais un copiste de Spinosa qui l'a dépouillé de sa force, de sa rigueur, de sa vigueur et de sa candeur ne me paraît pas devoir entrer de plein droit à l'Institut parce qu'il défend assez timidement des opinions absurdes. Tous les déistes et spiritualistes qui lui ont donné leur voix s'écrient : Nous fondons par là la liberté de penser/ La liberté de penser est une chose que j'aime autant et plus qu'eux, car plusieurs, dans cette occasion, ont voté pour M. *** afin de n'être pas siffles comme cléricaux par les jeunes philosophes du pays latin, et ce n'est pas ces ménagements-là qu'on nomme liberté de penser. Mais, d'ailleurs, cette liberté n'est pas la seule loi qui doive diriger dans le choix d'un académicien, sans quoi les opinions les plus extravagantes primeraient toujours les opinions sensées qui n'ont pas beaucoup de contradicteurs.

Il paraît bien avéré que nous allons avoir un écrit impérial; on en a vu des exemplaires, mais sous quelle forme ? on l'ignore . Est-ce un compte rendu des miracles de l'Empire, depuis ses commencements,

OU simplement un recueil de pièces qui donne la marche des affaires depuis le bulletin d^Arcole jusqu'à celui de la Bérésina, de Waterloo et de Sadowa ? On n'en sait rien encore. Ce qui est sûr, c'est que vous / devez préparer un mouchoir pour pleurer d'admira- ' tion.

A MADEMOISELLE GAVARD

Paris, mardi 16 mars 1868.

Mademoiselle,

J'ai bien trois volumes d'une sorte d'histoire d'Itatalie de M. Quinet. Elle est remplie de généralités brillantes, sans nul détail suivi, et point exempte d'enthousiasme de parti. Son livre sur le Génie des religions d^ de très belles pages; mais vous seriez sans doute choquée de l'air hautain dont il juge toutes les croyances. Il a écrit aussi un récit de ses courses à travers la Grèce, à l'époque de Texpédilion française en Morée. Vous y verriez de belles descriptions mélancoliques, tristes comme le fond de l'imagination de l'auteur qui tourne aisément au lugubre.

Je vois que vous causez présentement avec madame de Maintenon. J'ai toujours pensé d'elle : Qui n'est que juste est dur, qui n'est que sage est triste. Sa sagesse est triste. Si les pauvres filles de Saint-Cyr l'avaient crue sur parole, elles n'avaient guère qu'à se jeter à l'eau avant de retourner dans leurs familles. Elle leur fait des tableaux de la vie réelle qui les attend au logis qui sont pour donner un extrême désir de prendre la route de l'autre monde au lieu de celle

de leur pays natal. Elle ne sait pas montrer ce qu'il y a d'aUnable dans les devoirs les plus tristes en apparence. Celte grande et sérieuse aventurière était fort sensée, mais peu poète, et, dans l'éducation, il faut savoir montrer le côté poétique de l'économie des devoirs, surtout à ceux et à celles dont la vie doit être dépouillée de plaisirs, au sens vulgaire du mot. Saint François de Sales entendait mieux les côtés riants du bien. Je ne comprendrai jamais comment Louis XIV a pu épouser ce volume dépareillé de morale étriquée. Je crois que M. Saint-Marc Girardin pourrait bien m'appeler en duel pour cette irrévérence.

Madame de Ghoiseul est une bien autre personne que cette mégère douce. Elle a du superflu dans l'esprit et dans l'imagination. Vous trouverez la plupart de ses lettres dans la correspondance de madame du Deffand qu'a publiée M. de Sainte-Aulaire.

A M. PISCATORY

Paris, 2 avril 1868.

Vous savez déjà que le pauvre M. Forcade a un accès de folie qui inquiète très sérieusement les médecins sur le sort de ses facultés et peut-être même sur sa vie. Quelques-uns croient à un ramollissement du cerveau.

La Providence en veut aux gens distingués depuis quelques années. M. Verdet, qui promettait tant, a été emporté sans rime ni raison; M. Foucault, qui avait au plus haut degré le génie de l'invention et des applications de la science aux choses usuelles, a été entraîné par une ravine d'eau^ comme dit l'Écriture.

Voilà le polémiste à peu près le plus puissant de ce pays-ci désarmé de ses facultés. Personne n*avait plus que lui la connaissance détaillée des sciences économi* ques; nul ne connaissait mieux les finances et la politique intérieure et extérieure ; d'ailleurs il était propre à tous les sujets, depuis la littérature jusqu'aux plus menus détails de la vie pratique des peuples, et avec cela un souffle robuste qui pouvait animer sans faiblir une longue suite de raisonnements comme une longue invective; un style simple, clair, énergique, coloré. Il n'a pas toujours fait le meilleur usage de ces dons, mais ce ne sont pas moins de grands dons et la nature en est probablement avare, bien qu'elle marche dessus sans y regarder. Pour le moment, la sagesse n'apparaît dans aucun gouvernement, à commencer par. celui qui a la plus grande réputation parmi le genre humain; je le dis parce qu'il ne faut flatter personne. Pour passer et descendre jusqu'au gouvernement anglais, je ne sais pas où ce peuple a la tête. Cette Église anglicane d'Irlande n'a pas grand sens commun^ mais cet abandon de tBut le passé de l'Angleterre devant la peur qu'on a des Fenians est plus absurde encore. Ce Gladstone n'est probablement pas un grand anatomiste ; il ne paraît pas savoir que ces amputations de fantaisie ont souvent les résultats les plus funestes. L'Angleterre a toujours vécu de régime et de palliatifs et non d'amputations, et ce régime ne lui allait pas mal. Pitt a gardé son pays de la contagion des idées générales et systématiques durant la révolution française et ça été son esprit après sa mort qui l'a emporté à Waterloo. Les chirurgiens de village qui soignent l'Angleterre à cette heure proposent pour leur pays des remèdes qui iraient peutêtre au tempérament de la France, mais qui pourraient \

i42 LETTRES.

bien tuer le*génie très particulier de la Grande-Bretagne. La voilà au régime de la patrie de Robespierre, de Danton, du premier Bonaparte, du second Bonaparte, animaux dangereux et systématiques en divers genres. Cromwell, dans son bon sens profond et avec son intelligence de la santé de l'Angleterre, n'a jamais tenté de ces épreuves sur elle. Il est singulier que la Providence abandonne un pays qui représentait, par miracle, la puissance du sens commun, de Texpérience et de rénergie des citoyens pour la défense des droits héréditaires et traditionnels. On dirait que le bon Dieu veut fermer tous les chemins aux hommes de bonne volonté sur la terre. Le gouvernement de Juillet a essayé dç gouverner selon ces principes de la raison et de réquité toutes nues et il a succombé. L'Angleterre vivait avec honneur sous la loi de préjugés de toutes sortes qui cachaient aussi une raison profonde et des instincts très nobles, elle va rendre les armes à son tour. 11 n'y a plus qu'à crier: Vive l'Empereur 1 sur la ruine de la dignité humaine et du bon sens. Encore cet Empereur a-t-il livré ses peuples au désordre et à la corruption intérieure et, ce qui est plus poignant, aux Allemands qui campent en armes aux portes de France et dont Metz peut voir toutes les nuits les feux de bivouac à la portée de ses murailles. M*** aura bien de la peine à m'expliquer cette histoire universelle. On a fait de son mieux et voilà.

Adieu, mon cher ami, je ne sais pas si mon esprit se dérange aussi, mais je suis d'une humeur de dogue. Ma santé n'est pas d'un dogue, à beaucoup près.

Vous ai-je recommandé les Mémoires du comte de Gisors ? Picard disait de la dernière brochure de TEmpereur: « Ah 1 mais, je ne croyais pas que ce petit prince impérial fît si bien I »

AU MÊME

Paris, 6 avril 1868.

Prenez patience, mon cher ami, vous allez avoir des livres nouveaux qui seront comme Touverture d'une fenêtre dans une chambre où Tair devient rare. M. Paradol a donné, dit-on, un manuscrit à M. Michel Lévy. Ce sera un livre de politique générale. J*aimerais mieux que ce fût de la politique particulière. M. Guizot vous donnera bientôt une nouvelle partie de ses Méditations religieuses^ et à l'autre côté de l'horizon se montrera la Vie de saint Paul^ de M. Renan. Celui là est une grande coquette dans Tordre des théologiens et des savants. Sa coquetterie est mêlée d'impertinence, mais il donne aux hommes de sa génération ce qu'ils désirent en toutes choses, des bonbons qui sentent l'infini. Il est comme certains chimistes qui ont rendu l'huile de foie de morue une boisson très agréable ; seulement les principes actifs s'en sont allés du foie de morue, et les enfants restent tout aussi lymphatiques que devant. En le lisant, je me prends d'une certaine colère, trouvant que c'est pourtant me manquer d'égards que de me faire prendre ce qu'il dit pour des raisonnements, et, pour ne pas quitter ce sujet, vous êtes-vous quelquefois demandé pourquoi les femmes en particulier font presque toujours retourner les conversations sur la musique ? C'est, à mon sens, peu musical il est vrai, que, si elle a cette supériorité sur tous les autres arts et même sur la littérature de pouvoir dire encore quelque chose à l'âme, là où la parole se confond et expire pour ainsi dire, elle a, par contre, ce défaut inhérent d'être très vague et d'être moitié phy-

/ sique et moitié morale ; or le temps est extrêmement moitié physique et moitié moral ; il aime à être ému plus qu'à réfléchir. Il veut jouir de tout, sans se soucier de faire Teffort viril de chercher à concilier les choses. Il se berce donc dans la musique comme dans une escarpolette, en haut, en bas, sans jamais avancer et sans faire acte de volonté. Renan aussi donne aux lecteurs l'enivrement de la balançoire, avec ce style rêveur, doux, insinuant, tournant autour des questions sans beaucoup les serrer, à la manière des petits serpents. C'est une musique de chambre, de celles dont Platon ne voulait pas entendre parler dans l'éducation de la jeunesse. C'est aux sons de cette musique-là

I qu'on se résigne à tant s'amuser de tout, qu'on supporte des despotismes en rêvassant à la liberté ; et on oublie de ramer, se laissant aller au cours insensible des eaux, tout en songeant agréablement aux âmes énergiques qui ont changé et amélioré autrefois le monde, parce que, dit-on dans son orgueil insolent, ces âmes étaient étroites et ne comprenaient pas la complexité du monde. A la bonne heure !

* Pour parler d'autre chose, avez-vous pourtant remarqué dans les Tragiques d'Agrippa d'Aubigné, ces beaux vers qui prendront quelque place dans mon papier, mais qui valent mieux que ma prose de malingre :

... Lorsque Téclat D'un foudre exterminant vient renverser à plat Les chênes résistants et les cèdres superbes, Vous verrez là-dessous les plus petites herbes, La fleur qui craint le vent, le naissant arbrisseau, En son nid Técureuil, en son aire Toiseau, Sous ce dais qui changeait les grêles en rosée, La bauge au sanglier, du cerf la reposée, La ruche de l'abeille et la loge au berger, ^

Ayant eu part à l'ombre avoir part au danger.

Il est singulier qu'il y ait là-dedans du La Fontaine et du Corneille, du Corneille pour le dernier vers, du La Fontaine pour ce détail aimable de la nature champêtre ; et puis quelle belle image de ce qu'emporte la chute d'un grand pouvoir 1 Notez que cela ne s'appliquerait pas à la destruction de la caverne du capitaine Rolando.,

A MADAME DONNÉ

Paris, 8 avril 186S.

M* Guizot vient de publier un volume qui contient un certain nombre de biographies déjà publiées et que vous avez lues dans la Revue des Deux Mondes, Je crois pourtant que l'article sur la princesse de Lieven est plus nouveau, quoiqu'il y ait déjà eu quelque chose de tout cela dans les Mémoires. Nouveau ou non, ce livre est curieux. C'est tout un monde dont il ne reste plus guère que des souvenirs confus, peint par un homme d'esprit qui l'a bien connu. II est singulier que, depuis 1848, la face de la terre ait beaucoup plus changé qu'elle ne l'était après la Révolution française. La société, proprement dite, vivait encoresousles traditions de ce qu'on appelait l'ancien régime ; les habitudes d'esprit, d'imagination, les principes moraux de la vieille société française gouvernaient encore le monde tout nouveau sorti d'un tremblement de terre. M. de Plahault, M. de Narbonne, madame de Boigne, madame d'Houdetot, madame deRumfort, avaientles manières, les idées, les goûts du xv!!!** siècle ; mais aujourd'hui, à regarder et à écouter les nouvelles générations, on dirait que toutes les pei*sonnes que nous avons connues pourtant appartiennent à une histoire antédiluvienne IV. 9

i46 LETTRES.

dont M.Cuvier devrait être aussi rhistorien. Môme dans les profondeurs du faubourg Saint-Germain, si les pères et mères dont les portraits délabrés sont là entendaient parler leurs enfants de littérature, de morale, de religion, de point d'honneur, des plaisirs et des agréments de la vie, même de politique, ils ne reconnaîtraient certainement pas leur sang. Tout le monde semble avoir été changé en nourrice. J'ignore si c'est pour le mieux ou pour le pire, mais la transition est désagréable. Peut-être que ce n'est que la disgrâce des enfants qui grandissent et qui perdent un moment toute harmonie. Il le faut croire pour rendre honneur à la Providence qui, j'espère, n'a pas abandonné toute idée de progrès pour les natures. Toutes choses sont tellement faites nouvelles, comme ditrÉcriture, que voilà l'Angleterre qui se transforme à la française par voie de logique et de formules générales. Elle m'a l'air de tenter des opérations qui peuvent bien lui réformer la taille, mais que les chirurgiens jugeraient, je crois, dangereuses. Jusqu'à présent, elle entretenait sa santé par des palliatifs, se fiant avec raison à sa bonne constitution ; à cette heure, ne se trouvant pas bien faite, elle tente de refaire ses membres un peu d'ensemble. Elle veut extirper l'Église anglicane d'Irlande, par exemple, et il est vrai que cette Église est étrange; mais qui osera décider si le travail des siècles n'a pas soudé cela au reste de telle façon qu'on emportera bien d'autres choses en y porlant le fer et le feu. M. Gladstone a la hardiesse des esprits à l'envers ; c'est lui qui croit que les aventures de rOdyssée se sont passées quelque part comme en Norwège.

 MADEMOISELLE GAYÂRD.

Paris, 22 avril 1868.

Mademoiselle,

Je lirai avec grand plaisir le roman de missBraddon, Dead'Sea fruit, si vous avez la bonté de me le prêter. Elle n'emploie pourtant pas son talent selon la science. Elle a un certain art dépeindre et elle s'en va, comme l'abbé Prévost dans Cléveland^ cherchant uniquement rintérêt dans la succession d'événements bizarres. Robinson ne cesse d*étre intéressant que quand les grands événements commencent. On ne le suit avec curiosité que quand il est en tête-à-tête avec les plus simples difficultés de la vie. L'homme n*est attentif qu'à la manière dont les autres hommes gouvernent leurs passions et leur volonté.

Si vous n'êtes point sûre d'avoir lu la Petite maison cTAllington, c'est signe que vous ne l'avez point lue, je crois, car vous n'auriez pas oublié tant d'aimables peintures de caractères et de luttes tragiques contre l'iniquité d'un fort vilain petit monsieur.

Il est sans nul doute que notre grande et sèche dame connaissait parfaitement le monde par ses mauvais côtés, et, avec un esprit souple et ferme, elle s'est modelée sur ces mauvais côtés, ce qui fait qu'elle s'adaptait aisément à tout, comme le plâtre sur un visage défiguré. Le monde aime qu'on lui ressemble jusqu'à donner une couronne à ceux qui sentent comme lui. C'est le sens de «si tu veux être mon serviteur, je t'établirai sur ks royaumes de ce monde. » Madame de Maintenon avait bien étudié ce langage du diable dans le verset de l'Évangile.

A M. PISCATORY

Paris, 26 avril 1868.

Il me semble, mon cher ami, que je vous ai écrit bien peu et fort mal sur ce que nous voyons et ce que nous lisons. C'est qu'en vérité ma santé est détestable par ce temps dé bourrasque intérieure. Avecune imagination un peu malade, on a bien de la peine à faire régner la stricte raison chez soi. L'homme est une barque difficile à mener parce que, ordinairement, l'équipage est insurgé et troublé aussi bien que les eaux et les vents à qui il a affaire. Je suis d'une part réellement malade et j'ai les nerfs inquiets et mutinés. Il en résulte que je ne fais pas la moitié de ce que je veux, et que, les trois quarts du temps, je ne dis qu'à moitié ce que je veux dire.

Enfin, je reviens sur ce que je vous disais. Ceux qui ont de l'humeur et aiment à voir en mal, disent que M. Jules Favre avait l'autre jour l'air d'un prince qui vient prendre, devant les siens et d'une voix impérieuse, possession de l'empire. Ils veulent qu'on eût dû dire en sortant de l'Académie, comme autrefois Sieyès : « Messieurs, nous avons un maître. >> Quand je réunis et compare les témoignages, et aussi quand je lis le discours, je trouve cette expression exagérée. A tout prendre, il y a bien des égards et des concessions, et des précautions, dans le langage de ce su< perbe démocrate. Ce n'est pas de ce pied-là que les démocrates de vieille roche sont entrés aux Tuileries le 5 juin 1792. Ils ne disaient pas leur chapelet devant la Reine et madame Elisabeth. Il est bien vrai que

LETTUES. 149

des fous ont déclaré à Jules Favre que s'il parlait de Dieu et de Tâme àTAcadétnie on lé lui revaudrait aux élections, mais il est vrai également que Jules Favre les a envoyés au diable et leur a déclaré qu*il en ferait à sa tête.

27 avril,

Avez-vous ridée de ces Fenians qui chassent les Anglais jusqu'en Australie et qui tirent sur le fils de leur Reine comme sur un lapin? J'avoue que je n'aurais pas la magnanimité de réformer l'Église établie d'Irlande en ce moment. J'avoue que je commencerais du moins par châtier très durçmentun certain nombre de ces nouveaux serviteurs du Vieux de la montagne. Mazarin, dans son meilleur temps, était un agneau en comparaison de ces messieurs-là. Guillaume III, qui n'était pas méchant et qui valait bien Gladstone, n'aurait pas poussé si loin la tolérance. Quand un homme change tout à. coup de manière d'être on dit qu'il ne tardera pas à aller dans l'aulre monde. La vieille Angleterre a bien l'air d'en arriver là. Les officiers qui étaient à la bataille de la Boyne, s'ils revenaient au monde, ne reconnaîtraient pas beaucoup le parlement d'Angleterre. Je suis généralement pour la douceur et j'aime mon temps pour la pitié qu'il a de l'homme sous toutes les formes, mais je trouverais qu'il n'eût pas été humain non plus de faire une pension à Fieschi ou à sa famille le jour où il avait renversé raides morts dix-sept personnes sur le boulevard. Je sais bien que coup pour coup, dent pour denty ne mène pas loin les gouvernements, mais il ne faut pas non plus courir à un homme qui vous lâche un coup de pistolet pour l'embrasser tendrement. On doit attendre quelques jours au moins.

loO LETTRES.

Vous avez donc relu d'Aubigné ? Gène sont pas des lectures frivoles. Je crois qu'il ne devait pas être d'un commerce agréable dans lé particulier, à en juger par les traditions qu'il a laissées dans Genève. Un homme de son nom, Merle d'Aubigné, écrit une histoire du protestantisme qui est bien autrement rude que le très rude Agrippa d'Aubigné. En ouvrant ses volumes on croirait déboucher une bouteille de gaz acide. Fanatique du seizième siècle dans ses plus violents accès, l'ouvrage est curieux à lire pourtant. C'est ainsi qu'un mastodonte écrirait Thistoire du monde antédiluvien. Ce brave homme, que nous connaissons, nous parle rarement du catholicisme sans le nommer la bête, ou la femme écarlate^ où la grande prostituée. Ses coreligionnaires d'Amérique lui ont fait une fortune assez considérable en achetant des milliers sur milliers d'exemplaires de son Histoire de la reformations et, à soixante-six ans, il a trouvé une jeune et jolie Américaine qui l'a épousé pour ses passions calvinistes. Voilà de la piété dans une fille de dix-huit ans 1 D'ailleurs il a assez grand air et pourrait nous brûler vous et moi, dans l'occasion, comme Calvin a fait de Servet.

Voilà les hirondelles arrivées ; les avez-vous vues? J'ignore si la guerre reviendra avec ces messagers du beau temps. Les avis sont très partagés, mais le fusil chassepot tue son homme à 800 mètres, tandis que le fusil prussien ne fait merveille qu'àSOOmètres. La question présente donne 800: 300 : : etc., etc.

Mille et mille amitiés.

A MADAME DONNÉ

Paris, 29 mai 1868

Je dirai certainement à M. Mézières que sur la lecture de son livre, vous avez fait un pèlerinage à Vaucluse. Quoique cet ouvrage ait eu beaucoup de succès ici, c'est voire voyage qui sera pour lui le témoignage le plus flatteur. Je voudrais bien avoir écrit sur le Dante un petit volume qui vous fît ainsi désirer de retourner à Florence et de visiter sur la place de N. D. degli fiori\dL plaque de marbre où on lit Sisto di Dante, Ces belles eaux claires et froides de Vaucluse dans ce grand désert de rochers ne ressemblent pas tout à fait au génie de Pétrarque. C'est dommage que ce ne soit pas le Dante qui ait mêlé son souvenir à la beauté âpre et aimable de ces lieux-là. Ses vers réfléchissent aussi la nature comme dans un miroir sombre et limpide. Pétrarque serait peut-être plus assorti avec les grands trumeaux des petits appartements de Yersailles; maisje dois dire que M. Guizot, par exemple, ne souffrirait pas mon jugement téméraire sur Pétrarque. Il me disait un jour que tous les soirs, au milieu de ses travaux et de ses afi'aires, il lisait les Sonnets pour se rasséréner l'esprit. Je crois que les ministres d'aujourd'hui lisent bien rarement Pétrarque ou le Dante. Tout en menant leur train de guerre, lord Chatham s'enchantait de Virgile, M. Pitt des chœurs d'Eschyle, M. Fox des lettres de madame de Sévigné,M. Thiers des oraisons de Bossuet, mais aussi tous ces gens-là n'ont pas fondé une monarchie prussienneenfacedeleurpaySfCommel'ontfaitnoshommes

d'Etat de France d'aujourd'hui. L'esprit, pour garder sa force et sa pureté, a bcsoiu d'aller souvent, peut-être chaque jour, respirer aux montagnes. J'imagine que, dans les âmes sincères et sérieuses, les religions ont des effets analogues à cette familiarité avec les grandsesp.ri ts et les grandes imaginations du passé. Ce doit être môme toute la poésie des classes où la culture de l'esprit est hors de portée. J'en dirais peut-être plus encore si, depuis quelque temps, la voix stridente des cardinaux et des évêques ne me prenait pas sur les nerfs.

Vous connaissez donc trop bien, chère madame, cette odieuse maladie de la fatigue? C'est certainement une invention du démon qui, considérant que l'activité est le grand remède à presque tous les maux, a cherché une rubrique qui parât à cet inconvénient. Encore si ce genre de fatigue chronique était comme la fatigue après une promenade, on aurait le plaisir du repos, mais ordinairement cet accablement est mêlé d'agacement nerveux. J'ignore si l'âme deBrutusou de Gaton, tout stoïciens qu'ils étaient, aurait résisté sans impatience à ce genre de captivité ; mais ces anciens ne connaissaient probablement pas ces désordres nerveux, et le diable n'avait pas encore fait sa découverte. Est-ce que la musique bien choisie n'y ferait pas quelque chose? Est-ce que la lecture d'un livre intéressant et pas poignant n'endormirait pas un peu ce mal? Malheureusement, il faut quelqu'un qui lise bien, et cela ne se trouvant guère à Paris, ne se trouve peut-être pas non plus à Montpellier. Un livre intéressant, quoique assez triste, c'est la Vie de madame de la Fayette par sa fille, madame de Lasteyrie. Le volume débute par une notice sur madame d'Ayen par madame de la Fayette elle-même, mais il est froid et un peu guindé, sans aucune nuance dans la pein-

LETTRES. lo3

ture des personnes, quelque chose de l'ofticiel du faubourg Saint-Germain, quoique cela ait été écrit dans les prisons de la Moravie, avec un cure-dent et de Tencre de la Chine, aux nnarges d'un volume de Butfon. Le singulier, c'est que celte même personne, dans ses lettres à Roland, le ministre de 1792, au roi de Prusse, à l'empereur d'Autriche, aux ministres de l'Empereur, a des nuances délicates, et au besoin une fierté, une âpreté, des ressources de langage vraiment remarquables. On ne se ressemble pas tous les jours en écrivant. La vraie madame de la Fayette est dans les lettres et dans le charmant portrait qu'en fait sa fille, madame de Lasteyrie. Ce sont des dames romaines sans le trop d'amidon qu'avaient sans doute les filles des héros de l'ancienne Rome. J'ai eu l'honneur de connaître madame de Lasteyrie. On ne pouvait avoir plus grand air de vertu simple et avec une douceur et une bienveillance naturelles qui manquaient probablement aux demoiselles de grande maison des XVII* et xviii* siècles. Je dois à la vérité de dire qu'elle ne brillait pas par le luxe de la parure. Elle n'aurait assurément pas porté de longues queues de satin à ses robes, ou les aurait bientôt coupées pour en faire des vêtements du dimanche aux petites filles pauvres. Je n'ai jamais vu prendre plus raisonnablement et plus héroïquement le christianisme au pied de la lettre.

A MADAME LA BARONNE A. DE STAËL

Paris, 4 juin 1868.

Je ne sais pas si je vous écrirai bien au long. Je suis pris depuis. trois semaines de ce que Molière nomme

le vertigo. J'ai la tête habituellement étonnée. Ce que je connais le mieux me paraît un peu nouveau ; je ne me sens pas très d*aplomb sur mes pieds et, dans certains moments, je ne comprends pas bien ce que je lis... Mais en voilà assez sur moi.

Je ne sais si vous recevez le Correspondant. Vous y verriez des vers de M. de Laprade qui sont une histoire de conscrit plus pathétique encore que celle de M. Erckmann-Chatrian. Il s'agit de deux fiancés dont le recrutement de 1813 vient empêcher le mariage. Le jeune homme, qui n'est pourtant pas poltron, mais qui est en colère, s'en va avec son fusil rejoindre les réfractaires dans les bois. La fiancée est charmante. La peinture des deux familles, les soucis de chaque jour, les détails du ménage, les conversations entre ces pauvres gens dans la peine, et le vieux médecin, et le vieux curé, qui sont leurs amis, tout cela est aimable et élevé et d'une poésie sobre, mais gracieuse et vive et forte. C'est Hermann et Dorothée plus naturels. Ce serait une jolie lecture du soir si vous aviez tous les numéros. Après cela je sais que les vers gâtent les ijdées et les sentiments pour des personnes spirituelles et cultivées. Cette langue un peu étrange ne leur paraît pas pour tout de bon. Pour Motley, je n'ai pas encore découvert la traduction à dater de la mort du Taciturne. Les deux volumes de M. Beulé, l'un sur Auguste et sa famille et ses amis, l'autre sur Tibère, sont curieux, bien que sur un ton un peu emporté et avec un désir d'amener des rapprochements un peu forcés avec notre temps, et puis, je ne réponds pas qu'il n'y ait dans le récit, par-ci, par-là, des énormilés racontées un peu crûment. Les temps d'Auguste et de Tibère ne ressemblent pas beaucoup à la vie des premiers chrétiens de l'abbé Fleury, mais le re-

mède est que les dames bien élevées n*y comprennent presque rien.

Carra vous a-t-il fait le bien que vous en attendiez ? Y avez-vous trouvé ce grand silence et ce grand repos qu'on trouve dans Paul et Virginie : Mais vers midi, on n entend plus aucun bruit; un grand silence règne dans leur enceinte où tout est paisible , l'air, les eaux et la lu^ mière, La littérature est bonne à quelque chose, quoi qu'en disent les esprits superbes ou les esprits chagrins, car elle redouble le plaisir des choses agréables, quand on en rencontre qui ont déjà été exprimées parles grands écrivains, comme l'écho des lieux où l'on a déjà vécu. Pour les rossignols de Goppet, je ne tiens pas leur chant pour un bruit: désagréable et je voudrais bien les entendre. Je ne j suis pas comme ce jardinier d'une grande maison qui | répondait à un visiteur qui demandait s'il y avait t des rossignols aux environs : « Oh I monsieur, sans * doute, il y en a; ils ne font que beugler toutes les nuits. » M. Bunsen a donc fini par vous fatiguer? Je n'en suis pas fâché, n'ayant jamais eu grande admiration ni pour ses écrits, ni pour sa personne. Il avait i cette grande abondance d'idées qui est plus facile aux esprits confus qu'à d'autres, parce que toute idée fausse trouve toujours une petite place dans les nuages. Je ne tiens pour de vraies idées que celles'^ qui trouvent naturellement leur place. Dans les vides de ces cartes de géographie qu'on donne à construire par petits morceaux aux enfants, les pièces qui ne trouvent pas leur lieu sont bonnes à jeter et n'appar- . tiennent pas à la carte.

Oui, oui I ce sont les volumes suivants de M. Sainte- Beuve qu'il faut prendre. Vous y trouverez tout ce que vous cherchez; des sujets au choix, un cadre limité.

ioG . LETTRES.

et dans ce cadre un détail infini d^idées vraies et fines et de beaux souvenirs de la grande littérature.

Vous aurez vu la mort de M. d'HaubersaSrt que nous connaissions tous. Il est mort soudainement. Il avait bien des défauts dans le commerce de la vie, hautain, arrogant, altier, et pourtant plein de déférence pour le grand monde et le faubourg Saint-Germain ; mais, avec cela, honnête, sincère, d'un esprit net, d'une instruction étendue, fidèle à ses amis jusqu'à la rage contre leurs adversaires, ayant mis toute sa volonté originale à se faire une vie d'accord avec ses goûis innocents, ce qui est assez rare, car l'homme manque de force pour faire ce qui a droit de lui plaire, pour peu que les autres froncent le sourcil. Il laisse une charmante maison, une belle bibliothèque, une fortune qui satisfaisait tous ses désirs, et, quelques jours avant de mourir, il disait : « Je suis parfaitement heureux ! »

A LA MÊME

Paris, 17 juin 1868.

J'ai vu ce matin Paul ici. il a l'air, pour la force, d'un petit taureau de Bazan. Il paraît que la mélancolie n'habite pas les cloîtres de Saint-Sulpice. Nous discutons doucement de morale et de théologie et ce n'est plus le temps où je prenais une foule de gants pour parler de ces sujets. Il n'y a point de péril de le rendre sceptique, et, pour lui faire de la peine, comme cela est très loin de ma pensée, je ne lui fais

)pas de peine, quoi que je dise. Je ne sais rien de^plus sot que de se faire les uns aux autres une guerre sourde, ironiqueet monotone sur les opinions et les croyances.

LETTUES. \ol

C'était recueil possible de notre relation et j'avais bien résolu de l'éviter depuis qu'il a pris son grand parti.

Vous verrez les Méditations nouvelles de M. Guizot. La grande préface qui les précède est tout ce que j'en connaisse encore. Elle est terriblement vague et générale, mais presque toutes les idées sont très vraies. Je me figure que l'apologie des dogmes chrétiens devra faire plaisir, et un plaisir de nouveauté à ceux qui ne sont pas familiers avec tout ce que la philosophie a dit pour et contre. Après tout, c'est un homme d'infiniment d'esprit et de connaissances qui cherche à mettre à la portée des intelligences ouvertes, mais étrangères aux démarches singulières de la métaphysique, les solutions les plus plausibles, du moins à ce qu'il lui paraît, des difficultés morales de la pauvre espèce humaine.

On ne cause donc pas beaucoup à Carra et la vie active et pratique étouffe un peu cette rêverie animée qu'entretient le goût des lettres, et qui est le complément de la vie réelle? Vous avez bien raison et vous dites supérieurement qu'il faut savoir chanter en dedans ou en dehors la beauté des vertus pratiques et des sentiments naturels. C'est dans le cours de ces chants qu'on rattache les incidents particuliers de sa vie à l'ordre universel. Dans les grands livres de tous les genres de littérature, on entend, pour ainsi dire, le chœur du genre humain qui s'unit aux sentiments qui nous animent quand ils sont selon les règles, et, dans l'accent de ce chœur, je ne sais quoi qui adoucit les peines et colore les espérances. On se sent dans Tordre universel et alors, tous les beaux spectacles de la création nous sont comme une garantie secrète que ïe bien est tôt ou tard victorieux dans ce monde et dans les mondes. Je sais bien que la Religion fait

quelque chose d'analogue, mais, dans rhumidité et Tombre des églises, la rouille se met sur les grandes images de Tidéal, c'est-à-dire du vrai réel. Il est bon que le soleil de l'imagination naturelle entre môme dans les temples, sans quoi les âmes contractent une tristesse qui n'est pas saine. Milton ranime le livre des Psaumes quand on a trop souvent répété les mômes mots que David croit toujours une nouvelle chanson. Ah ! mais, Texcellent et spirituel M. Erskine a pourtant tort de ne pas croire qu'il y ait^ne poésie française. Il est terriblement de son pays s'il dit de ces choses ; mais il est vrai qu'on n'aurait jamais persuadé tout de bon à Saint-Pj^eux qu'il y avait une autre aimable personne que Julie d*Étanges. Il n'y a pour chacun qu'une langue qui aille au fond de l'imagination et qui sache parler selon le cœur. On dit des belles choses : Cela doit être beau I Mais il reste tou* jours un voile autour des lignes.

A M. GUIZOT

Monsieur,

Paris, 24 juin 1868.

Je suis bien sûr que si madame de Sévigné était encore de ce monde, ce n'est pas le traité d'Abbadie qu'elle relirait sans cesse et dont elle parlerait incessamment, mais bien vos Méditations, Presque toutes les apologies du christianisme, même les plus célèbres, ont été conçues sur des idées plus ou moins étroites. Chalmers, lui-même, a subi les préjugés particuliers d'une secte. On se sent dans votre livre en pleine lumière du bon sens le plus hardi et de la métaphysique

LETTRES. i59

la plus élevée. Ceux qui ne se rendent pas sont du moins obligés de dire :

si Pergama dextrà

Defendi possent, etiam hac defensa fuissent.

Je m'arrêterais sur tous vos chapitres pour vous dire les points de vue nouveaux dont on est frappé en les j lisant. Je veux me borner à celui que vous avez intitulé : I De Vignorance chrétienne, 11 y a longtemps que je pense | que celui qui n'aurait que des idées claires serait as- ! sûrement un sot. Les notions les plus précieuses que i récèle Tintelligence humaine sont tout au fond de la \ scène et dans un demi-jour, et c'est autour de ces > idées confuses dont la liaison nous échappe que tour- ! nent les idées claires pour s'étendre, et se développer \ et s'élever. Si nous étions coupés de cette arrière- 1 scène, il ne resterait guère que des géomètres et des \ animaux intelligents dans ce monde, et encore les sciences exactes y perdraient-elles de cette grandeur qu'elles tirent de leurs rapports secrets avec d'autres vérités infinies que nous soupçonnons et croyons entrevoir par moments. L'inconnu est le plus riche patrimoine de l'homme, et je pense avec Platon, bien pu mal entendu, que tout ici-bas est image et une image affaiblie de toute une économie supérieure. Il me semble même que tout l'effet du beau que nous pouvons voir est de faire penser à quelque chose de plus beau que nous ne voyons pas, et peut-être que la magie des grands poètes, par exemple, n'est pas tant dans les tableaux qu'ils peignent que dans les échos lointains qu'ils réveillent et qui viennent d'un monde invisible encore.

Mais je prends la liberté de réclamer aussi pour une

sage philosophie ce que vous dites si bien des obscurités de la religion.

J'ai peur seulement que ce chapitre ne tourne la tête du Père Gratry et ne confirme en lui la pensée qu*il n'y a rien de tel pour aller haut que de ne pas beaucoup comprendre ce qu'on dit. Il n'a pas l'air d'admettre que si nous n'avions pas d'idées claires nous n'aurions pas les autres. 11 n'a pas lu ce passage d'un écrit de Fun de ses prédécesseurs à l'Académie « que l'oiseau a besoin d'un point d'appui pour s'envoler. »

Pour M. Vacherot, il ne devrait pas écrire. Pourtant sa belle découverte que le moins produit le plus enchante les esprits ouverts et si ouverts qu'ils laissent tout passer à travers leurs doigts. Je crois, en vérité, qu'il vaut encore mieux être une borne qu'une gargouille. Enfin, ce Cosmos d'abord stupide qui va à un progrès indéfini et peut-être à la perfection ne laisse pas que d'être plus difficile à entendre que le Dieu absolu ; mais c'est la fantaisie du temps de réconcilier la matière avec l'esprit. Il n'y a pas de sacrifice que l'on ne fasse à ce désir de les voir s'embrasser.

Pardon de ce bavardage. Il nie semble qu'il est trop familier.

LXXiy.

A M. PKÉVOST-PARADOL.

Paris, U JuiUet 18ô8.

Dearest sir, j'ai voulu lire votre livre avant de vous dire combien j'étais reconnaissant de votre bonté. Maintenant que je l'ai lu, j'ai à vous remercier aussi de tout ce qui m'a frappé, instruit et charmé dans ce volume. On fait depuis bien longtemps, on fait tous les jourjs

LETTRES. i61

encore des systèmes de gouvernement qui ont Tairde châteaux en Espagne où nul ne saurait habitep. Vous bâtissez une belle cité où des hommes de chair et d'os peuvent vivre en toute dignité et en toute sécurité derrière des remparts solides qui semblent élevés par la raison même...

Comme votre sagesse est vive, elle s'échappe souvent en pages que vous seul pouvez faire. L'éclat va bien à la sagesse, même dans la sévérité d'un sujet tel que celui que vous traitez. Il est bon que la sagesse montre qu'elle a des ailes, afin de mettre les imaginations saines de son côté. II me semble que le passage sur la guerre pourrait être tiré des dialogues de Platon. Le portrait de l'Empereur (l'Empereur de Waterloo et non le Napoléon de Sadowa) aurait donné de la jalousie à Saint-Simon. C'est sa vigueur de trait et d'aj^alyse; mais il n'a pas la pureté du dessin et la so/iété qu'il connaissait ne lui laissait pas si bien voir les traits primitifs de l'âme humaine. Je n'ai qu'une humble remontrance à vous faire ; c'est sur la fin de votre livre : j'aurais voulu que l'examen de la France et de l'Europe s'arrêtât au moment où notre grand mécanicien a rompu le grand ressort. Si la race anglo-saxonne doit tout couvrir de ses eaux débordées, son crime disparaît presque dans ce déluge. 11 peut dire alors : « Il est vrai que j'ai mis *le feu à la maison, mais les Anglo-Saxons l'auraient aussi bien renversée. »

Mille pardons. Mille remerciements.

i62 LETTRES.

A MADAME LA BARONNE A. DE STAËL

Paris, 23 juillet 1868.

Il me semble qu'il en est comme desjoursoù je vous écrivais que vous alliez voir tous les gens de la suite de madame d'Haussonville couvrir les hauteurs des Alpes et du Jura. Il vous vient du monde de tous les points cardinaux. Pardon de ce mot cardinal en pays protestant. Mais la nature des personnes diminue cet inconvénient d'avoir à faire tête à des régiments ; toute cette société se connaît, se fait naturellement compagnie les uns aux autres et vous permet de vous reposer. 11 n'y a de vraiment redoutable que les grands étrangers qu'il faut traiter avec une considération exceptionnelle, et ceux-là, on dit que vous les avez invités seulement à déjeuner; les nerfs souffrent surtout de l'obligation à heure fixe ; mais, sans eux, il reste ce que les beaux esprits, les grands esprits, nomment les minces détails de l'administration, c'est-à-dire un certain travail pour quechacunsoit le mieux possible. Quand on est tracassé par cet idéal on se fait encore du mauvais sang pour les gens les plus faciles à vivre entre eux. M. Royer-Gollard disait : « On a toujours des affaires quand on aime l'ordre et que les choses I soient bien faites. » J'ai quelque idée que la bonne littérature, et aussi la belle litérature, est celle qui apprend à rattacher les petites choses aux grandes et, pour mieux dire, qui montre comment les petits anneaux se lient aux grands dans l'enchaînement des choses. La fin de l'Héloïse respire ce que je dis là- C'est dommage que vous n'ayez pas pu supporter une

certaine grossièreté qu'a Rousseau par moment, et je conviens qu'il est singulier de le voir assez souvent au-dessous môme du vulgaire avec tant d'élévation par moments et par moments fréquents. La beauté de son esprit finit comme la beauté des Néréides, en queue de poisson. Ne mettez pas ce sujet sur le lapis à dîner. Sauf M. de Broglie, personne de ceux qui sont chez vous ne sait juger Rousseau, et Paul, je crois, ne Ta guère lu. Je vous conseillerais, comme un ministre à madame Fesch, de lire en cachette le dernier volume de la Nouvelle Héloïse ; mais les femmes délicates ne savent pas braver la vulgarité.

Je ne sais pourquoi je vous fais depuis quelque temps plus de petites prédications littéraires que de coutume. C'est que chacun prêche son saint et que, sans ce saint-là, il y a longtemps, pour mon compte, que je serais mort d'ennui, de tristesse et un peu de rage sur ma très misérable destinée. Il est de toute vérité que j'ai dans cette triste demeure des amis muets qui me parlent selon mon esprit : aussi, si vous saviez avec quel soin je les époussette moi-môme avec un beau plumeau, n'aimant pas qu'André ou Louis leur racle le dos 1

Victor est donc arrivé? C'était une grande préoccupation et ça été un grand plaisir pour Albert. Cet Américain est un peu noir ; il parle ; il répond sans humeur aux questions; fume comme le général Grant et a un air de sang-froid et de résolution qu'on prend dans cette vie de tapage, de presse et de témérité. C'est presque avoir fait la guerre.

Lisez-vous quelque chose de la Lanterne de M. de Rochefort? Voilà un livre qui doit plaire à votre imagination et à celle de mademoiselle Anna ! C'est dans votre genre à l'une et à l'autre. Ne vous laissez pas

dire trop de mal du livre de M. Paradol. Je sais que ceux qui siègent ou siégeaient aux portes de leurs villes, hochent la tôte sur cet écrit; mais on n'est pas tenu d'inventer des nouveautés quand il s'agit de rechercher ce que conseille Texpérience.

Si vous croyez toujours que je ne sèche pas de n'être pas àCoppet, vous avez tort. Dites, si vous voulez, que fai un démon ; cela peut être ; il me retient même à Paris, en vue de Versailles, et je suis ici dans toutes les misères imaginables. Il souffle un vent féroce aujourd'hui après cette température si violente.

M. Marmier m'a chargé de vous dire qu'il aspirait cette fois à l'Académie et de le dire aussi au duc de Broglie, mais il n'y met pas d'arrogance et a l'air de chercher une petite place comme un homme qui arrive tard à un concert.

Mille tendres respects.

A M. PISGATORY.

Paris, 25 juillet 18G8.

Mon cher ami, je ne vous ai pas envoyé le volume de M. Lenormand que vous vouliez bien demander, parce que le duc de Broglie l'a emporté à Goppet. On dit l'ouvrage intéressant, mais pas tout à fait original, en ce sens que la plus grande partie serait plus que mêlée d'un autre écrivain qui a de la renommée en Allemagne ; mais je ne suis pas juge de cette question de propriété et cela ne fait rien ou presque rien au sujet. Quand le volume reviendra au bercail, il vous sera certainement envoyé.

La Lanterne de M. de Rochefort éclaire-t-elle les

LETTRES. 16o

sentiers de vos paysans ? C'est un succès qui dépasse de beaucoup la vogue de Paul-Louis Courier. Ce n'est pas tout à fait le même genre. C'est là qu'il faut reconnaître que le goût du public qui lit est, du moins pour le moment, fort abaissé.

Les dieux ne sont pas ou ne paraissent pas justes. Cette Lanterne jette plus d'éclat que le livre de Prévost- Paradol. Vos observations sur l'écrit sont certainement fondées, quoiqu'il ne faille pas demander beaucoup de nouveauté aux principes et aux idées qu'on cherche dans l'expérience, mais enfin, pour moi, la grâce de ce jeune homme hardi et sensé est la plus forte. Il n'écrit pas pour écrire ; tout ce qu'il dit lui appartient à bon droit puisqu'il le sent et est tout prêt à le faire. C'est le commencement et peut-être la fin de tout talent et de toute éloquence, que cette sincérité vive. Je crois queCicéron l'eût pris en grande aïTection s'il l'avait rencontré dans Rome aux temps d'Antoine, de César et d'Octave, et il en aurait espéré quelque chose de considérable. En at' tendant, il demeure dans un pauvre petit appartement rue Saint-GeorgeS; aimant mieux encore sa dignité et la raison.

J'ai pris le deuil pour six mois, jusqu'au retour du Corps législatif, parce que M. Haussmann est encore vivant. Pourquoi êles-vous en deuil? parce que le préfet de Paris n'est pas mort. M. Paradol lui a donné un beau coup de dent avec le froid mépris qu'il excelle à exprimer, mais six mois suffisent pour renverser le reste de Paris et couvrir ses ruines de guinguettes.

Oui, je suis encore ici, fort peu capable de voyager, mais je suis sur la rue et non dans ce cachot qui vous déplaisaiti

A MADAME DONNÉ

Paris, 38jaiUet 1868.

Je suis sûr que depuis que vous n'avez plus de fièvre, votre activité s'étend à tout, depuis Pascal et Bossuet et-la Lanterne de M. de Rochefort, et les débats de la Chambre, et l'administration de votre maison, et les relations de société, et tout cela dans un ordre et une harmonie pareils au cours des astres. Vous verrez que Gœthe avait aussi le démon de l'activité réglée si vous lisez les quatre volumes de M. Richelot dont la lecture vous sera abrégée parce qu'ils contiennent les Mémoires^ mais avec des commentaires et des détails d'un grand intérêt pour qui aime les détails. Je me souviens très bien de les avoir recommandés à votre curiosité savante. Pour Shakespeare, il ne faut pas trop vous étonner s'il vous étonne à la première vue. C'est un Anglais, et un Anglais du xvi^ siècle. Il faut un peu de temps pour se familiariser avec ces étrangers de siècle et de pays, surtout quand on a le goût délicat et épuré qui hait les dissonances. Les sols qui n'ont pas de goût arrivent plus aisément à l'admiration pour avoir entendu dire avec raison que cela est admirable. La docilité sans personne à la maisonpour contrarier rend tout facile. Vous trouveriez dans le Cours de littérature dramatique deM. Schlegel de quoi vous orienter dans ce théâtre anglais. Il a fait de belles analyses des grands drames de Shakespeare. Il y a aussi une charmante dissertation sur Hamlet dans le Wilhelm Metster de Gœthe, et les préfaces de M. Guizot en tête delà tra-

duction de chacune des pièces donnent un peu la clef des singularités de Shakespeare, et mettent sur la voie pour dégager les beautés de la terre du xYi** siècle où elles sont enfouies. M. Victor Hugo aussi a fait un gros livre sur Shakespeare, gros d'emphase, d'exagérations, d'emportements calculés. On y trouve par-ci par-là de jolies choses dont on ne sait pourquoi elles se sont égarées dans ce chaos. Toujours est-il que vous n'avez pas senti tout d'abord la grandeur du poète dont Victor Hugo a dit : Shakespeare^ k condor^ seul donne idée de ses larges allures, part, arrive^ repart , monte, descend, plane, s'enfonce, se plonge, se précipite, s'engloutit en bas, s'engloutit en haut ; il est de ces génies mal bridés exp'ès par Dieu, pour qu'ils aillent farouches et àplein vol dans Vinfini, Vous n'avez pas l'esprit, chère madame, devoir tout cela. Vous voilà bien avertie, j'espère. Ce M. Victor Hugo est un tapageur gigantesque. Il vaut mieux lire l'ouvrage de M. Prévost- Paradol sur le gouvernement de la France. J'aurais bien quelques remarques à lui soumettre sur quelques pages de son livre, mais quel heureux et singulier mélange de raison froide et d'ardeur! Les superbes disent que les idées fondamentales ne sont pas nouvelles, et il n'est pas étonnant qu'il en arrive ainsi à un auteur quand il entend s'appuyer sur l'expérience. Je suis porté à croire qu'un morceau sur la guerre vous charmera. On le croirait un morceau détaché des beaux dialogues de Platon. H y a aussi un portrait, incomplet sans doute, mais très vif et très original du premier Empereur. Le second n'y est pas flatté non plus, mais l'auteur est plus préoccupé du bien public que de ses rancunes. M. de Rochefort n'a pas le même style que M. Paradol. Ses brochures du samedi ont une vogue extraordinaire. La hardiesse à tout dire est le trait

principal, mais il est bien singulier qu*un public qui a eu sur les affaires du pays les pamphlets de Courier, de Benjamin Constant, qui a pu lire Swift et Junius, se prenne de passion pour ces clameurs, légitimes il est vrai, mais terriblement vulgaires. On lui sait gré de sa témérité. Ses ennemis mêmes disent que, sans être un sage, c'est un homme incapablede jouer un double jeu et qu'il satisfait simplement sa haine. 11 est extraordinaire que le gouvernement qui a une sixième chambre pour châtier même l'innocence ne s'en prenne pas à M. de Rochefort ; mais il ne faut pas demander la raison des caprices à qui n'a que des caprices.

LXXYIÏ.

AM. l'abbé de BROÔLIE.

Versailles, 9 août 1868.

Ce n'est plus de mon petit trou donnant sur cette vilaine rue que je t'écris, mais bien ayant en face de mes fenêtres la pièce d'eau des Suisses, qu'il faudrait aujourd'hui nommer probablement la pièce d'eau des TurcoSj puisque les Français, n'ayant pas pu supporter dans leur armée des hommes tels que M. de Gingins et M. de flhâteauvieux, trouvent très bon d'être sous la garde des sectateurs d'Anubis et autres divinités qui n'y regardent pas de très près en fait d'humanité et de civilisation. On dit que vous causez et disputez comme des perdus, à Coppet. Je me demande souvent ce que dirait l'auteur de t Allemagne, si elle entendait ces conversations. Elle serait souvent surprise et triste, et irritée; surprise de ce cours singulier qu'ont pris les idées ; triste de voir que la Providence a si peu aidé le bien à faire son chemin dans ce

LETTRES. i69

pauvre monde; irritée contre un certain scepticisme qui regarde tout avec une curiosité froide et avale tout sans laisser le plus petit morceau de pain à grignoter aux misérables. L'imagination, qui est à la mode au- ' jourd'hui, lui prendrait terriblement sur les nerfs. Elle n'aurait pas la même indulgence que nos belles dames pour les passions sauvages qui courent toutes nues à travers notre littérature. Elle était d'un lemps où Ton ne racontait pas dans un roman les penchants des hommes, comme BufFon peut raconter les instincts de l'âne ou du taureau, ou, du moins, l'homme étant un animal qui a cette singularité, parmi les autres, de s'occuper, de se préoccuper du bien et du mal, cette disposition se montrait dans tout le jeu des passions humaines, et l'écrivain n'avait jamais l'idée, quand il peignait les sentiments, de tenir, pour ainsi dire, la tête au-dessus du bien et de dire, comme M. de Barante, non ad probandum^ sed ad nan^andum. As-tu jamais lu Notre-Dame de Paris, de Victor Hugo? Il y a là une certaine mère qui perd son enfant. Sa fureur, après cette perte, n'a rien qui Tégale dans les rugisse* ments d'une lionne ou d'une tigresse à qui l'on a enlevé ses petits. Elle devient vulgaire h force de désespoir. Ce sont les saturnales de la douleur maternelle. On voit que cette femme est d'un monde oh. ni les instincts, ni lés passions^ n'ont cet aromate divin qui les règle dans une certaine mesure, et qui est la dignité, le decuSy lequel contient un principe moral. Je dois convenir que la Vierge au pied de la croix a une douleur beaucoup plus noble et cette noblesse vient de la soumission finale des attachements humains à l'ordre gé^ néral, et, si l'on veut encore, à la volonté de Dieu* Quand les passions ne connaissent plus ce frein, il les faut mettre au Jardin des Plantes, dans la ménageriCi IV. 10

à côté des léopards et des rhinocéros, et, chose singulière,* quand les passions reconnaissent le frein, elles produisent plus d'effet sur le spectateur que les emportements déréglés ; elles annoncent plus de profondeur, et c'est par là que se montre, jusque dans les égarements des affections, l'essence supérieure de Tâme de Thomme.

J'ai bien tardé à t'écrira, mon cher ami ; c'est qu'en vérité j'ai été plus souffrant que je ne puis dire, souffrant réellement, et, de plus, en proie à des fantômes de toutes les couleurs ; la tentation de saint Antoine, non pas en fait de belles dames comme lui, mais eu fait de maladie. C'est probablement à l'hypocondrie qu'il faudrait rapporter cette parole : // vaudrait mieux que cet homme ne fût pas né. On dit que vous nous revenez le 21. Pourquoi I pas le 15, pour assister au Te Deum de la Saint-^Naporléon?Là, on célébrera la Prusse placée au premier f rang et maîtresse des nations, Paris détruit et rebâti 1 tout de travers en trois jours, et la France désormais au second rang parmi les peuples d'Europe ; mais cela fait, comme dirait probablement M. Rouher, qu'elle - ne tombera pas de si haut.

J'espère que vous avez loué le livre de M. Paradol. Si tous les jeunes Français avaient ces instincts- là, on aurait à remercier Dieu de tout autre chose que de M. de Bismark et de M. Rouher.

Adieu, mon cher ami. Ta lettre m'a fait grand plai^ sir, et, quoi que tu dises, aucun Nabuchodonosor ne l'eût écrite, môme après ou avant les sept mois dont il s'agit.

Page 1