IV
Pendant ce remue-ménage politique on a fait danser à Broglie, en l'honneur du mariage de Victor, tout le beau monde du suffrage universel, dtrce faciès; mais il paraît que le lion populaire avait l'air doux et content et qu'il dansait de bon cœur.
A propos des choses du Sépat, savez-vous que la très belle bibliothèque de M. Mérimée, dans sa maison du coin de la rue de Lille et de la rue du Bac, a été brûlée jusqu'au dernier volume? Il l'avait léguée à llnstitut. Vous savez que je ne mets pas cela sur le compte de la Providence qui d'abord n'avait pas de motifs pressants de brûler la bibliothèque de M. Mérimée, puisqu'elle n'a pas songea jeter au feu les bouquins de M. Rouher, s'il en a, et qui, d'ailleurs, a la parfaite résolution de ne pas paraître dans la conduite des affaires de ce monde. C'est probablement pour n'être pas importunée de sollicitations par les gens sensés. Si je vous dis toujours la même chose sur ce point, c'est que c'est toujours la même chose, comme disait cet autre.
Vous écrivez, mon cher ami, que les loisirs de la campagne prennent impérieusement tout votre temps ; mais permettez-moi de vous dire que tout dans l'univers conspire à manger votre temps si vous ne le défendez unguibus et rostro. Sans une vigilance inquiète, les termites dévorent silencieusement le temps et l'argent et la santé, et généralement tout l'homme. Ce j que j'ignorais dans ma jeunesse, c'est que le hérisson / est l'image de la sagesse en ce monde bien plus que la chouette d'Athènes. Il dresse ses pointes en^boule, qui est la plus parfaite des figures, afin de répondre aux attaques qui lui viennent de tous les côtés à la fois. La nature est une mère attentive qui travaille incessamment à réduire le nombre de ses enfants etjL
détruire le bien-être de ceux qui restent. J'entends me faire faire un cachet qui représente un hérisson sous les armes avec cette devise un peu longue : Qui s'endort dans les bras d'un père doit y regarder à deux fois. La nature est marâtre en ces affreux climats, et partout ailleurs aussi ; mais voilà que je me mêle de prêcher.
J'aime vos lettres, cher ami; vous répondez et vous
! causez. Que faites-vous cet automne? Ne me répondez
pas que les lettres de M. Benedelti sont curieuses»
> Mille amitiés.
GLXXXI.
A MADEMOISELLE GTAVARD.
Paris, 23 octobre 1871.
Je ne comprends que trop bien, chère mademoiselle, que M. Chauffard ne veuille pas entendre parler de ces ascensions de quatre étages quand tous les vents sont déchaînés dans mon triste escalier. Vous voyez que je sais prendre parti contre moi-même et que je ne suis pas comme M. Gremer et M. ***, qui trouvent que tout ira mal en France, s'ils ne sont généraux, maréchaux ou présidents de la République.
Pourquoi semblez-vous toute triste d'avoir à lire les Provinciales? On pourrait y prendre plaisir sans que Boileau nous en donnât l'ordre, mais, comme le sujet a perdu de son intérêt, il est bien de s'orienter dans le Port-Royal de M. Sainte-Beuve, qui a de longs et intéressants chapitres sur l'histoire des Provinciales. C'est dans Pascal (\y\Q vous trouverez pour la première fois en France la raillerie sinistre et tragique aiguisée et affilée comme un poignard : c'est la
comédie et la tragédie tout ensemble. Vous y trouverez peut-être des longueurs, parce que le temps a emporté la jeunesse de toutes ces haines ; mais, en se remettant à Tépoque, autant qu'on le peut, on devient méchant avec la mère Angélique Arnauld, M. Nicole et M. de Sacy, et Ton prend plaisir à la chasse des jésuites comme on part, en Angleterre, à la chasse du renard. Seulement, dans l'histoire de Port-Royal, c'est le renard qui l'emportera à la longue et les pauvres jansénistes finiront mal.
M. Ch. Gavard n'est pas dans une sinécure, à beaucoup près. Il faut écrire, causer, haranguer, dîner. Heureusement M. Say n'a pas mené avec lui ses chiens barbets et hargneux et tenant du chien de boucher qu'on nomme Mottu et Bonvalet. Mais peutêtre que les Anglais les auraient pris pour les mettre au Jardin zoologique avec les chacals et autres vilaines bêtes. Ce serait leurs invalides, à ces malheureux-là,
A M. E. DE SAUUNE.
Paris, 19 octobre 1871.
Je vis ici| mon cher ami, comme saint Antoine au désert, sans en avoir les tentations... Me voilà, depuis des semaines, dans ma petite prison, le soir. Si l'air du soir ne me donnait pas des maux de tête, j'irais voir M. Mohl, qui a la jambe malade ; donc, il faut mener la vie de Robinson, mais Robinson avait un chat et même des chats. M. Marmier a un petit chienloup qui me donne envie d'en avoir un pareil. Gomme, dans cette demeure patriarcale, on passe les lettres sous la porte, le petit chien va les chercher, une à
une, et les rapporte exactement à son maître avec c^s mouvements de joie de se sentir si intelligent. 11 •est vrai qu'un chien semblable n'aurait pas beaucoup de lettres à m'apporter. Nous vivons à petit feu ici, en attendant le retour de la Chambre. 11 n'y a rien de •considérable à attendre d'ici au 4 décembre. Je ne sais pas si les bonapartistes tenteront quelque mauvais coup d'ici làl Ils en sont bien capables moralement, mais, leur plus jeune chef n'a pas montré en Corse beaucoup de persévérance dans ses entreprises. Pour les communards, les personnes qui fréquentent par vocation les mauvais quartiers disent que les fureurs y sont les mêmes que durant nos mauvais jours et qu'elles peuvent éclater d'un moment à l'autre. J'avoue que je ne crois à rien d'aussi prochain.
M. Thiers a été reçu l'autre jour à merveille à l'Institut. Un bataillon d'infanterie formait la haie à son entrée; on stationnait dans les cours de la pacifique Académie. J'approuve cet appareil militaire qui inspire le respect aux uns et la crainte aux autres. La France n'a pas assez le sens commun pour honorer son chef dans la simplicité de Washington. Il lui faut les images de la force, des chariots de guerre et des chevaux fougueux qui lui écrasent un peu les pieds, La raison a besoin d'être armée jusqu'aux dents pour n'être pas insultée dans les rues et même pour être 'estimée dans les salons.
Nous avons vu dans les journaux d'aujourd'hui «ne phrase de M. Thiers recommandant la clémence. €ela veut dire, sans doute, qu'il n'y aura point d'exécutions par suite des jugements des conseils de guerre. J'en suis bien aise. 11 est trop tard pour être sévère et il n'est pas bien de l'être capricieusement et
par voie de décimalion. On aurait aujourd'hui, en sévissant après tant d*hésKations, le plus mauvais air du monde qui serait de frapper par crainte de Topinion. Si on a, dans le commencement, exagéré la douceur, il reste à tirer parti de cette douceur sur le théâtre, je veux dire dans les discours âTusagedes peuples.
Lisez-vous l'histoire de la reine Marie-Amélie par M. Trognon? La note est juste, les nuances sont presque partout gardées et le récit est intéressant. Quelquefois il est pathétique. Je vous en ai peut-être déjà parlé, mais le commerce par lettres est si saccadé, d'ordinaire, qu'on est exposé à bien des redites. J'ai toujours rêvé une conversation complète et suivie par lettres. C'est sans doute une manie de ma part. Je n'ai jamais pu y amener personne. Qui l'eût cru, cependant? le pauvre Piscatory, avec son esprit impétueux et fantasque aussi, avait cette vertu qui est une perle de grand prix.
Ici, on gèle. Des jours sombres, glacés et solitaires, ne donnent pas envie de rire, je vous assure. Mon aimable et savant voisin, M. Chauffard, ne m'abandonne pas, mais, je ne sais, je ne suis pas en train de consulter les médecins. C'est de bien mauvais auf guve pour moi qu'un pareil changement. Geff^révo- I lutions dans les instincts annoncent une mort pro- { chaîne. Adieu, mon cher ami. Rassurez-moi sur vous en aussi peu de mots que vous voudrez.