A M. SAINT-MARC GIRARDIN
Paris, 11 décembre 1871.
Mon cher ami, il y a des siècles qu'on ne vous a vu. Il est vrai que vous vivez dans un train de guerre, et il est probable que cela durera longtemps sur ce pied de guerre. Je ne sais pas si ce monsieur des catacombes qui avait fait mettre sur son tombeau qu'il était bien malheureux de n'avoir plus rien à faire, trouverait agréable la besogne de ce temps-ci.
Voulez-vous accueillir, comme l'un de nos amis très particuliers, M. de Viel-Gastel, auteur de V Histoire de la Restauration^ qui est candidat pour une de vos quatre places vacantes? 11 ira vous chercher un decesjours. L'un des derniers entretiens du duc de Broglie avec M. Guizot avait roulé sur le désir de le voir à l'Institut, c'est-à-dire à l'Académie française. C'est un esprit et un caractère d'une rare élévation. Son savoir est extraordinaire; il lira Homère et Sophocle avec vous, comme Virgile et Cicéron, comme Pope, Addison, Calderon et le Dante, dans leurs langues. Son Histoire de la Restauration est d'une fidélité, d'une indépendance, d'une sagesse de vues qui n'ont pas été égalées. Elle a douze volumes et il a à peu près autant écrit sur des sujets de politique, d'histoire générale, de biographie, dans la Revue des Deux Mondes et vous en aurez lu des parties qui vous auront certainement frappé pour la clarté, la sagacité et l'étendue des connaissances. Vous seriez bien aimable de me dire un mot des chances que vous voyez à cette candidature.
Adieu, cher ami. J'ai vu à Versailles votre jeune sous-préfet. Je serais pour le maintien des sous-préfets, s'ils étaient sur ce modèle.
GLXXXIV.
A madame: donné.
Paris, 11 décembre 1871.
Chère Madame, je vous ai vue partir avec beaucoup de regrets, mais je suis pourtant très heureux de vous savoir dans ce paradis du sud, tandis que nous habitons Tepfer de glace. Je ne sais trop de quelle substance il faudrait avoir les nerfs pour résister à ce supplice de chaque minute et qui dure depuis un mois. Je voudrais bien être dans votre jardin à la place de la fille d'Edouard Young. Si je ne suis pas mort ici, je suis du moins malade depuis des semaines. Je ne comprends pas comment on peut être député à Versailles qui est plus glacé encore que Paris. Il faut que M. Ordinaire soit bien robuste pour être si insolent par une pareille saison. Si j'eusse été le président de la Chambre, je lui eusse interdit le feu et l'eau, et surtout le feu, car la grande démagogie ignore l'usage de l'eau, sauf quand il faut noyer les sergents de ville; c'est pourquoi ils ne font usage que de pétrole dans leurs pompes à incendie.
M. Thiers vous a donné de nos nouvelles par son message. Je ne sais pas s'il a raison sur l'organisation de l'armée, mais il y a pourtant plaisir à s'entendre rendre compte de ses affaires par un esprit si clair et d'un bon sens si séduisant. Ce discours n'en est pas moins un sujet de commentaires assez aigres dans beaucoup de partis. On se plaint de ce qui s'y trouve
comme de ce qui n'y est pas. Les malades ne sont satisfaits d'aucun aliment et nous avons bien de la peine à vivre et à revivre. Nous avons pour nous soigner deux gardes -malades qui ne sont pas pour nous remettre en santé, à savoir le beau génie des Bonaparte et les bonapartistes d'une part, et Tesprit doux des démagogues. Quelle affreuse maladie et quel horrible hôpital !
Si vous tombez dans les anciennes Bévues des Deux Mondes (du mois dernier, peut-être), veuillez lire deux articles de M. de Montégut, sur l'idée de patrie pour les pays de suffrage universel. Cela est fait de main de maître ; mais peut-être y a-t-il trop d'idées et trop de vues. Gela fait foule, et une foule pressée, et Ton ne voit pas assez les couleurs. Les grands tableaux n'ont qu'u9 petit nombre de figures espacées, sauf la Jugement dernier de Michel-Ange qu'il est prescrit d'admirer.
Gomment vous trouvez-vous à Montpellier? Après tant d'agitations, on retrouve avec un singulier plaisir les petits pénates qui gardent le foyer et le chœur silencieux des habitudes, si Ton peut parler ainsi, et la mémoire du passé. Bien que V Imitation dise : Imagtnatto locorum et mutatio multos fefellit^ je crois que^ si le grand moine qui a écrit cette Imitation rentrait dans sa cellule après avoir séjourné quelque temps à Mazas, sous les clefs de M. Raoul Rigault, il trouverait qu'il n'avait pas tort de se faire de loin une image charmante de sa petite retraite paisible avec ses livres, son prie-Dieu et peut-être son chat, si la règle permettait un chat.
Il est vrai, chère madame, que, pour vous, vous ne vivez pas dans une cellule, et que probablement le inonde recommence à circuler dans votre salon et ne
VOUS laisse pas jouir de votre repos. De toutes les mauvaises herbes, le monde est celle qui a la vie la plus dure ; il pousse dans les ruines, parmi toutes les tristesses ; je suis persuadé que, dans un mois ou deux, il sera aussi vivace à Paris qu'il l'était en 69, mais je crois que vous savez vous bâtir une haute retraite que vous défendez résolument partout où vous êtes et que vous vous faites, par exemple, un rempart de livre» que les importuns ne franchissent pas aisément. C'est un bon système de fortifications et la vue d'un livre cause toujours un certain respect timide à un Français moyen.
Nous ne savons trop encore si l'Assemblée reviendra à Paris. Pour le moment la majorité est aheurtée à rester à Versailles, mais la vie d'hiver, à la longue^ pourra y être intenable. Le lieu est plus froid .qu'à Paris, les logements y sont devenus rares et chers. Beaucoup de députés vont et viennent tous les jours de Paris à Versailles et de Versailles à Paris. Il est bien dur, après une longue séance, de revenir chercher son feu et son dîner parle chemin de fer. Les ministères ont leurs papiers épars entre les deux villes. Il pourra donc prendre, à l'user, une certaine mélancolie à tout le monde d'acheter un peu plus de sécurité par tant de tracas. C'est dommage qu'il n'y ait pas à Paris une vaste forteresse hérissée de canons oit l'on pût loger tous les députés et toutes leurs familles et tous les ministères. Enfin, il est nécessaire de s'accoutumer à tout, même à être fusillé de temps en temps par les communards. Fontenelle, à propos de je ne sais quels périls inévitables, disait : Cela montre combien il est dangereux d'être homme. C'est aussi le penchant de l'homme de ne pas acheter longtemps la tranquillité par l'ennui.
A MADEMOISELLE 6AYARD.
Paris, 13 décembre 1871.
Vous ne dites que trop bien, chère mademoiselle, sur la facilité à se perdre en politique parmi nous. Personne ne peut durer, parce que le génie du Français d'aujourd'hui est de prétendre à toutes ses aises du fond de la misère. Il veut des gens parfaits pour le gouverner, sinon il leur tord le cou. Il est bien insolent aux petits bourgeois, qui sont Télite de la nation, de prétendre à toutes les vertus dans les autres quand ils sont eux-mêmes incapables de passer décemment un mauvais quart d'heure. On demandait à un enfant gâté ce qu'il voulait de bonheur et il répondait : « J*en veux trop/ »
Mais il n'y a pas de mal à s'amuser de la leclure de Gtl'Blas. Lesage est un peu parent de Molière, un parent pauvre, peut-être, mais d'une grande famille. Ce qui est singulier pour le goût du temps, ce sont ces nouvelles romanesques et monotones mêlées à ce récit si vif et si vrai de la nature humaine. Cervantes a fait de même. L'homme ne se contente pas du réel, mais il faudrait que l'idéal de ces nouvelles fût plus animé, Séraphine est ennuyeuse. N'avez-vous pas remarqué dans les lettres entre Boileau et Racine qu'ils ne se permettaient pas de toucher à l'idéal pour leur compte. Ils se croyaient obligés à des sentiments bourgeois. La poésie était une affaire à part. De notre temps, M. de Lamartine, par exemple^ entendait en faire passer quelque chose dans sa propre vie, du moins les. premiers jours de sa jeunesse. Au dix-
septième siècle, les poètes gardaient les diamants de la couronne de Thumanité, mais ils n'auraient pas osé mettre la plus petite pierre précieuse dans les cheveux de leurs femmes. Avez-vous jamais pensé aux cheveux blonds ou bruns de madame Racine? Avaitelle des cheveux?
A LA MÊME
Paris, 18 décembre 1871.
Oserai-je vous demander, mademoiselle, pourquoi vous avez renoncé soudainement à la politique? C'est pourtant bien le moment de lui porter quelque intérêt. La pauvre dame n'est pas dans une grande pros- V périté, et puis il a été dit avec justesse (je crois par \ un parent de M. W. de Mérode : « Vous avez beau ne / pas vous occuper de politique, la politique s'occupe de / vous tout de même, » et une femme, au général Bonaparte, qui disait rudement qu'il n'aimait pas que les femmes se mêlassent de politique : « Quand on coupe la tête aux femmes, il est assez naturel qu'elles veuillent savoir pourquoi. » Or, il n'y a pas plus de six m(HS que la Commune donnait fort à songer aux dames •
Sans doute, chère mademoiselle, il serait dommage de ne pas lire les poésies de Voltaire. C'est la plus vive image de l'esprit français quand il avait la grâce, la rapidité, la limpidité et le bon sens délicat, mais de temps en temps on pique ses jolis doigts à de vilaines épines. C'est un mauvais moment à passer; mais on ne peut pourtant pas se réduire aux volumes défigurés de la Société des Bons livres (ou quelque titre pareil), qui a mené ce livre de Voltaire au lavoir, puis
lui a coupé les ongles, arraché les dents et peigné proprement la crinière et mis des papillotes. Cela fait un animal étrange, un petit agneau sournois et désagréable à voir. Mais je conviens que Voltaire est une arme dangereuse et qui part dans la main sans qu'on puisse s'y attendre.
M. Cuvillier-Fleury recevra M, Duvergier de Hauranne, qui succède au duc de Broglie. Il doit recevoir aussi le successeur, quel qu'il soit, de M. de Montalembert. Si c'est M. le duc d'Aumale, il aura l'embarras, que nous disions l'autre jour, de parler de ses amis. Si vous le. permettez, je le rassurerai sur cette difficulté en lui montrant votre lettre.
J'ai grande peur que notre ami M. de Viel-Gastel échoue à cette fois dans sa candidature. Il n'a pas pris ses mesures à l'avance. 11 a assurément la politesse du monde, mais il n'a pas ces arts du monde par lesquels on enlace de longue main chaque académicien de mille petits fils, comme il est raconté dans Gulliver des habitants de Lilliput. Il se tirerait cependant d'affaire, s'il portait un chapeau tyrolien, des guêtres de peau de chamois, une paire de pistolets et un coutelas à sa ceinture et qu'il arrêtât les passants sur le grand chemin de la littérature. Mais il vit aux montagnes et d'une vie paisible sur ses hauteurs. M. About a quelques chances, mais pour des motifs, ou des considérations, ou des craintes, ou des faiblesses diverses, il est probable que les quatre élus seront : M. le duc d'Aumale, M. Littré, M. de Loménie et M. Camille Rousset.