‹ Lettres, avec une introductionChapitre 32 sur 35 · CLXXXVII · texte numérisé non relu

CLXXXVII

A MADAME DONNÉ

Paris, 28 décembre 187 1.

Chère madame, je négligeais autrefois de souhaiter la bonne année à mes amis, mais les temps sont si durs qu'on devient superstitieux et je vous prie d'agréer tous mes souhaits pour que vous ne voyiez rien de semblable à 1870 ou 71. Le ciel est encore terriblement noir, les esprits horriblement incertains parmi les honnêtes gens. Chacun se lamente et personne ne met la main à une pierre pour faire des retranchements contre les loups qui hurlent et qui menacent.

Je ne vous avais point parlé des discours de J'Académie, chère madame, parce que, sauf au moment où on les lit, on ne pense à rien, pas même à la Chambre, à l'armée, aux élections, quand il y a, par-ci, par-là, des élections. Pourtant, je fais grand cas de la disposition à s'occuper d'autre chose que de ses malheurs. César dit quelque part : « Sous ma tente, au plus fort de la guerre, j'ai toujours eu du temps pour penser à bien d'autres choses. » L'esprit devrait s'accoutumer à se promener dans tous les temps par la gelée, l'orage pu la pluie, parmi les pensées désintéressées. Penser à autre chose, comme on dit, est peut-être le sepret de la force. Je me vante d'avoir lu très paisiblement Tacite pendant que Versailles et la Commune tiraient tour à tour sur la maison que j'habitais ou sur les alentours. Je crois que, la fois prochaine, je serai moins de sang-froid, ayant eu occasion de voir ce que font les obus quand ils tombent sur quelqu'un. Voulez-vous que je vous

envoie ces deux discours académiques? Vous y verrez des jugements divers sur Lucrèce, sur Milton, sur Virgile. Il y a des pages brillantes de M. Cuvillier- Fleury sur Lucrèce, mais je ne crois pas comme lui que Lucrèce ait beaucoup contribué à répandre Tépicuréisme en France, môme parmi ceux qui peuvent] le lire. La nature lui apparaît sous des formes si/ grandes et si vives qu'elle n'inspire, quand on voit sesj tableaux, que des idées élevées. Dans les intelligence^ poétiques, le matérialisme de doctrine ne fait qu'une chose; il met dans le monde extérieur toutes led grandeurs que Port-Royal mettait en Dieu, et c'est\ aussi pour cela que Port-Royal, par un effet contraire, n'est point touché de la nature, voyant tout en Dieu comme il fait.

Puisqu'il faut penser à autre chose, je me demandais l'autre jour si vous aviez lu cet Obermann dont M. Sainte-Beuve a tant parlé. C'est un livre singulier dont il n'est pas aisé de suivre l'enchaînement, probablement parce qu'il n'y a pas d'enchaînement, mais, par-ci, par-là, dans des plaines mornes, on trouve un bel arbre ou un. beau lis, au bord d'une mare qui donne envie de s'y jeter la tête la première. Mais il est possible que vous vous en soyez déjà ennuyée depuis longtemps. 11 n'y a pour le moment que des récits de nos guerres qui aient quelque vogue, et encore ne , sait-on qui croire ni à qui entendre.

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