CLXXXVIII
A M. CH. GAVARD
Paris, 6 janvier 1872.
Cher monsieur, il est encore temps, le jour des Rois (le siècle n'aime pas ce nom, à la vérité), il est
encore temps de vous souhaiter la bonne année avec compensation pour les deux qui viennent de s'écouler; mais la nature ne paye pas volontiers les arrérages. La Providence Tavait fait visiblement pour Job ; c'était sans doute par exception. Ces gens d*Orient ont toujours été mieux traités que nous autres Occidentaux, et il ne serait pas impossible que Dieu fût d'ailleurs dégoûté de l'homme par la suite des temps. En revanche, M. Littré s'est dégoûté de Tidée de Dieu et M»' l'évèque d'Orléans s'est tout à fait fatigué à son tour de la charité envers M. Littré; c'est la petite pièce des dernières semaines.
Vous savez comme moi ce qui se passe sur un plus grand théâtre, celui de Versailles. Les acteurs ne semblent pas avoir beaucoup de cœur à l'ouvrage,
Les harpes détendues Languissent suspendues,
sauf pourtant la harpe de M. Victor Hugo qui ne rend pas de très beaux sons, comme vous pouvez l'entendre. Pour nous, nous marcherons au son de la flûte de M. Vautrain. J'aime les gens doux et sensés, et ; c'est un berger d'Arcadie en regard de l'auteur des Travailleurs de la mer et de VHomme qui rit. Ces poètes n'ont pas beaucoup de logique et, s'il est nommé député pour Paris, il sera prudent de quitter Paris, de crainte d'être étouffé dans les embrassements de son égalité et de sa fraternité. J'aimerais mieux Horace, ou Virgile, ou TibuUe pour représentant.
Je vous plains bien, cher monsieur, de mener une vie pressée et d'avoir sans cesse derrière vous la nécessité qui vous dit : Marche^ marche. Pespère que, du moins, vous pouvez faire comme le vainqueur
d'Arcole et malheureusement Fonde de son neveu ; il se vantait de ne penser qu'à une chose à la fois, .ce qu'il appelait savoir fermer ses tiroirs. Cette disposi-"^ tion d'esprit permet le repos même dans les plus pressantes occupations et les plus multipliées. Quand on ne Ta pas, on est toujours comme j'ai vu un jour notre ami G***, sortant de la Chambre des députés avec un paquet de lettres, mémoires et réclamations de ses électeurs. Le vent prit le paquet en flanc et fit tourbillonner tous ces papiers autour de la tête de notre ami qui ne savait comment rassembler cette meute en insurrection. ^
A MADEMOISELLE GAVABD.
Paris, 9 janvier 1872.
Chère Mademoiselle, je rapporterai mot à mot toutes les aimables paroles d'un prince très aimable à qui de droit. Il faut espérer qu'elles figureront un jour dans un recueil volumineux comme celui des lettres d'Henri IV et de l'empereur Napoléon. Pour le dire en passant, avez-vous jamais lu les six volumes în-4** des Lettres d'Henri IV? beaucoup sont charmantes. On y entend comme le galop de son cheval et le bruit des armes. C'est la furia francese dans le genre épistolaire avec un fond de sagesse qui ne va pas toujours avec cette furia. La correspondance de Napoléon n'a pas du tout cet agrément, qui est la marque de beaucoup de qualités morales.
Qui donc vous a fatiguée dimanche de l'éloge de Voltaire? 11 n'est pas très à la mode aujourd'hui que M. Mottu lui a donné le coup de pied de l'&ne avec sa
misérable statue. Pourquoi le nom de M. Littré est-il venu avec celui de Voltaire? On ne saurait moins se ressembler que ces deux académiciens.
Ahl vous avez été grondée par M. Ch. Gavard pour avoir applaudi à la Conversion de Louise. On pourrait gronder plus mal à propos.
Votre jeune amie a bien de la prévoyance en songeant déjà à s*assurer une place à la réception de M. le duc d'Aumale. Je doute que les Olles de Noé en montant dans Tarche aient retenu une loge à rOpéra pour la plus prochaine représentation. Je n'ose d'ailleurs pas espérer un billet pour une pareille cérémonie. C'est la majorité de la Chambre qui aura sans doute toutes les places. Je n'en ferai pas moins rimpossible puisque vous et votre amie le souhaitez.
Je n'ai pas du tout entendu dire que M. Barbier eût voté contre M. le duc d'Aumale à l'académie. C'est quelqu'un qui venait de lire ses Jambes qui aura imaginé cela par induction. Mais M. Barbier n'a pas la férocité de ses ïambes.
A M. CH. GAVARD
Paris, 15 janvier 1872.
Cher monsieur,
Il devrait être défendu d'écrire des lettres particulières aux personnes qui ont la conduite des affaires publiques. Ce pourrait être le sujet d'un projet de loi à la Chambre. On devrait ménager vos heures de repos et les tenir à l'abri des importuns. Vous voyez que je fais comme les autres et que je vous écris,
trouvant d'ailleurs qu'il n'est pas discret de vous écrire.
Il me semble, el voilà déjà longtemps que je le crains, il me semble que la Providence a des desseins sinistres et définitifs sur notre monde. Il n'est pas impossible que son but soit d'anéantir l'Angleterre par la main des Américains, pour livrer l'Europe à M. de Bismark qui l'arrangera d'abord à sa fantaisie ; après quoi, il sera dévoré lui-même par les compatriotes de M.. Longfellow et de Ticknor, qui ne sont ni des Longfellow ni des Ticknor et qui traitent nos pauvres pays comme ils ont longtemps traité les nègres. Ce sera le premier acte de la fin du monde. Restera aux gens du nouveau monde à s*entre-tuer, ce à quoi ils ont une propension naturelle. Nos affaires présentes ne sont qu'une bagatelle en vue de ces vastes plans à quoi travaille la sagesse éternelle.
Tant qu'on survit, il faut s'occuper dans son petit coin. J 'attends donc avec curiosité l'arrivée de M.Rouher à la Chambre. On verra et dans ce qu'il dira, et dans la manière dont la Chambre le recevra, quelles sont les espérances du parti bonapartiste et quels égards on croit lui devoir encore . Il est probable que l'ancien ministre de l'Empire entre à l'Assemblée avec le ferme propos d'être prudent et mesuré. Mais le naturel et l'habitude l'emporteront et il ne tardera pas à hasarder quelque chose dans le goût de sa circulaire. Ce serait le moment alors de le ramener à l'ordre et de lui jeter comme un seau d'eau froide la honte de son passé sur la tête. Mais qui fera cela avec éclat ? Il y a peu d'animaux de combat dans la Chambre. Si un chien de guerre tel que M. Brougham était là, il lui sauterait à la gorge comme le chien de Montargis ; si M. de Serre revenait au monde, il le ferait pleu-
rer de confusion en lui remontrant tous ses crimes contre le pays ; mais qui pourrait faire cela à cette heure? M. Thiers, chef du gouvernement, ne saurait s'en charger, et je ne pense pas que M. de Belcastel ou M. Ordinaire s'en acquittassent avec Tautorité requise.
Les pauvres excellents députés du parti légitimiste modéré travaillent à blanchir un nègre et même plusieurs nègres qui pensent fortement des sottises à Tombre de Tombre du* drapeau blanc... Si le docteur Blanche et le docteur Ësquirol faisaient partie de la Commission, peut-être trouveraient-ils quelque palliatif qui ne durerait guère, mais c'est prêcher aux poissons que de parler raison à ces hommes polis et dangereux comme don Quichotte dans ses plus mauvais moments ; c'est à peine si les inflrmiers ne prendront pas la maladie en prêchant les malades ; après quoi je suis d'avis qu'on fait bien d'essayer de tout plutôt que de se ronger les angles et se tordre les pouces à regarder brûler sa maison.
Vous ne me dites rien de votre vie intérieure ?
CXGI.
A MADEM0ISE.LLE GAVARD
Paris, 26 janvier 1872.
Chère Mademoiselle, j'ai voulu me faire raconter votre dîner d'hier, mais je n'ai pu tirer que ces mots: très aimable^ charmant. Après quoi, comme le Juif errant, le député est parti pour Versailles. C'est une terrible affaire que ces courses sans fin. Peut-être qu'il vaudrait mieux être un peu égorgé à Paris que toujours ainsi par voies et par chemins.
Emmanuel est allé passer quelque chose de son jeudi avec François. M. Guyon n'ira que samedi à Versailles. Je compte qu'il le trouvera en meilleur train que la dernière fois.
Vos lectures parcourent rapidement toute la rose des vents, Vanity fair^ la Vie du prince Eugène^ Mo^ Hère, les Soliloques de saint Augustin peut-être aussi. Il faut en effet varier ses lectures.
Reste à savoir si dans cette variété il faut comprendre les liyres repréhensibles,* comme vous le conseillent nies casuistes un peu relâchés. Je ne suis pas du tout du sentiment qu'ils vous prêchent qu'il est bon de faire connaissance avec le mal. 11 me semble que saint Paul dit de ce genre de science qtie ces choses ne soient pas même nommées parmi vous. J'imagine qu'il étendait ce précepte à autre, chose que la conversation et qu'il n'aurait pas conseillé à son amie la marchande de pourpre, de lire VAffaire Clemenceau de M. Dumas fils, supposé qu'il y en eût des exemplaires à Thyare où résidait cette dame. On n'a pas trouvé dé Rabelais dans la bibliothèque de Fénelon, et je tiens de madame de Lafayette que la princesse de Glèves n'avait pas même voulu lire Montaigne ; enfin, quand mademoiselle Virginie de Latourest partie sur le Saint'Géran pour revenir, pauvre belle ! au Port-Louis de l'île de France, elle n'emportait pas les Contes de Voltaire pour tromper les heures et connaître son siècle dans ses laideurs.
A LA MÊME
Paris, 31 janvier 1872.
Voulez-vous me dire, chère mademoiselle, pourquoi la Providence, qui règle sans doute les grandes lignes de l'histoire, a donné un si prodigieux et si dangereux entêtement de leurs erreurs aux deux représentants des deux principes qui étaient comme les trous de rubis sur quoi tournaient toutes les roues du monde ancien? Je crois, pour mon compte, que ces deux personnages qui ont Tair de l'ancienne roche ne sont, au contraire, que trop modernes. Leurs prédécesseurs n'avaient point cette manie de la logique à toute outrance. Il était bien rare d'entendre Riche- . lieu ou Louis XIV parler d'un principe et de ses conséquences, et la cour de Rome était célébrée dans le monde pour une souplesse savante et raisonnable qui tenait compte de tout et voyait au besoin des exceptions à tout ; mais la rigueur étroite du raisonnement est précisément la maladie de notre temps. Elle est la mère du suffrage universel €t la grand' mère de toutes les doctrines audacieuses et bêtes qui désolent le monde et ont mis le feu à Paris. Cette manie furieuse travaille à abolir les grandes lois confuses | du bon sens et les instincts les plus délicats "ÏÏê la nature humaine. Le diable dit quelque part dans l'enfer du Dante; Ahl ahl je suis logicien aussi/ et ce prince des erreurs se sert de sa prétendue logique pour mener les autres principautés à leur perte. Il les fait monter à cheval sur un principe et donne un bon coup de fouet h la monture qui emporte son cavalier
loin de toutes les données du sens commun et dans Tabîme qui est au bout des erreurs obstinées.
Henri lY n'avait pas une boîte à principe dans sa poche, mais un panache blanc à son casque, et il ne disait pas aux siens : Suivez mon raisonnement et vous le trouverez toujours au chemin de l'honneur.
C'est singulier que Théritier de Benoît XIV et le descendant de saint Louis souffrent du même mal que les ouvriers qui déraisonnent avec rigueur sur la société dans leurs clubs.
Quand un homme me dit : Partons d'un principe y je deviens d'abord tout triste et je me dis, à raison de la complication des choses humaines : Pourquoi pas de j deux ou trots principes ?
CXGIII.
A MADAME DONNÉ
Paris, 13 février 1872.
Il y avait autrefois une fête des fous.
C'est celle-là que nous célébrons depuis longtemps, et il est probable qu'elle finira comme finissent ces saturnales quand elles se prolongent. M. de Bismark doit regarder tout cela de l'air de Méphistophélès. Notre ancien maîlre de Sedan s'imagine probablement aussi que tout va pour le mieux parce que tout va mal. Il se dit modestement et avec quelque vérité qu'il pourrait bien redevenir, aux yeux des peuples, un pis aller couronné, et il est vrai que, pour les bourgeois de France, tout s'oublie vite, même Sedan. Un millier de beaux esprits, depuis quatre-vingts ans, ont persuadé aux classes moyennes qu'elles devaient aimer et qu'elles aimaient le gouvernement parle-
mentaire. Ils se le sont laissé dire, comme ces enfant» qui veulent faire les grandes personnes en niangeant des huîtres d'un air capable et avec un grand mal de cœur ; mais on voit vite revenir le naturel quand la liberté parlementaire est en péril. Ils la défendent du bout des lèvres et du bout des doigts. Ce qu'ils aiment réellement, c'est l'ordre dans la rue ; et ils auraient bien raison s'ils ne bornaient la leurs désirs; mais c'est, je crois, leur seule passion en fait de gouvernement, et ils acceptent le bienfait de Tordre de toute main, même sans se demander si c'est pour longtemps. Un grand ami de la liberté, regardant les Français avec tristesse, m'a dit bien souvent qu'après tout, ce qui convenait le mieux à notre pays, c'était un gouvernement comme celui de M. Turgot, une monarchie absolue avec des conseillers comme M. Turgot. C'était bien la peine de couvrir le monde des débris de toutes les nations et de nos débris, pour retourner à ce que nous avons détruit en 1789. Pour M. le comte de Chambord, il est visible qu'il n'est pas de ces rois d^avant 89, lesquels raisonnaient peu sur leurs droits et ne les poussaient pas à toute extrémité. C'est un raisonneur de ce temps-ci qui pousse à l'abîme un cabriolet attelé d'un seul cheval, ou, si l'on veut, d'un seul principe* Je dois me répéter beaucoup par ce temps-ci oîi l'on ne peut pas ne pas parler sans cesse de la même chose. Il est vrai que cette même chose e&t à peu près une affaire de vie ou de mort.
On doit pourtant chercher à faire changer d'air à ses pensées, les promener et leur donner des spectacles nouveaux, sans quoi nous deviendrions maniaques. Yous ne me dites pas nettement si vous lisez les Lamentaiions d'Obermann, ou si vous les avie^
lues déjà. C'est pourtant curieux de chercher dans un livre, même ennuyeux, comment il a pu tourner un moment la tête à des gens de l'esprit d'Ampère et de Sainte-Beuve. Je vois bien que vous ne voulez pas quitter Bossuet, mais cette grande musique, et la plus noble de toutes les musiques, ne répond plus exacte ment à toutes les cordes de notre esprit. 11 faut bien quitter l'église dans la journée, du moins par mo ments.
GXCIV.
A M. LE DUC DE BROGLIE (aLBERT).
Paris, 20 février 1872.
Le lamentable drame dont le dénoûment ne saurait nous laisser indifférents manque pourtant de l'intérêt qu'ont les bonnes tragédies. On s'attend à tout des choses, c'est-à-dire du cours aveugle des événements, mais on n'attend rien de personne. Ordinairement, dans rhistoire et les romans, on regarde à quelqu'un dont on attend le dénoûment, mais ici on dépend des vagues et du vent et des grands courants. C'est aussi triste et aussi ennuyeux que le Secret de lady Audley. Ce sont les purs hasards de la guerre sans Marceau, ou Marlborough ou Wellington. On peut mettre an bas des décrets : Fait à Vei^sailles, la deuxième année du règne de la gravitation^ au palais des destins^ rue du petit bonheur^ et pour armes des dés y avec la devise Fata viam invenient. Malgré cette agitation, on languit. -Pa/few/es ruminât herbas. On rabâche; on prédit ; on se lamente, et pourtant la rivière coule emportant le radeau. Où va-t-elle ? Probablement à la mer, où va toute personne qui ne se défend pas ou
qui ne peut se défendre. Le naufrage de la Méduse est un triste tableau 1
M. Rouher ne fait pas encore de bruit. Personne n'a d'instincts de guerre.
CXGV.
AU MÊME
Paris, 13 mars 1872.
Vous voyez comme les flots de la Chambre sont émus. Les eaux n'ont point de pente et le caprice du vent fait ce qu'il veut. M. Vitet et M. Saint-Marc Girardin n'étaient point à leur aise à la barre et ils auraient, sans doute, bien voulu que M. Grévy n'eût pas l'ombre de grippe. M. le prince de Galles devait assister à ces séances. S'il se trouvait 15, il aura vu un spectacle peu fréquent en Angleterre depuis les Tudor et les Plantagenet. C'est bien la peine d'avoir comme nous inventé l'ordre et la règle dans le gouvernement des hommes et des choses. Peut-être M. le général Changarnier n'aurait-il pas dû jouer avec le feu. Peut-être qu'il eût mieux valu laisser encore le jury acquitter ces forcenés et en profiter après pour s'armer du règlement que propose M. Jaubert; et puis, il est bien possible que rien ne calme cette fureur de chiens enragés. M. le Président de la République a manqué le moment au moisdejuinpour faire vomir aux communistes
Les restes enflammés de leur rage expirante.
Il faudra, sans doute, voir de nouvelles batailles rangées et d'autres Mac-Mahon contre d'autres Ranc, ou le même contre les mômes. Il y a désormais en
France deux nations qui se feront et veulent se faire plus de mal que les Prussiens et les Français.
Vous retrouverez tout à la môme place dans la République quand vous reviendrez. On ne fait pas un pas, à moins que ce ne soit un pas en arrière. Il est vrai qu'on paye les Prussiens, ce qui est bien quelque chose, mais les Prussiens de Tintérieur s*enhardissent et ceux qu'on remet en liberté reviennent pleins d'une rage sourde, et qui n'est sourde que parce qu'ils n'ont pas d'armes.
François va bien, mais il garde de la défiance contre Paris.
GXGVI.
A M. CH. GAVARD
Paris, 25 mars 1872.
Le temps n'est pas beaucoup à la correspondance avec ses amis, cher monsieur. Uhiver nous a pris à la gorge quand on nous annonçait les hirondelles. Nous vivons comme les ours au mois de janvier ; nous ne mettons que rarement le nez hors de notre tanière et seulement pour pousser quelque grognement sur les affaires publiques. C'est là qu'on trouve partout six pieds de neige sur une glace qui cache cent pieds d'eau glacée. Le dégel sera probablement plus lamentable encore que cette gelée du provisoire inerte où nous vivons. Mais peut-être que vous ne songez plus à nous et que vous vous êtes endurci le cœur dans les plaisirs de l'Angleterre. Vous finirez par oublier le ponton sur lequel nous vivons pour suivre les jolis canaux d'Oxford et de Cambridge volant comme des oiseaux sur votre Tamise ; et il est certain qu'un
étudiant des universités anglaises a meilleur air qu'aucun communard qui ait mis le feu à Paris dans ces derniers temps. L'université théologique a donc été battue sur Teau par l'université scientifique. M. Veuillot dira que c'est pour punir les hérésies d'Oxford. Il est vrai que le Pape ne gagne pas non plus le prix des régates, mais ce raisonnement ne touche'pas les têtes solides de V Univers.
Ici donc on ne se dispute pas le prix de la course. Nous vivons dans l'état le plus étrange peut-être que le monde ait connu^ dans un malaise tragiquequi fait pousser de gros soupirs à tous et à toutes les minutes, et il semble que nul ne soit disposé à faire un effort énergique pour sortir du bourbier. Je ne sais dans quel romande lady Morgan j'ai lu autrefois l'histoire d'un régiment de dragons engagés, dans les marais d'Irlande, à la poursuite d'insurgés; les boues dangereuses du marais arrêtent tout à coup la troupe au galop. Les chevaux s'enfoncent peu à peu, puis les hommes, puis les casques, et on ne voit plus rien que l'eau trouble qui a dévoré lentement tous ces pauvres diables de soldats. On croit sentir quelque chose en France qui annonce un dénoûment du même genre.
Je ne vous dis rien de la perte de M. Gochin. C'était un homme tellement à part dans ces temps-ci qu'il n'en faut pas parler en même temps que de nos misères et de nos travers. 11 y a bien peu de gens qui n'aient été sensibles à cette mort. Il avait tant de vertus aimables qu'on lui pardonnait les dons très rares de son esprit. Il semblait que tout lui fût promis dans la vie publique, et il aura passé sans avoir donné la mesure de son talent et de son esprit. Il est bien probable qu'il a succombé au travail immense de
tous ces minces détails de radministration. Quoiqu'il eût toujours été très actif, il n'avait sans doute pas pris l'habitude de ce pénible labeur et de cet ennuyeux et incessant tracas de l'administration qui ne se tait ni nuit ni jour. Il faut y avoir été rompu jeune, et non seulement le gouvernement de l'empire, par sa culture des mauvaises herbes, a étouffé dans leurs germes les bonnes plantes, mais en tenant dans l'inaction les hommes qui avaient échappé à sa corruption, il les a empêchés de se préparer par l'habitude à ce dur métier du gouvernement.
Adieu, cher monsieur, vivez-vous un peu en famille à l'ambassade, ou bien êtes-vous forcé de courir le monde tous les soirs ? Je ne sais qui a dit : La perspective d'une douce soirée embellît les heures difficiles. La perspective de dix visites dans le beau monde anglais par soirée n'est pas faite pour embellir les heures difficiles.
GXGVII.
A MADEMOISELLE GAYARD
Paris, 5 avril 1872.
Chère Mademoiselle, il y a pourtant de bien jolieschoses dans cette vie de M. Ampère, et je trouve que vous l'avez lue avec un peu de froideur. Je vois que vous n'aimez pas le génie en habits percés. C'a été cependant son uniforme assez longtemps. Il y a dans ce pauvre grand esprit de M. Ampère un mélange d'élévation, de délicatesse, de candeur et de gaucherie qui pouvait toucher une femme. C'est peut-être aussi dans une expérience qui a amené la découverte du télégraphe électrique qu'il a brûlé ce pantalon
dont il lamente la perte. La misère du petit ménage qui vit de si nobles pensées et n'a pas d^autre chose à mettre sous la dent fait songer à ces misérables cabanes qu'on rencontre dans les vallées des Alpes: une pauvreté propre au dedans, tandis que de la fenêtre on voit la ligne sans fin des montagnes et ce Mont- Blanc qui semble rêver à Tinfmi.
Pour madame Schelling, ce n'est pas tout à fait la même chose, malgré son grand nom, ou plutôt ses grands noms. J'ai connu son second ou troisième mari, M. W. Schlegel, qui était un homme de beaucoup d'esprit et de plus de vanité encore. Quand je l'ai vu à Bonn, sa maison était solitaire, on ne voyait dans sa grande cour déserte qu'un beau paon qui aurait pu figurer dans les armoiries du maître de la maison. Il n'est pas impossible que madame Schlegel ait eu des raisons de s'attrister dans cette demeure plus belle que celle de M. Ampère, assurément.
GXGVIII.
A LA MÊME
Paris, 7 mai 1872.
Il se peut que M. Charles Gavard n'ait plus avec un nouvel ambassadeur des conversations infinies, et c'est là-dessus que je compte pour renouer connaissance avec lui. Quand il n'aura plus autant à qui parler, il reviendra à ceux en qui il trouvait des correspondants reconnaissants.
Quelqu'un qui parle bien, c'est en effet M. Pasquier. Ce genre de puissance dans la parole est à peu près inconnu en France. Il est sans parure d'aucune sorte, comme les lutteurs de rantiq.uité. LaGhambre n'avait
sans doute jamais entendu ce langage un peu démosthénique qui court au but sans autre souci que son affaire ; le mode cicéronien a toujours été plus en usage dans nos assemblées et même aussi dans le Parlement d'Angleterre. L'effet immédiat de cette rude et savante simplicité est plus grand surtout dans une Chambre telle que la nôtre qui n'a pas beaucoup de besoins littéraires ; mais peut-être que Teffet à la longue sera moins puissant que les sentences de M, Royer-Collard, écrites sur le marbre. Malgré ces frivoles remarques, je suis tout prêt à élever une statue à M. Pasquier. où on le verrait regardant en face les fripons de toute espèce, les nommant intrépidement par leur nom et leur montrant du doigt le chemin du pilori. Je tiens que c'est la première fois que Ton fait en France une chose si nettement hardie, et il faut louer aussi dans ce discours un heureux mélange de loyauté et tout ensemble de prudence politique. L'orateur se promène la torche à la main parmi des tonneaux de poudre, mais sa main est si ferme qu'il ne donne aucune inquiétude sur l'événement.
Puisque M. Pasquier nous met sur le chemin des grands orateurs, avez- vous lu quelques-uns des discours de M. Pitt, de M. Fox, de M. Ganning ou de M. Sheridan ? Ce serait le cas de lire de ce dernier son invective contre Warren Hastings. Vous pourriez vous orienter dans le procès en lisant l'article de lord Macaulay sur W. Hastings ; seulement je dois dire que M. Pasquier l'emporte pour la simplicité, la sobriété et la mesure savante. La colère de Sheridan est plus ornée et plus asiatique, comme disaient les anciens quand ils trouvaient trop d'ornement dans un discours.
A M. CH, GAYARD
Paris, teiuillet 1872.
Cher monsieur Gavard, je sors des limbes et je vous avertis qu'on y est fort mal . Je n*ai donné depuis un mois aucun signe de vie à mes amis, malgré toute leur bonté et leurs aimables lettres. G*est la première fois dans ma vie que je suis réduit à cette prostration physique et morale et intellectuelle. Mademoiselle votre sœur m'excuse, j'ose l'espérer, sur mon silence qui a l'air de l'ingratitude ; mais, môme aujourd'hui, je ne pourrais que l'ennuyer de lamentations pareilles à celles de Jérémie, moins l'éloquence. Vous avez dû voir, dans votre ambulance des Affaires étrangères, de pauvres diables réduits à mon état et dont l'esprit ne pouvait remuer ni pied ni patte. M. Chauffard, dont l'obligeance est inépuisable comme sa science, ne me trouve pourtant pas très malade. J'ai probablement un démon qui est caché dans les nœuds des réseaux nerveux et qui ne se montre qu'au malade lui-même, comme la Nonne sanglante de Lewis qui ne se laissait voir au pied de son lit qu'au misérable qu'elle poursuivait. J'ai quelque fantaisie de me faire exorciser, bien que cette cérémonie ne soit plus guère en usage dans l'Église. Aujourd'hui, c'est Thomœopathie qui a remplacé l'exorcisme, mais, par malheur, je n'y crois pas.
Soyez bon et donnez-moi de vos nouvelles comme si j'étais encore de ce monde et qu'il y eût quelque agrémenta s'entretenir avec moi. Vous ne m'avez rien dit de votre nouvelle situation. Je voudrais savoir si
VOUS avez un commerce agréable avec votre nouvel ambassadeur. Il me semble qu'il faut être Tami de son ambassadeur, sans quoi le poste de premier secrétaire doit être extrêmement mélancolique. Tout ces temps-ci je n'ai vu la marche des affaires publiques qu'à travers un brouillard. 11 ne m'en semble pas moins que nous suivons la pente des eaux qui va sur les récifs, dont on ne sort pas. Je vois d'ici les radeaux de la Médussy et c'est nous qui serons certainement mangés, ayant peu l'habitude du meurtre.
Adieu, mon cher ami. J'espère, quand je serai présentable, d'ici à quelques jours, dire toute ma reconnaissance et toutes mes excuses à mademoiselle Gavard. Gomment est-elle par ces intempéries, et aussi madame votre mère?