‹ Lettres, avec une introductionChapitre 5 sur 35 · A MADAME LA MARQUISE D*HARCOURT · texte numérisé non relu

A MADAME LA MARQUISE D*HARCOURT

Versailles, 13 août 1868.

J'ai été dans Timpossibilité d'écrire tous ces derniers jours, chère madame. Ces chaleurs folles ont achevé mes nerfs, et si j'ai tardé à vous répondre, ce n'estpas que je n'aie lu avec le plus vif plaisir les pages que vous avez eu la bonté de me confier. Je trouve dans l'introduction les idées les plus élevées et tout ce que donne une imagination brillante en parfait accord avec les pensées, ce qui est bien rare aujourd'hui où souvent, chez le môme écrivain, l'imagination tire dans un sens et l'esprit dans un autre. C'est bien le fond du livre que vous méditez qui est là, mais il y manque l'enchaînement et toutes les vues accessoires qu'une recherche plus exacte et plus prolongée vous fera aisément retrouver envous-même; peut-être, d'ailleurs, avez-vous commencé par ta fin, car une introduction étant un peu le résumé d'un livre, il ne la faut sans doute faire qu'en terminant, malgré la place qu'elle occupe ; à présent, le plan ne représente pas tout le détail de l'édifice, ni môme tout l'ensemble. Je crois qu'en lisant des livres qui sont de votre sujet, il vous viendra bien des points à traiter qui ne seront pas pourtant dans ces livres et qui étendront votre premier dessein. Pour les esprits féconds, les livres des autres ne donnent pas seulement ce qu'ils contiennent ; leur principale utilité est de suggérer d'autres manières de considérer un sujet par une sorte de méditation que provoque la lecture. C'est ce qui fait dire de certains livres qu'ils font penser. Je le crois

vrai de tous, et la lecture n'est peut-être qu'une manière facile de fixer ses pensées sur un objet déterminé. Pendant que Tattention s'attache à la suite des raisonnements ou des récits de Fauteur, il se fait un autre travail dans le fond deTatelier de Tintelligence, et ce travail, c'est l'invention personnelle et originale.

Les points mentionnés dans votre plan se rapportent en abrégé aux idées qui suivent : que c'est à tort que le luxe emporte avec soi une sorte de blâme ; qu'il y a un luxe qu'il faut repousser et qui a surtout pour but le bien-être, mais qu'il est un autre luxe qu'il est dans l'instinct de l'homme de réaliser dès qu'il est hors des nécessités les plus rudes de la vie ; que celui-là a pour but secret de traduire les soupçons * que nous entretenons des choses invisibles, ou, du moins, d'exciter, par les arts, des impressions analogues à celles que nous ressentons dans nos rêveries sur l'invisible ; que Dieu nous donne, pour ainsi dire, l'exemple de ce luxe, puisque, presque partout, il a recouvert Tulile d'un voile de magnificence et prodigué la beauté dans tous les champs, dans tous les recoins de la nature ; que si le luxe de bien-être amollit et abaisse les âmes, le luxe du beau les ennoblit et les attire par des images confuses vers le monde supérieur; qu'il n'est, enfin, que peu d'âmes d'élite qui, pour avoir vu, dans un monde supérieur, quelque ombre de Dieu dans une sorte d'extase, sortent de cette vue avec une indifférence naturelle pour tous ces rayons déviés que nous nommons le Beau, parce qu'ilsontvuun moment la source du Beau, dans toute sa splendeur et sa pureté. Je passe les rapports du luxe à la richesse et les points d'économie pratique, parce qu'il n'est peut-être pas certain que les tentati-

ves du luxe se rapportant au Beau suivent dans un rapport exact le développement de la richesse et que ce rapport n'est fixe que pour le luxe du bienêtre.

Mais, coinme je vous le disais en commençant, cette chaîne n'embrasse peut-être ni tout le sujet, ni toutes les questions qui s'y rattachent. Je ne fais qu'entrevoir les difficultés qu'il faut traiter et les développements que vous pourriez ajouter. Je ne peux que vous indiquer quelque chose de ce que j'entrevois, sous .peine, si j'allais plus loin, d'être trop long et d'être confus.

Une première difficulté qui vous frappera particulièrement et plus vivement qu'une autre, c'est de décider que, dans un monde où il y aura toujours des misères qui se peuvent soulager par l'emploi judicieux de la richesse, de décider qu'une partie du superflu peut être employée tranquillement à ces images coûteuses du Beau. Il est certain que le Parthénonn'a pas été aussi utile au soulagement des Athéniens pauvres que l'eût été un hospice durant la peste du Péloponèse, et le Munster de Strasbourg est sujet à la même objection. Je crois que la Mère Angélique Arnault n'eût pas hésité sur ce point, ni M. de Sacy, ni M. Nicole, ni Pascal ; aussi ne voyons-nous nul goût même de ce luxe innocent en apparence chez les premiers chrétiens. Les parfums dont il est question dans l'Évangile ne sont qu'une image des droits supérieurs de Dieu sur l'homme, mais de tels sacrifices à l'idée du Beau ne sont assurément nulle part dans l'Évangile.

Je vois une réponse à cela et vous la verrez comme moi, mais il vaut la peine de traiter la difficulté.

Autre chose, par exemple, à examiner dès l'abord.

N'est-il pas vrai que le luxe du Beau peut tromper, que dis-je, a trompé bien des âmes? Quand l'homme a des impressions élevées, il s'en attribue volontiers un certain mérite. Les arts qui l'enlèvent un moment aux préoccupations vulgaires de l'existence, ne peuvent-ils pas lui faire croire qu'il est déjà, par l'état de son âme ainsi exaltée, à l'entrée du sixième ciel ? et, pour parler des effets de la littérature, qui sont aussi de notre sujet, n'est-il pas constant qu'un homme ému de la lecture d'un roman ou de la représentation d'une belle tragédie se dit secrètement qu'il y a une certaine élévation d'âme à être touché de ces scènes, de ces tableaux, et que souvent il se contente, au ifond de lui-même et en fausse sûreté de conscience, de ce tribut payé en fausse monnaie au Bien et au Beau ? On se croit quelque chose de la grandeur des personnages fictifs qu'on admire, pour cela qu'on les admire, et l'âme de l'homme est si peu exigeante qu'elle prend aisément et volontiers ses émotions pour des vertus.

Je sais et vous savez des réponses à cela encore, mais c'est une partie et môme une partie curieuse du sujet à traiter/

Vous verrez bien d'autres objections et d'autres solutions se dresser et s'offrir devant vous en entrant dans le détail de votre étude.

Je serais donc d'avis qu'avant d'exécuter le livre vous prissiez des notes, non pas swr, mais à propos d'un certain nombre de lectures plus ou moins rapprochées de votre objet. Vous verrez ce que la facilité et la richesse de votre esprit vous donneront dans ce petit travail. En attendant plus mûre réflexion, je vous indiquerais :

V Essai sur le Beau, de Burke (il n'est pas digne de

Burke, mais je vous disais que je prends les livres comme une manière de penser autrement qu'eux) ;

Le livre Sur le Beau, dé M. Levôque ( à parcourir) ;

Le livre de M. Cousin ; Du Bien, du Vrai, etc.;

Quelques Sermons sur le Luxe, des grands sermonnaires ou de Nicole ;

Parcourir la Richesse des Nations, de Smith ;

La Lettre de Rousseau à dAlembf^rt, sur les spectacles ;

Et, pour voir le luxe d'agrément et de bien-être, le Mondain et la Défense du Mondain, de Voltaire.

Adieu, chère madame, mille tendres respects. J'aurais bien dû vous écrire plus lisiblement, mais vous verrez, par la première page, que j'ai voulu sans y parvenir. Puisque vous souffrez des yeux en ce moment, mademoiselle Aline aura peut-être la bonté de vous déchiffrer ma lettre. Elle y verra que je la trouve bien aimable, mais il n'y a pas grand mal à cela.

A'MADÂME LA BARONNE A. DE STAEL

Versaille», 19 août 1868.

Sans VOUS, chère amie, je n'entendrais aucun bruit de la famille. Vous êtes probablement la plus fatiguée, la plus occupée et la plus attentive aux ennuis des autres. Je n'ai pas entendu parler de d'Haussonville depuis que j'ai reçu les épreuves de son excellent et brillants travail. Il a un succès considérable et bien mérité. 11 a beaucoup de vues et d'esprit et pourtant a su prendre l'attention de ce tout le monde qui est dur à la détente en fait d'attention et qui n'aime pas qu'on ait phis d^esprit que lui. C'est presque la per-

176 LKTTRES.

fection en fait de talent que d'unir le suffrage des demisots h celui des gens distingués par l'intelligence. M. de Rochefort ne va qu'aux sots et M. de Hémusat qu'aux gens d'esprit.

M. Piscatory m'écrit que ses moissons sont rangées selon sa fantaisie ; qu'il a le plaisir de voir la pluie qui tombe sur ses champs où il n'y a plus rien à geler. Il jouit de son bonheur comme agriculteur et se dit avec joie en se couchant qu'il ne rentrera pas dans la carrière ingrate de candidat. Il est comme cette demoiselle de madame de Sévigné qui se sentait si heureuse, en disant ses prières du soir, de n'avoir pas épousé le duc de Ventadour.

Vous aurez lu avec intérêt la petite scène de la Sorbonne quand madame Gavaignac a fait signe à son fils de ne pas aller recevoir un prix des mains du prince impérial. Quoique je trouve la personne charmante, avec son air de reine d'une République, je suis fâché qu'elle ait fait cet éclat inutile; Les coups de force n'ont de dignité que quand ils sont nécessaires, sans quoi, ce genre de démonstration a trop Tair de vouloir provoquer l'attention. Je crois que Cornélie, dans Rome, n'aurait pas fait ce petit tapage, ou n'aurait pas envoyé ses enfants au lycée Gharlemagne.

Adieu et mille tendres respects. Je voudrais bien vous voir dans ce Goppet, qui me semble mon lieu naturel. Je renoncerais pour cela à toutes les trompettes de la cavalerie qu'on entend autour du château de Versailles.

Qui a une mauvaise santé n'est bon à rien. Gom.ment faites-vous donc pour être bonne à tout ?

LKTTHES. 177

A MADEMOISELLE GAVARD

Versailles, 30 août 1868.

Je suis très heureux que le volume du jeune ministre de Sainl-Audrews ait eu quelque intérêt pour vous. L'auteur est certainement un homme d'esprit et d'esprit original. Il a même les défauts des hommes qui pensent par eux-mêmes ; il a des longueurs où il se livre à ses fantaisies sans trop chercher si le lecteur a le même goût que lui pour ce qui l'occupe. Walter Scott était sujet à cette faiblesse et aussi madame Sand. Les gens sans originalité et d'un peu de talent ont plus de discrétion. Ils disent aux autres ce que les autres désirent entendre. Les sentiments vifs et forts sont portés au rabâchage, justement parce qu'ils sont vifs et forts. Je croyais vous avoir quelquefois recommandé les autres écrits du ministre de Saint-Audrews, ses Récréations d'un prêtre de campagne^ et ses Récréations (Tun pasteur de la ville. Us fourmillent d'observations morales très justes sur la nature humaine; les bons esprits qui ne se reconnaissent que dans les lieux communs sont capables de lui reprocher quelque recherche et quelque subtilité ; ils diront que cela manque souvent de simplicité et que la saine littérature ne cherchait pas ainsi midi à quatorze heures, à quoi on peut répondre que quand deux ou trois siècles de littérature ont analysé ou peint les grandes roues de la nature de l'homme, il est naturel, pour éviter l'ennui et aussi pour aller plus avant dans les choses, de regarder aux petites roues qui ne laissent pas de s'engrener aux grandes et de faire aussi beaucoup d'ouvrage. Je

I n'aime pas extrêmement la disposition qui fait crier au marivaudage, dès qu'un écrivain sort du lieu commun. Il faut être Bossuet ou Pascal pour raviver les lieux j communs par une élévation sincère, et je conviens ?bien volontiers qu'alors les grands traits sont supérieurs à tout le reste.

C'est aujourd'hui surtout que je souhaiterais d'être à Thun, et, il me semble de plus qu'il est bon de courir le monde et de voir le plus qu'on peut des beaux spectacles de notre terre. En mettant le temps bout à bout, j'ai vécu des années dans le canton de Vaud et de là je n'ai guère visité que Fribourg. J'en suis fâché pour moi, car j'ai remarqué que chaque beau lieu qui nous a frappés unit indissolublement son souvenir à tout un ordre de pensées sans rapport direct, mais avec un , lien secret, avec ces spectacles de la nature. On dirait / que le monde du dehors est comme un livre qii'on lit sans en connaître les mots bien distinctement. On n'en saurait faire le mot à mot, mais on arrive au sens ; com ment? Je crois que nous n'en saurons jamais rien.

Je ne sais rien et je crois qu'il n'y a rien à savoir à Paris. Le maître parcourt rapidement son empire en chemin de fer, mais je crois parfois qu'il n'est pas plus occupé que les rois mérovingiens quand un paisible attelage de bœufs promenait dans Paris le mo< narque indolent.

A M. GAVARD

Versailles, 20 août 1868.

Que VOUS êtes aimable, cher monsieur, de vous souvenir des solitaires malades tandis que vous êtes dans

la plus aimable compagnie et parmi toutes les splendeurs d'un été de Suisse, sans compter les rois et les chambellans à la jambe cassée. J'espère que mes remerciements vous retrouveront encore à Thun. C'est, je crois, le lieu où notre Empereur a fait son instruction militaire (je ne sais pas bien où il a étudié la politique des Etats). Avez-vous fait un pèlerinage à la maison qu'il a habitée comme officier dans l'armée helvétique? Je compte que la Suisse, en corps de nation, y a fait mettre quelque inscription qui conserve ce grand souvenir. Pour mon compte, cependant, comme je n'ai pas du tout Tesprit qui fait oublier le passé devant Téclat du présent, je resterais volontiers dans l'hôtel que vous habitez, pour entendre un jeune prince (le duc de Chartres) plein de feu et d'esprit et de hauteur de courage, qui est là comme un cheval arabe attaché au piquet, voyant de loin un gros cheval de brasseur qui se promène lourdement et nonchalamment, qui se promène en maître, écrasant rherbe sous ses grands pieds.

A MADAME DONNÉ

Pari8> 2 septembre 1868.

Chère madame, votre lettre est venue à Paris où je n'étais pas ; de là, après un peu d'hésitation, elle est allée à Versailles où je n'étais plus. C'est ce qui fait que je ne vous en ai pas remerciée aussitôt que je l'aurais voulu. Je ne pensais pas que vous vinssiez sitôt dans nos quartiers. 11 me semble que vous ne les prenez pas en très bonne part. Vous parlez des environs de Paris, en regard du climat de Montpellier, comme Eudora

quand il comparait la Germanie à TArcadie. Il méprenait, dit-il, je ne sais quel désir cT abandonner lès aigles; mais, comme Montpellier est de Tobéissance des aigles aussi bien que les environs de Paris, je pense bien que vous n'avez pas de ces désirs séditieux.

Quelle belle soirée d'été vous avez donnée à Montpellier! Je suis sûr que cette fête universitaire avait plus grand air que la solennité du concours général. Le fantôme de la République n'est point apparu chez vous comme il a fait à la Sorbonne. J'ai eu l'honneur de voir une fois ou deux madame Cavaignac ; elle n'a pas du tout l'air d'un fantôme et si la République avait connu la figure de Cornélie, peut-être que les bourgeois de Paris en auraient moins peur. J'avoue qu'au premier moment je n'approuvais pas beaucoup madame Cavaignac. Malgré l'agrément de sa figure et la noblesse de son caractère, je trouvais qu'il y faut regarder à deux fois avant de faire une scène publique qui ne peut avoir de suite ; mais on me dit qu'il y avait peut-être une scène préparée pour que le fils de Gaton fût amnistié par le jeune César et alors je comprends que Cornélie ne se soit pas prêtée à cette réconciliation ; et puis, peut-être que tout cela n'est que Teffet du hasard.

Nous autres, gens de l'opposition, nous sommes portés comme Tacite, quoiqu'avec moins de talent, à raffiner sur tout et à trouver des combinaisons savantes ^et perverses à de pauvres gens qui ont juste le nécessaire, et pas toujours, en fait d'intelligence.

Ainsi, chère madame, malgré tous vos tracas de maîtresse de maison, vous avez pu beaucoup lire et beaucoup écrire. Je serais encore plus curieux de ce que vous avez écrit que de ce que vous avez lu. Je suis

toutefois porté à croire que vous avez sur ce point une invincible discrétion, quoique vous vous accusiez fort à tort du défaut contraire ; mais, pour traiter ce sujet d'une façon désintéressée, je crois qu'il faut écrire même quand on a la manie perverse de n'en rien montrer. L'obligation de donner un corps à ses pensées fait bien plus que les éclaircir et les ordonner ; elle en fait naître d'autres qui auraient dormi à toujours dans le fond de l'intelligence. C'est sans doute un grand plaisir de regarder longtemps à ses impressions et même à s^s sensations les plus fugitives, assez longtemps pour en voir se dégager les idées claires qu'elles couvrent et qu'elles enveloppent. J'ai toujours tenu que qui saurait regarder en soi quand l'eau est un peu tranquille y verrait des choses surprenantes et dont il n'a pas conscience, et que c'est dans ce fond sourdement agité qu'est la source de Toriginalité de chacun. La difficulté est de mettre le grain J de sel sur la queue de cet oiseau toujours inquiet,] mais on le peut par la patience et l'attention. C'est* un voyage en soi-même comme celui d'Aristée quand il descend sous la mer dans la demeure de Cyrène :

Ibat et ingenti mota stupefactus aquarum, Omnia sub magna labeniia flumina terra Spectabat diversa locis, Phasimque Lycumque) Et caput ande altus primùm se erutnpit Enipeus.

Toutes les sources des fleuves sont là, et, quant à ce latin tout étonné de sa hardiesse^ il est là, chère madame, pour vous montrer l'excès de votre réserve. .. Mille tendres respects.

Page 1