IV
A M. CH. GÂYARD.
Broglie, 22 septembre 1868.
Savez-vous, cher monsieur, si le roi de Prusse est de bonne humeur ? Je vous avoue que, après les bruits qui couraient, je n'osais pas trop sortir de chez moi de crainte de rencontrer quelque légion de ce redoutable monarque. Enfin, si les ministres signataires n*ont pas signé, ils doivent le dire publiquement, sans quoi il les faut fouetter sur cette même place de la Bourse. Quand on prêtait à M. de Fontanes^ qui n'était pas Catond*Utique, des paroles qu'il trouvait indignes d'un honnête homme, il faisait mettre un efratum du Moniteur^ bravant un homme qui ne revenait pas du Mexique, mais bien d'Arcole et des Pyramides et de Marengo. J'ai cherché Verratum delà lettre à la Bourse au Moniteur et j'aurais été bien surpris de l'y trouver. Je compte que M***, à la prochaine réunion de la Chambre, interpellera les ministres sur le peu de soin qu'ils ont de notre dignité nationale. Gela ne m'enpêche pas de regretter M. Dufaure. J'aurais voulu le voir serrant comme dans un étau l'enflure de M . Rouher. Il excelle à serrer les gens à la gorge. C'est un soin que négligent souvent de très puissants orateurs ; quand ils ont secoué vigoureusement leur adversaire, ils le lâchent, et s'il va se cacher pour quelques jours, son insolence ne tarde pas à repousser. Il ne faut jamais iréduire les gens à l'absurde en conversation et il faut /toujours les réduire à l'absurde dans un parlement. M. Dufaure a tous les outils nécessaires pour ce genre d'opération inhumaine. Je me flatte qu'il arrivera inévi-
tablement aux élections générales, mais qui sait si nous serons demain, et s'il y aura des élections générales ? Le temps est noir comme de Tencre ; or, quand le temps est gros, Téquipage mal recruté, le commandant peu éclairé, les officiers du bord mal choisis, on peut craindre qu'il arrive quelque chose au bâtiment. Je pense toujours, depuis quelque temps, au naufrage célèbre de la Méduse, que commandait un M. deChamarens, homme de bonne famille, mais qui ne savait pastrèsbien ce que c*était qu'un gouvernail, une vergue, une voile. Il n'est pas aisé de voir ce qui s'estpassé en Espagne. On a de la peine à s'intéresser à quelqu'un dans cette région sauvage où l'on ne comprend rien à personne. Toujours est-il que la pauvre Reine qui venait échanger des politesses avec un voisin aura été obligée de retourner chez elle pour faire fusiller un certain nombre de ses sujets. Tout cinquième acte finit ainsi dans cette Espagne et je n'aime pas les mélodrames. M. de Yiel-Castel s'annonce ici pour la fin de la semaine. Il nous expliquera ces révolutions qui sont des énigmes... Quand nous en aurons une, si nous en avons une, elle ne sera pas si difficile à expliquer.
Et vous, cher monsieur, dites-moi quand on peut espérer vous voir dans ces bois? Je crois que vous êtes repris par quelque mal, puisque vous consultez votre médecin à grande distance. Les médecins devraient être tenus à la résidence, comme les évoques.
AM. MASSON
Broglie, 1«' octobre 1863.
Ainsi donc, voilà le Irône d'Espagne renversé. Gela ne laisse pas que de faire un trou sur la carte d'Europe. De grands politiques comme M*** ne prennent pas garde à ces petits faits, mais les tatillons comme M. le cardinal de Richelieu et M. Pitt y auraient regardé. Les personnes qui aiment à prévoir l'avenir ont là un beau champ pour leurs spéculations. Quoi qu'il ^ soit, il se passera longtemps avant que l'Europe puisse chanter un concert et ce n'est pas le temps pour elle de prendre des leçons de M. Viault. Il est certain que le jour n'est pas venu de faire Téloge de M. Rouher non plus. Nous pourrons dire à son enterrement qu'il était supérieur à ses camarades -ébis la maison où il servait, et voilà tout. Quant à lé* nommer le même jour que le cheval de Job, c'estvous qui avez tort, mon cher ami, de faire ce rapprochement. Il ne faut pas parler le même jour de deux êtres si différents.
Si vous ne vous guérissez pas de vos maux, il m*en vient à moi tous les jours de nouveaux ; j'ai des rages, de dents effroyables après avoir ignoré toute ma vie le mal de dents. J'ai à tous moments l'idée que je vais tomber comme un homme ivre. Enfin, je serais moins étonné que M. Walewski si je tombais 4r'apoplexie dans les bois de Broglie, Mille amitiés.
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AM. DE LAROZIÈRE.
BrogHe, 5 octobre 1868.
Mon cher ami, je ne sais si je vous en écrirai bien long. Je suis dans une crise de santé* terrible, attaqué de partout comme un arbre qui aurait deux ou trois bûcherons à son pied avec des haches bien affilées. La liste de mes maux serait trop longue pour un homme qui est dans le mouvement de Paris. Je pourrais la donner à Job quand il était sur son fumier. Yoici dix jours que je n'ai pris une plume, parce que la tête me tourne. Il est vrai qu'elle me tourne quand je marche, aussi bien que quand j'écris. Vous n'avez jjas idée de la profondeur de mon découragement. V|
Je ne comprends pas bien, selon la philosophie de l'histoire, la mort de M. Walewski. C'était un homme doux et bienveillant, qui ne donnait, dit-on, que de bons conseils ; qui n'avait guère, je crois, abusé de sa faveur ; qui n'était ni avide ni insolent ; qui ne scandalisait point par une fortune déréglée. C'était aussi le dernier héritier direct d'un grand homme, et c'est quelque chose de voir finir une grande race. Chose singulière^ on pense moins à sa grande origine depuis qu'il a été mêlé à ce second empire. On en serait bien plus frappé s'il était mortsous la royauté de la maison d'Orléans, colonel d'un régiment de chasseurs. La vraie pourpre brille moins parmi les oi^ipeaux d'une fausse grandeur. Si son convoi plus modeste avait passé, il y a vingt ans, sous la statue de la place Vendôme, on l'aurait suivi du regard avec un intérêt triste, et de
grandes images auraient passé par Tesprit qui auront été dissipées par cette affectation de luxe royal, tous ces conseils, tout ce sénat, tout ce peuple, toute cette armée qui ne pensaient assurément ni à Lodi ni à Waterloo, ni aux plaines de la Pologne, ni à Sainte-Hélène.
La brochure que vous approuvez fait son effet. Elle se vend quelque chose comme 25 centimes, je crois. Il est vrai que c'est encore cher pour les habitudes des Parisiens riches. Je crois qu'on cessera aussi bientôt de lire en Angleterre, quand l'imagination se nourrira des doctrines de Gobden, et que le suffrage universel sera sur son large trône à ras de terre. Mazaniello régnera bientôt partout.
Adieu, mon cher ami ; je ne vois pas ce que je vous écris, mais je voulais vous remercier de votre aimable lettre, et de toute votre bonté durant mes derniers jours à Paris. Si vous m'écrivez, ce sera une œuvre de charité.
AU mf*:me.
Paris, 18 novembre 1868.
Mon. cher ami, vous aurez certainement toutes les facilités du monde pour lire le volume dont vous me parlez, mais cela, bien que réglé sur l'expérience, a l'air aussi chimérique que le gouvernement de Salente, quand on regarde ce que nous voyons.
M. A. deBroglie a eu beaucoup de regrets de ne pouvoir assister aux funérailles de M. de Rothschild. Le président du conseil deSâint-Gobain,M. Hély d'Oissel est mort avant-hier et le service funèbre était à onze
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heures aujourd'hui, et il fallait, je crois, parler sur sa tombe.
Cette mort de M. de Rothschild est triste de toutes les façons.Il était parmi les puissances de ce monde et cette puissance avait ce caractère singulier aujourd'hui de repousser les alliances et les combinaisons douteuses. On ne saurait donner cette louange qu'à un bien petit nombre de princes établis en autorité à l'heure qu'il est. Il avait été doué plus qu'aucun autre homme, peut-être, du génie des grandes spéculations, et ce génie s'est laissé arrêter par les scrupules de la conscience ou de l'honneur, malgré la contagion de l'exemple, et quand il lui était si facile d'emporter toutes ces eaux bourbeuses dans le torrent de son crédit. On verra, je n'en doute pas, qu'il était comme un frein salutaire aux entreprises extravagantes et malhonnêtes qui sont une des formes de la fièvre qui travaille le monde. Et puis, il est triste aussi de voir ces richesses des Mille et une nuits acquises par la supériorité de l'esprit et par le travail échapper des mains de celui qui en faisait un si noble usage. Dites-moi comment est madame de Rothschild dans ces premiers jours qui sont si terribles à passer.
Bonjour, mon cher ami ; mille et mille amitiés.
A M. PISCATORY
Paris, 2 décembre ISÔ'^.
Mon cher ami, j'imagine que demain personne ne pensera à célébrer à Ghérigny l'anniversaire de la mortde Baudin. Nos paysans n'entretiennent pas de ces sentiments séditieux, mais on dit qu'ici le gouver-
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nement croit qu'il pourrait bien y avoir du bruit. Sî les républicains font cette sottise, ils sont plus fous que nature, mais ils sont bien capables d'être plus fous que. nature, et ce ne serait pas la première fois qu'ils rauraient montré. Quelques malheureux seront tués par un gouvernement armé jusqu'aux dents et qui ne craint pas que ses turcos soient arrêtés par des scrupules de politique ou de conscience dans leurs charges à la baïonnette. Cela n'arrive que dans les armées formées par le maréchal Saint-Cyr;et puis, quand une vingtaine de braves gens écervelés seront restés sur le carreau, les bourgeois, dans leur sagesse, prendront peur et maudiront de plus belle les sentiments libéraux. Il faudrait que la liberté eût la vie dure pour durer chez nous où les gens paisibles veulent la tenir dans une glacière et où les républicains ne sont pas contents si on ne chauffe son appartement à cent degrés Réaumur au-dessus du bon sens. Je n'ai jamais vu Paris plus désert des amis qui forment notre petit cercle habituel ; le mouvement est à Compiègne. On y tue des lièvres et on y joue aux jeux d'esprit. Je ne sais pas si Bossuet aurait été assez hardi pour dire, dans ses sermons, à l'Empereur dans toute sa gloire: « Quand les princes négligeant de connaître » leurs affaires... ne travaillent qu'à la chasse, comme » disait cet historien, n'ont gloire que pour le luxe ni » d'esprit que pour inventer des plaisirs, alors, etc.. » etc., etc. »
Je ne vois pas à la présente cour de prédicateur en état d'avertir que cette manière de vivre chez les princes menace terriblement les maisons régnantes.
Vous voyez que je n'ai pas du tout dessein de vous donner ce que^vous nommez le bon exemple, puisque j'allonge ma feuille de papier. Il faut bien causer un
peu. Le moment vient où c'est à peu près le seul plaisir de la vie. Il reste encore à parler des choses et à les juger hardiment, quand on n'y peut rien. C*est quelque chose encore que d'être spectateur, quoi qu'en disent les découragés qui prennent les restes de la vie avec humeur et qui s'ennuient en conséquence.
Aujourd'hui il semble que l'on n'aura pas de train; mais comme il suffit d'un caprice pour l'engager, il faut attendre la fin du jour et allumer une chandelle à la Vierge pour que les partisans de Baudin ne soient ^ pas si fous. Il me semble que MM. Jules Simon, Jules Favre et Pelletan doivent être honteux de commander, je veux dire d'obéir, à ces gens si indociles en bon sens.
De paix ou de guerre on n'en parle plus; probablement nous ne perdrons pas pour attendre. Il est triste de penser que notre sort se décide dans les rêveries d'une tête confuse au milieu des jeux puérils deCompiègne. Heureusement qu'il est dit dans l'Écriture, sur la sagesse et la puissance de Dieu : Je connais tous les oiseaux desmontagnes, et toute bête est àmon commandément ; cepsLSSdige montre bien que laProvidence tient dans ses mains le cœur des princes de la dernière de nos dynasties, mais il n'est pas dans les habitudes divines de faire beaucoup de miracles. Dieu ne tire que rarement de l'huile d'un mur. Qui donnerait un chef à nos armées? Sans compter que Voltaire disait déjà des armées de la fin de Louis XIV :« Cet esprit de confiance et de supériorité, l'âme des troupes françaises , diminuait déjà un peu. »