LXXXVIII
A MADAME DONNÉ
Paris, 7 décembre 1868.
Voilà un homme qui ne ressemblait guère à M. *** et dont M. de Sacy va faire l'éloge aujourd'hui dans Augerville. Il y avait dans M. Berryer une réunion de dons et de qualités d'esprit qui le rendait un homme rare. La nature avait tout préparé en lui pour en faire un orateur, ce qu'elle fait rarement pour les modernes. M. Pitt était grêle, M. Fox lourd et embarrassé dans sa démarche, lord Ghatham goutteux, M. de Serre malade de la poitrine, etc., etc. ; mais quand la nature s'est miseen frais pour l'extérieur de l'orateur, elle refuse souvent le génie oratoire à ces favoris-là. M. Berryer s'est trouvé avoir beaucoup de Fox et beaucoup de Talma. Ceux qui ne l'ont pas vu et entendu n'ont pas vu quelque chose de ce que rêvait Gicéron pour l'orateur. Déplus, il avait l'esprit singulièrement doux, aimable, ouvert à toutes les impressions élevées. Je n'ai nul goût pour le parti dont il était, mais, en l'écoutant, on se prenait d'un certain goût momentané pour l'autorité des vieilles traditions ; on voyait en beau les vieilles cités du passé :
Fluminaque antiques subterlabentia mw*0St
et il faut ajouter qu'il a toujours entendu faire régner une liberté honnête et grave dans ces grandes citadelles. Il n'a jamais conseillé les siens que dans ce sens, et, dès sa première jeunesse, il s'est refusé à partager les haines et les violences de ses amis. Le bar-* reau du Midi doit avoir envoyé des députations aux
LETTRES. i94
funérailles, car il avait, plus raisonnables, les opinions du Midi. Votre faubourg Saint- Germain de Montpellier le trouvait-il assez légitimiste ? Mais quelle précipitation Ton meta mourir! Les trois quarts de nos hommes distingués ou illustres s'en sont allés. M. de Lamartine est dans un état de santé lamentable. Sa vie intellectuelle est, dit-on, presque éteinte. Victor Hugo est plus que malade ; il ne dit plus que des sottises dans les journaux; il prêche toutes les douceurs de la philanthropie avec Taccent de 1793. ^Quelqu'un qui n'était pas doux, c'est l'Empereur que raconte M. d^Haussonville, dans ses rapports avec le pauvre Pape à Savone. Je ne voudrais pas plus être soigné par le médecin qu'on voit là que par l'herboriste du procès qui se juge à Marseille.
Je ne sais que Werther qui soit un grand roman en allemand. Je veux pourtant, comme le marquis de Posa dans Schiller, ne point oublier les rêves de ma jeunesse, et, je dois avouer que j'ai pris plaisir aux romans d'Auguste La Fontaine. Il est prudent de ne pas relire ce qui a ravi dans l'enfance et dans la première jeunesse. G*est tout ce qu'on rêvait soi-même qu'on lisait entre les lignes. On a dit que la musique abonde dans le sens de ceux qui l'écoutent. Gela est probablement encore plus vrai des premières lectures qu'on fait quand on est curieux et ému sans avoir encore rien vu et rien éprouvé, pour ainsi dire. Plus tard, c'est le contraire qui arrive. On compare ses pensées et ses impressions aux impressions et aux pensées de l'auteur, et on le juge sur la ressemblance ou la différence de ce qu'on voit en soi avec ce qu'on voit dans l'écrivain.
A M. PISCATOHY.
Paris, 28 décembre 1868.
Le pauvre M. de Moustîer esl toujours bien malade. Sa démission paraît lui avoir été le coup de la mort; je ne croyais pas qu'on pût mourir aujourd'hui de ces choses-là. 11 parait que les âmes se mettent toujours en équilibre avec leurs gouvernements, et Racine est à Louis XIV comme M. de Moustier est à l'Empereur que nous savons. Les âmes des hommes sont élastiques, je veux dire qu'elles se rétrécissent suivant le besoin des temps. Le monde garde toujours les mêmes rapports, bien que les terines soient plus grands ou plus petits. Et voilà Tapplication de l'algèbre à la platitude. C'est ce qui fait que les mêmes lieux communs s'appliquent aux révolutions les plus diverses et que M*** peut tenir à peu près le môme langage à toutes les dynasties. Quand je dis M***, je veux dire aussi M. Troplong, sorte de Merlin de l3as étage, né heureusement pour nous dans des temps plus doux. Il était digne de la belle invention de Merlin que des prêtres qui tâchent de faire des couversions sont coupables d'embauchage, puisqu'ils recrutent pour un gouvernement étranger, à savoir pour le Pape. On prétend que ce tout petit Papinien ayant fait orner sa demeure des chefs-d'oevre de la peinture, qu'il aurait fait tirer du Musée, a failli l'autre jour nous brûler ces chefs-d'œuvre, le feu ayant prisa sa cuisine qui doit être voisine de son cabinet. Il paraît que tous ces grands tableaux de l'État, qui n'ap^ partiennent qu'à l'État, sont décrochés sans cérémo-
nie pour aller orner les murailles des salons de nos gens établis en autorité. Ce n*est qu'une insolence, mais c'est une grande insolence. Voyez-vous d'ici le tableau des Thermopyles chez ces messieurs qui disent : Passant^ va dire à qui tu voudras que nous vivont icipour violer ks lois et nous moquer de la morale et rire de la bataille de Sadowa et de ceux qvi ont quelque tristesse de la grandeur démesurée de la Prusse, Après novs le déluge, et nous nous serons toujours joUotent amusés !ll Dites-nous quel jour vous arrivez. Nous ne pourrons pas faire orner votre chambre des tableaux du Louvre, mais ce ne sera pas faule d'avoir envie de vous faire fête. Je le croîs bien qu'on n'entend pas grand'chose des féeries de Shakespeare ; mais c'est la mode d'y tout entendre et d'y tout admirer.
XG.
A MADEMOISELLE GAVARD
Paris, 16 Janvier 186d.
Je crains bien, mademoiselle, que les gens qui se scandalisent si fort de Marivaux, ne lisent sans les remarquer des livres tout autrement choquants, mais la mode et la vogue purifient tout. Il est certain qu'on aimerait bien à causer de temps en temps avec l'aimable Marianne. Elle a des sentiments confus de toutes les sortes, ce qui donne la grâce, et le lendemain, elle débrouille cet écheveau un peu emmêlé de ses doigts effilés, ce qui donne l'esprit. C'est la fleur de la première partie du xviii* siècle... la fleur de l'esprit de société, raffiné, mais naturel encore. Le marivaudage de ce temps-là est naturel comme Homère en comparaison des sottises affectées qui farcissent les romans
d*à présent. Je n*ai pas fait grande attention à M. de Climal, mais ce pourrait bien être un fort honnête homme aussi, si nous le comparions à beaucoup de vivants plus ou moins constitués en dignité à ITieure qu'il est.
Je vous trouve un peu froide pour les volumes de madame Riccoboni. Gela est lent et pas vivement coloré, mais les pastels un peu effacés sont quelquefois bien jolis. Ils laissent à l'imagination à remettre çà et là les teintes qui ont pâli.
Oui sans doute, M. Lanfrey est rude comme les sentiments et les opinions de son parti; c'est un procureur général contre le premier Empereur. Ces procureurs généraux s'échappent rarement sur les beaux côtés de leurs ennemis. M. Lanfrey ne se représente pas bien, j'en suis sûr, le jeune général de l'armée d'Italie revenant à Paris après Arcole, n'ayant pas encore la terrible folie de sa toute-puissance, jeune, espérant tout et faisant tout espérer de lui. Les femmes le regardaient toutes tremblantes comme le jeune dieu de la guerre ; en le voyant elle croyaient entendre le bruit des canons et des tambours au pied des Alpes dans le soleil d'Italie. M. le maréchal*** ne donne qu'une idée vague des émotions que cause la vue d'un général de vingt-sept ans, rayonnant de gloire, d'esprit, de génie, d'audace. Mais M. Lanfrey n'est pas si frappé des côtés brillants du héros que des derniers actes de la tragédie qui commençait si bien, et il faut convenir qu'il y a de quoi attrister un peintre.
J'ai bien regretté que ma misérable santé ne m'ait pas permis d'assister au mariage de M. votre frère. J'ai songé souvent ce jour-là à ce que cette fête avait de tristesse pour vous, mademoiselle, qui n'avez pas pu y prendre part ; mais les soins de M. Chauffart
VOUS ménageront pour un peu plus tard quelque beau Voyage en Italie en compagnie des vôtres et de votre aimable belle-sœur. On me dit qu'elle éblouissait toute réglise par sa grâce et son éclat deJjeauté.
J'ai trouvé M. Chauffart très aimable^ de beaucoup d'esprit et d'une conversation pleine d'intérêt. M. Gb. Gavard, craignant sans doute de l'ennuyer, n'a pas voulu me présenter à lui, mais j'ai tâcbé de faire mes petites affaires moi-même et je me suis présenté timidement.
Je ne connais que des admirateurs de Bourdaloue. Je sais des personnes de beaucoup d'esprit qui le préfèrent même à Bossuet, pour ses sermons. J'ai toujours trouvé sa logique un peu moins exacte qu'on ne dit. Il paraît bien que c'est le Démosthène du cbristianisme pour une certaine insistance énergique sur les points importants d'une affaire. Madame de Sévigné en avait la tête tournée. Tout cela donnerait bien envie de l'admirer pour avoir l'air comme il faut dans le grand monde intellectuel.
XGI.
A MADEMOISELLE MARIE DE SAINTE-AULAIR E
Paris, 17 janvier 1869.
Je ne saurais VOUS dire avec quel plaisir j'ai reçu cette petite lettre de Gênes, ma cbère Marie... Vous avez donc vu Gênes et cela vous aura fait quelque bien. C'est par là que j'ai commencé à admirer l'Italie. J'ai vu de plus grandes choses après, mais tout Gênes m'est resté dans la mémoire. C'est la première personne que j'aie rencontrée dans ce pays. Je revois encore cette jolie église de VAnnunziata^ et les grandes
im LETTRES.
villas mélancoliques qui regardent la ville et la mer du haut des pentes, et ces petites ruelles formées de magnifiques maisons avec leurs terrasses sur le port et les eaux. J*aurais volontiers fait marché pour ne jamais sortir d'une certaine villa Pallavicini qui a de si grands arbres tristes, de grandes salles tristes et démeublées, et une grande grotte dévastée où Teau tombe lentement sur des murailles de mousse verte. (Je crois qu'il y a une autre villa Pallavicini plus gaie que je n'aimais pas.) J'aime jusqu'à ces fortifications de Gènes qui ont une si longue et si. tragique histoire qui finit presqu'à nos jours. Je crains que vous n'ayez vu aussi tout cela qu'en courant, et le premier désir que donne ce genre de nature et de monuments, c'est de s'établir au voisinage pour n'en plus bouger. On peut porter là les grandes tristesses sans souffrir d'aucun contraste. La mémoire de votre aimable sœur peut vous suivre dans ces beaux lieux oîi la nature est si vive, mais où les souvenirs sont plus beaux que la vie d'aujourd'hui. L'arrivée de Victor vous aura été un soulagement dans votre triste, triste vie. La princesse Gzartoryska est-elle aussi tout à fait dans votre voisinage ? Ce n'est pas trop de tout le monde autour de soi pour conjurer les accablements. Le mouvement fatigue parfois, c'est vrai^ mais l'immobilité dans l'anxiété est encore plus terrible.
XGIL
AM. DE LAROZIÈRE.
Paris, IS février 1869.
Mon cher ami, j'ai grande hâte que ce charmant tableau vous soit restitué. On. craint intimement que
de telles figures ne mettent le feu à une maison. Non, non, jen*aimerais pas à voir le modèle de cette altière photographie. Après que les vieillards eurent vu, par hasard, Hélène aux portes de Scée, au dire des commentateurs, ils restèrent, pendant plus de huit jours, assez Iristes et très grognons dans leur famille.
Voulez-vous bien mettre, avec tous mes respectueux hommages, mes plus vifs remerciements aux pieds de madame de Rothschild qui vous a permis de me montrer cette brillante image.
Quiaurait cru que la guerre pourrait sortir des raîls d'un chemin de fer ? Comment TEmpereur permet-il à ces étourdis de journaux de jouer aux cartes la nuit sur des tonneaux de poudre ? Il y a des gens qui disent qu'il compte faire des élections triomphantes en amenant à Paris, pour le mois de mai, M. de fiismark les mains liées derrière le dos. Ce dessein n'est pas vraisemblable, mais il est vrai que le prince à qui on le prête n'est pas vraisemblable non plus.
Vous sentez- vous bien humilié de tout ce qu'on dit \ depuis quelques jours, des honteuses faiblesses du l roi Louis-Philippe dans sa politique extérieure ? 11 est 1 bien vrai qu'il n'est pas allé hardiment au Mexique contre vent et marée, mais il n'en est pas sorti non ; plus sur un signe menaçant du ministre des affaires étrangères des États-Unis. Il est vrai qu'il n'a pas fait ; un empereur de ce même Mexique, mais il ne l'a pas j aussi quitté au moment qu'on le fusillait à la vue des / deux mondes.
Adieu, mon cher ami. Ne perdez pas une lettre qui n'est pas propre à m'assurer une préfecture.
XGIII.
A MADEMOISELLE DU PARQUET
Paris, 23 février 186 \
Que vous êtes bonne, chère mademoiselle, de n'avoir pas oublié cette prière pour les photographies. J'ai été charmé de la figure de la princesse Marguerite. Quelle aimable expression, si noble, si fine, et, il me semble aussi, un peu triste I Je crois qu'on deviendrait orléaniste rien qu'à voir ces charmantes images, et tous les discours de M. Rouher languissent auprès d'elles.
Les revues semblent fleurir comme au printemps. Le Correspondant et la Revue des Deux Mondes sont singulièrement animés. Elles font bien de redoubler d'esprit, car nous avons maintenant à Paris un autre objet de curiosité qui fait tourner les têtes. Ces leçons de MM. Saint-Marc Girardin, J. Simon, Laboulaye, Albert de Broglie tiennent tout le monde en l'air. On a toute sorte de peine à trouver des places dans le local le plus vaste. Le prix des billets que des spéculateurs offrent à la porte est fabuleux. Le public très mêlé qui assiste à ces leçons entend malice à tout et applaudit dans une parfaite unanimité. On n'était plus accoutumé, à ce qu'il paraît, à entendre parler librement en public, et je tiens qu'un de ces jours le commissaire de police se prendra aussi à applaudir. Il en sera quitte pour n'être pas nommé préfet ou conseiller d'État. Les provinces prennent aussi le goût de l'enseignement libre. On fait venir un orateur de Paris, et le jour où il parle la ville est en émoi et les autorités établies ont l'air soucieux et grognon.
L'autre jour, on n'entendait que des bruits de
guerre. Les journaux du gouvernement s'élançaient vers la Belgique comme pour la dévorer d'un coup de dents, mais ils rentrent au chenil et n'aboient plus pour le moment. Je ne sais si c'est M. Rouher qui les a menacés du fouet. Ils ne poussent plus que de petits gémissements, commefont les chiens obéissants qu'on remet en ordre. C'est une bien mauvaise habitude do menacer ainsi les gens trois fois par semaine pour aller se coucher après sur la paille...
Adieu, chère mademoiselle. Voulez-vous bien dire beaucoup-de tendres respects à madame votre mère et me réserver un exemplaire dé votre Voyage en Afrique si vous le faites tirer à part.
XGIV.
A MADEMOISELLE GAVARD
Paris, 23 mars 18G9.
Je voudrais bien avoir un Diderot à ma disposition et pouvoir y marquer pour vous les passages lisibles de Jacques le fataliste. Il y faudrait sans doute de terribles coupures, mais je ne sais nul exemplaire à deux lieues à la ronde. C'est fâcheux, car on y trouve des récits d'une vivacité singulière et des traits d'une force qui rappelle les belles gravures à Teau-forte de certains maîtres rudes et énergiques. Mais ce Diderot est un lion qui n'est pas présentable ; il serait nécessaire de le tondre, de lui couper les ongles, de lui arracher les dents, et ce ne serait plus tout à fait un lion.
Pour M. Longfellow, il n'est pas du tout ainsi. C'est un oiseau des tropiques, peut-être un peu trop doux, 1 un peu trop bleu, un peu trop rouge. 11 a plus d'élé-
vaiion que de force. Il a les granfdes pensées qui viennent du cœur, comme le dit Yauvenargues, mais il lui manque Ténergie de Tesprit qui donne bec et ongles à ses pensées. Ne serait-ce pas Berqnin élevé au plus haut des cieux que M. Longfellow? On trouve pourtant de bien jolis vers dans cette Évangéline.
A MADAME DONNÉ
Paris, 26 avril 1869.
Chère madame, malgré ma discrétion affectée, je répondrai avec candeur à la question que vous voulez bien me faire. Non, je n'aime pas qu'on me prenne pour bien portant quand je suis malade... Gomme je garde un certain entrain extérieur de conversation, on en conclut précipitamment qu'un homme qui parle et qui écoute est tout propre. à courir, à voyager, à écrire, à dîner en ville, à aller au spectacle. Qui ne meurt pas promptement d'une maladie est bientôt accusé de feindre d'être malade. Le monde n'aime pas les gens qui ne marchent pas de son pas. On est porté à croire son prochain bien portant parce qu'on ne souffre pas des nerfs d'autrui*
Je ne sais pas si une charmante notice de M. Gochin sur M. Lincoln est arrivée jusqu'à vous. C'est une vie de M. Lincoln improvisée dans une de ces conférences que M. Duruy n'entendait peut-être pas provoquer quand il a fondé sa belle institution des leçons en plein vent. M. Çochin a une faculté d'improvisation vraiment extraordinaire pour l'abondance, la vivacité, la vitalité, les tours heureux, la liberté d'allure, la fami-
liarité éloquente. Ce portrait de Lincoln est de main de maître. On y voit la grandeur morale dépouillée de tout l'attirail de notre charlatanisme oriental et de tous les oripeaux du Garde* meuble et des Menns-^plaisirs. On voit ici un paysan de nature vraiment royale, doux, hardi, généreux, désintéressé, prêt à tout pour faire triompher le bien, droit, modeste, simple, accessible à tous. Quand vous voyez passer Messieurs***, suivant TEmpereur dans un tourbillon de cavalerie, vous n'avez rien devant vos yeux éblouis qui ressemble à cet homme des bois qui ne songe qu'à faire son devoir. Mais je crois que les imaginations françaises seraient peu touchées de ce pur rayon de gran* deur morale. Elles ont besoin de toutes les images de la force et de la richesse pour ressentir la crainte et le respect ; il leur faut la voix du canon, la fumée de la poudre, le bruit des chevaux, l'éclat des sabres, la pourpre des uniformes. C'est là ce qui fait venir les larmes aux yeux à la foule. C'est là que les jeunes filles se promettent d'épouser un officier de cavalerie et les jeunes gens de servir à la cour des maîtres qui ont si grand air, et, du haut de leur cheval, de mépriser les petites gens.
Aimez-vous le petit roman polonais de M. Cherbulliez? Mais je crains que vos mauvais jours de fièvre vous aient à peine laissé le loisir de le lire. C'est dans les écrits de ce jeune homme qu'on voit qu'il n'y a pas que les générations des hommes qui se multiplient et fondent des familles. Le^ personnages des romans ont des enfants que le monde n'a point connus et qui vivent autrement que nous, avec d'autres sentiments, d'autres usages, une autre raison, d'autres passions. Ces familles sortent comme les mites d'entre les pages des livres. Qui a jamais vu
une dame russe comme la dame qui fait tourner la tête au jeune Polonais î Quand je dis qu'on ne l'a jamais vue, j'entends par là dans le monde véritable, mais je dresserais aisément des généalogies en remontant vers la série de nos romans. Ce sont de singuliers êtres que ces descendants des chimères. Ils sont vêtus comme l'un de nous, et souvent à la dernière mode, et l'on peut se tromper sur leur origine tant qu'on ne les a pas entendus parler ou qu'on ne leur a pas touché la main. Cette main est froide comme la glace, leur vie étant dans les ressorts et non dans les nerfs et le sang ; mais, tout morts qu'ils sont, ils se font souvent imiter par les vivants qui ne sont pas très vivants, et cette imitation qui tient à une partie mimique de la nature de l'homme embrouille nos idées sur la vérité des peintures dans les romans, tant on a rencontré de personnes débiles qui les singeaient. On dit : a C'est bien vrai, car mademoiselle une telle est comme cela. » Mais on oublie que mademoiselle une telle copie les romans à son insu jusqu'à un moment de crise où la force indiscutable de la vraie nature fait rentrer mademoiselle une telle ou monsieur un tel dans la réalité.
A M. GUIZOT
Paris, 26 mai 1869.
Monsieur,
J'ai reçu avec beaucoup de reconnaissance et j'ai lu avec beaucoup d'empressement l'introduction au recueil de vos écrits politiques antérieurs à 1830. Est-il possible que moins de cinquante ans nous séparent de ces jours où l'on attendait tant de la raison et où l'on
pouvait croire la force domptée par Tesprit ? Les grandes intelligences avaient là leur vraie place, et il semblait que ce règne ne dût jamais finir; mais si Ton quitte ce volume et que Ton regarde aujourd'hui devant soi, on voit que vous êtes au Val-Richer et que le mot d'ordre et le cep du centurion ont remplacé toute cette belle économie. Que vous avez bien peint le génie particulier du Roi ! et que vous avez bien montré ce qu'étaient ses volontés, un peu persistantes sans doute, mais qui ressemblaient bien peu . à Tentêtement sournois et aveugle que nous avons connu depuis. Ulysse dit quelque part, dans V Odyssée, que c'est une grande duperie à un roi d'être doux et équitable. Il paraît que c'est la fantaisie des peuples, comme de certaines femmes, d'être menés à la baguette. Je crois que la gloire de Bonaparte a été singulièrement accrue par la brutalité audacieuse de ses paroles et de ses actions.
Nous attendions avec anxiété le résultat des élections, et nous en voyons de belles. Les gens sensés et modérés ont pourtant à cette fois fait avec intelligence et persévérance ce qu'il fallait pour conjurer le mal, et nous sommes probablement plus bas qu'en 1863. J'ai cherché M. de Witt avec empressement, et je vois qu'il a eu le même sort qu'Albert de Broglie, M. Paradol, M. Andral, M. Casimir Perier, M. Pasquier, M. de Barante, M. de Ségur. 11 est vrai que nous avons Raspail et Bancel et peut-être Rochefort pour nous consoler.
A MADAME DONNÉ
Paris, 31 mai 1869.
J'étais bien loin, chère madame, de vous croire encore si souffrante. Il y avait tant d'entrain et de pensées et d'esprit dans votre dernière lettre qu'il me semblait que cette fièvre s'en allait, mais ce que vous me dites est bien triste. Cette maladie des yeux sur tous les tracas qui vous assiègent est vraiment trop. La nature est très dure quand elle s'y met et on ne peut pas dire qu'en ce genre elle fasse acception de personnes. 11 y a des maladies qu'on dompte en y résistant, mais les yeux ne sont pas, d'ordinaire, de si bonne composition, et je l'ai éprouvé quelquefois. Ne point lire est une terrible épreuve. Rien ne ressemble moins à lire que se faire lire ; on dirait un air dont l'accompagnement ne va pas ; chacun a sa manière d'accompagner intérieurement ce qu'il lit. Heureusement vous n'avez pas l'habitude de parcourir les livres et c'est un inconvénient de moins pour se faire lire.
Vous n'avez pas perdu beaucoup à ne pas lire les journaux de ces derniers temps, tout hérissés de circulaires et de chiffres. Ce qui est sorti de ce grimoire n'est pas consolant non plus. Le gouvernement a voulu qu'il n'y eût plus d'opposition modérée dans la Chambre. Il a traqué comme des bêtes fauves des gens éclairés qui ne songent qu'à des réformes, et il a, ou protégé sous main, ou même ouvertement appuyé les hommes qui veulent renverser l'édifice, et sans doute tout édifice, quand il a eu le choix de ces deux classes de can-
didats. Le voilà, selon ses vœux, à ce qu'il paratt, avec un troupeau docile et, à Tentour, une douzaine de loups qui aiguisent leurs dents. Je sais bien qu'il compte montrer ces loups comme un épouvantai! à ses sujets afin de redoubler la docilité par la crainte, mais j'ai toujours remarqué que ceux qui passent leur vie à montrer des lions et des tigres et des chacals finissent tragiquement et sont définitivement domptés par les chacals, les tigres et les lions.
Je ne vous conseille pas beaucoup, chère madame, de lire pour vous distraire les derniers romans de M. Victor Hugo. J'en ai lu (dans le Courrier des États- Unis, ce qui est bizarre) la moitié d'un volume. Les détails sont à la fois assommants et agaçants ; ils vous prendraient sur les nerfs. Il n'y a, dans le demi-volume qu'une scène assez pathétique, quand un certain [/rsus recueille deux pauvres enfants abandonnés au froid^ à la faim et à toutes les misères humaines, mais ce sont quatre pages et le reste est à faire tourner la tète de malaise. C'est une imagination de boucher, de fossoyeur, mêlée au pédantisme de Trissotin.
Avez-vous lu Pemette de M. de Laprade et vous en ai-je parlé? Si vous ne l'avez pas lue, lisez-la. C'est l'antipode de M. V. Hugo Largior hic campos ^ther. Quand je dis largior y j'ai tort, car il y a plus d'élévation que de largeur; mais c'est le monde idéal qui coïncide avec le monde réel ; la morale parée de toutes les perles de l'Orient, mais avec goût et sans faste et comme habituée à de pareils présents et toujours simplex munditiis, comme il lui convient.
Je sais peu de médisances pour le moment ; je veux dire de médisances intéressantes, car je ne mets pas de ce nombre les horreurs des préfets dans les élec* tîons, sans quoi je ne finirais pas*