‹ Lettres, avec une introductionChapitre 8 sur 35 · IV · texte numérisé non relu

IV

Adieu, chère madame, je prétends vous écrire et que vous ne m*écriviez pas du tout.

XGVIII.

A M. GUIZOT

Il me semble que les sages blâment ici l'Empereur d'avoir convoqué sa Chambre pour le 28. Ils prétendent qu'il devait laisser dormir durant quelques mois les souvenirs que peut avoir gardé l'opposition des procédés sommaires des préfets. Qui sait, pourtant, si TEmpereur n'entretient pas, dans les secrets de sa sagesse, de grands desseins où il aurait à réclamer soudainement le concours du Corps législatif ? Nous avons déjà compris plus d'une fois, et particulièrement en 1 Allemagne, que ses vues ne sont pas nos vues. L'aigle {française, à ce que dit M. Rouher, plane dans les nuajges bien loin de notre vue et bien au-dessus de notre Svaine prudence ; puis elle fond tout à coup sur ce qui nous paraît une sottise, et la terre demeure dans Tétonnement, et il y a de quoi.

A MADAME L<V BARONNE A. DE STAEL

Paris, 18 juin 1869.

Je me dépêche pour arriver à Coppet(je veux dire, hélas ! ma lettre et non pas moi), avant que vous partiez pour Nyon. Vous dites : « Des livres î des livres I » comme madame de Sévigné disait : « De l'argent I de l'argent I » quand elle allait trouver ses fermiers ; maiSj

des livres ! c'est bientôt dit. Il y en a tant que vous avez lus ; tant que vous ne voulez pas lire ! De notre temps surtout, qui n*est pas très riche en choses vraiment nouvelles, il faudrait s'accoutumer à un plus gran^ plaisir que de lire et qui est de relire. On a fini alors avec la fatigue de faire connaissance ; on revoit des lieux qu'on a vus, qu'on a un peu ou beaucoup oubliés et qu'on a plaisir à revoir. Il est bien entendu qu'il faut que ce soient de beaux livres, qui ont des tours, des détours, des petits appartements. Il y a bien des plaisirs dans ces relectures. On compare ses impressions passées aux impressions nouvelles qu'on reçoit; on fait des découvertes; on en entrevoit de nouvelles dans les pages qui suivent sans être travaillé par cette curiosité ennuyeuse qui dit : « Gomment cela finira-t-il ? »

Après ce petit sermon assezpédant, je vous conseille jusqu'à nouvel ordre, de reprendre la Conquête des Normands^ de M. Augustin Thierry.

Quelques-unes des belles pièces de Shakespeare^ comme OthellOyMacbeth, Hamlet,

Le récit de la mort de Pierre III, dans les Révolutions de Rulhières. Vous le trouverez, je croîs, à la fin des Révolutions de Pologne^ si je ne me trompe. Je sais que vous l'avez déjà lu un hiver, à Goppet.

Les Mémoires de Catherine II, publiés il y a quelques années. Albert dit avec raison que cela a l'air des mémoires d'une jeune panthère. Il y a, sans doute, comme dans presque tous les livres, des choses semées par-ci par-là, qu'on ne lit pas avec édification, mais il faut bien s'endurcir un peu, sous peine de ne lire que son livre de messe, et encore !

L'Histoire des Condés, de M. le duc d'Aumale. Ce sont des batailles souvent, mais ce sont des batailles

pour la religion, qui ne déplaisent point à mademoiselle Anna.

Le Saint Paul de M. Renan, par curiosité et pour voir ce qu*on peut dire contre saint Paul. M. Molh dit qu'il y a du mérite dans ce qu'il a lu.

Prendre dans le Cours de littérature de Schlegel les analyses des pièces de Shakespeare que vous lisez.

Les volumes (deux volumes) de Saint-Marc Girardin sur La Fontaine sont une lecture très intéressante et aussi très convenable.

Avez-vous lu les biographies de M. Sayous sur les Français qui ont écrit à l'étranger? Ce sont, pour la plupart, des protestants exilés.

Voilà ce que je trouve pour le moment, chère amie. Je vous en dirai d'autres, s'il m'en vient à l'esprit. J'espère qu'on peut trouver des livres en Suisse, par les chemins et ailleurs qu'à Genève, et ce n'est plus comme au temps où l'on m'offrait, à Vevay, de compléter trois volumes de^ la Nouvelle Héloise par un quatrième volume de VÉmile, qui aurait servi de dénouement.

Je finis, faute de papier.

A MADAME DONNÉ

Paris, 22 juin 1869.

Il est vrai, chère madame, que les petits billets par-ci par^/a fatiguent moins les yeux que la lecture, mais, si on les reçoit avec beaucoup de reconnaissance, on ne les reçoit pas sans scrupule. J'allais dire qu'il vaudrait mieux dicter ; à la réflexion, je crains que ce travail de dictée qui est un peu étrange au premier moment ne fatigue les nerfs du cerveau. Vous voyez

que j'ai des instincts de bonne et de garde-malade. Il me semble que, quand on est malade, il ne faut innover que le moins possible dans les habitudes deTesprit. On est bien obligé de renoncer à ce qui nuit, mais il faut tâcher de garder le plus possible les allures de la santé en ce qhï ne nuit pas, afin de se retrouver soi-même et de n'être pas tout à fait dépaysé. Dicter doit mettre Tintelligence dans un état particulier et Ton est déjà assez désorienté par la maladie sans y ajouter ces brusques changements dans la marche et les coutumes de son intelligence. J'ai remarqué, par exemple, que ce qu'il y a de plus pénible dans un malaise profond, c'est que toutes choses, autour de soi, paraissent nouvelles et étranges. L'esprit est comme livré au tangage et au roulis d'un grand vaisseau. On a perdu son centre. Peut-être le grand secret pour se calmer est de garder en soi quelques points fixes qui rappellent la santé. C'est sans doute par une exagération de cette idée que M. Royer-CoUard, quand il était parfois très malade, se faisait servir ses repas avec une invariable régularité et sauf à n'y pas toucher, entendant par là, probablement, s'environner du cortège des habitudes de la santé pour se maintenir en ordre et ne pas laisser trop de place au dépenaillement qui accompagne la maladie et qui l'exaspère. J'en conclus qu'il ne faut pas dicter sans nécessité parce qu'il faut faire en soi le moins de révolutions possible ; et c'est ainsi que, après avoir donné un avis, je le retire par une longue dissertation. C'est probablement là ce qu'on appelle bavarder dans toute la force du mot. Il reste pourtant un petit bout de sens commun de tout ceque j'ai dit là ; c'estl'importance de garder le plus possible de son ancien soi dans les maux de tout genre, d'abord parce que c'est là le

point d'appui pour lutter et prendre patience, et aussi parce qu-on a Tinstinct vague que le jeu régulier d'une portion de l'être rétablit Tordre dans la portion qui souffre. Je soumettrai cette manière de voir à quelque membre de la faculté de Montpellier qui pense qu'il y aplus de tourset de détoursen nous que n'en reconnaît la faculté de Paris.

Je vous croyais un peu trop loin de la mer pour aller la visiter commodément tous les jours. Je vois que vous avez là, comme Platon, des entretiens sur leSunium. Seulement, les Pères de l'Église qui y figurent n'avaient pas la parole sur le Sunium. Vous discutez donc sur la théologie? On n'a plus du tout cette liberté d'esprit à Paris et il y a des temps infinis que je n'ai vu passer la religion dans la conversation. Chacun suit la mode de son quartier sans en trop parler, de crainte de perdre ses croyances. Probablement il n'en est pas de même dans le pays latin où il n'y a point de cant, et où l'on dit toutes les folies qui passent par la tête, mais c'est un feu de paille qui s'éteint dès qu'on est marié, notaire ou sous-préfet, et établi .dans sa province. On dit alors et on pense ce qu'il faut penser et dire. Je ne crois pas que les hommes descendent des singes, bien qu'ils aient la disposition de j sentir et de penser et de croire au plus profond d'euxmêmes comme le voisin qui leur paraît le plus comme il faut de l'endroit. Cette servilité instinctive est, peut-être, le plus solide lien de la société. Si chacun avait la force d'être soi, on verrait bien des tours d'esprit curieux et aimables, mais le monde irait, peut-être, plus mal et serait bien difficile à gouverner. Est-ce que ces grands dîners qui ne s'arrêtent pas ne vous fatiguent pas ? Songer qu'on est fait prisonnier par la société pour trois ou quatre heures révolte

rinstinct de liberté des malades. En pareille circonstance, j'ai eu quelquefois envie d'en finir tragique* ment avec mes voisins.

Que vous êtes méchante de prendre Pernette en guignon parce qu'un de vos amis Ta prise en gré !... Je ne doute pas que vous n'aimiez la Grèce, Il Tient de paraître deux volumes d'un élève de l'école d'Athènes, M. Gondar, mort récemment et qui s'était déjà fait une sorte de renommée comme professeur. Ses lettres à sa famille racontent presque jour par jour ses voyages par l'Italie, la Sicile et la Grèce. Ses impressions sont sincères sans être originales. Il pense d'après les grands modèles, c'est-à-dire comme le Toisin, mais enfin, on revoit pourtant dans ses grandes esquisses l'ombre de ces pays dont on ne se lasse guère d'entendre quelque chose. M. Sainte-Beuve a fait, dans le journal le Temps, un article tout plein d'éloges sur ce jeune écrivain. Il y a un passage curieux dans sa correspondance. Il avait été élevé à l'École normale en 1846 et 1847. Il appartenait à une bonne famille de bourgeoisie, de cette bourgeoisie à qui le gouvernement de Juillet avait donné l'empire. Il était d'un bon sens solide, d'un esprit ouvert et cultivé; la société telle qu'elle était faite l'avait choyé de toutes façons quand il partait pour Athènes. M. de Salvandy lui avait dit : « Voyagez à votre aise; parcourez l'Italie, la Sicile à votre fantaisie avant d'aller à votre poste ; on ne vous demande que de vous instruire suivant vos instincts. » Voyageant donc en Sicile, je crois, sous l'égide de ce gouvernement bienveillant pour les lettres et toutes les idées, il apprend la bête et folle révolution de 1848 et il saute de joie sans savoir pourquoi et en s'écriant qu'il voit tomber avec transport un gouvernement qui abaissait la nature humaine I

C'est là un joli trait de folies contagieuses. La mode la plus absurde a une force irrésistible même sur les esprits les plus sensés. Il reste toutefois que, malgré les faiblesses pour la mode et le goût des révolutions démocratiques, on peut s'arrêter à causer avec lui au bord des lacs profonds du Magne, à Torée des bois de TArcadie, sur les bords de TEurotas, où il cherche dans ces belles eaux s*il verra flotter Tirnage à demi effacée de Sparte. C'est un homme instruit de ce qu'il faut sentir et penser.

Mille tendres respects ; bien ennuyé de vos tristesses.

A MADAME LA BARONNE A. DE STAËL

Paris, 7 juillet 1869.

Gomme vous peignez bien cette petite montagne de Glyon et la petite maison propre que vous habitez et les noyers qui la couvrent un peu de leur ombre (pas trop, j'espère}, et les eaux du lac vers Lausanne? Qu'est-ce qu'il en coûterait à la Providence de donner un peu d'allégresse de santé aux aimables locataires de cette petite maison ? Cette Providence est une mère de famille très économe qui ne donne pas tous les plaisirs à la fois à ses enfants. Elle dit toujours que c'est à cause du péché originel, mais je me prends assez souvent à croire que c'est un prétexte. Ne dites rien de ces sottises à mademoiselle Anna. Elle n'a pas assez vécu dans Babylone pour pardonner à ces mouvements de mauvaise humeur théologique.

Nous voilà dans des eaux inconnues et c'est bien le cas de dire que le vent souffle où il veut. Nous pensions

avoir tout perdu avec cette nouvelle Chambre, et cette nouvelle Chambre prend feu comme une allumette. C'est à qui demandera la responsabilité des ministres^ le droit d'adresse, le changement des circonscriptions électorales, et, après ce changement, l'immobilité, sauf une loi, la nomination de son président par la Chambre, etc., etc. Cent deux membres, à peu près, ont signé tout cela dans le parti modéré et plus que modéré, puisque M. de Mackau et M. de Mouchy ont signé; et, là-dedans, ne figure pas la gauche qui compte plus de trente membres. Elle est sur la hauteur, comme une réserve qui attend et regarde. Ne demandez pas d'où tout cela est venu. Nul ne peut le dire exactement. Il y a un point de folie que les hommes les plus paisibles ne supportent pas. Le feu est sorti probablement du frottement des élections. L'excès des iniquités a engendré un commencement de justice.

On ne sait trop encore ce que veut ni ce que pense l'Empereur, mais un mur s'est élevé autour de lui et le voilà, probablement, limité de partout et pour longtemps...

A LA MÊME

Paris, 15 juUlet 1869.

Vous avez vu tout ce que l'Empereur a tiré pour nous du trésor du père de famille. Il nous rend quelques eifets qu'il a tirés de notre malle en 1851 ; une botte pour la jambfe gauche, un gant pour la main droite, mais tout assez dépareillé. Voilà vingt ans que ces pauvres guenilles sont chez le receleur. Je suis d'avis qu'il faut les garder, les brosser, les nettoyer

et tâcher de les compléter. Avec un peu d'art et de persévérance tout sert en ménage, et nous finirons peut-être par être vêtus convenablement. Seulement, lundi, TEmpereur avait parlé avec tendresse à ses sujets du Corps législatif et leur avait dit comme quoi il se fiait à eux pour tout et sur tout, mais, dans la nuit qui a suivi ces épanchements, il a ôté les clefs de toutes les armoires et de toutes les portes, et quand le tiers parti est arrivé le lendemain, tout ému de reconnaissance, il a trouvé porte close. Cinquante membres du Corps législatif, dont les élections ne sont pas vérifiées, ne savent eux-mêmes s'ils sont ou ne sont pas... Il est bien vrai que la plupart d'entre eux ne sont pas dignes de beaucoup d'intérêt, mais on doit même aux criminels de les juger vite.

Vous n'êtes probablement plus dans Glyon. On n'est pas plutôt attaché à un lieu qu'il le faut quitter. Vous voilà peut-être à Berne, auprès de madame de Watteville, qui était bien aimable de bonne grâce et de simplicité, il y a trente ans. Quoique les femmes ne vieillissent pas pour moi quand je les vois à la continue, comme dit La Jontaine, je ne sais pas ce que peut produire ce grand inconnu de trente ans, quand on y arrive sans transition insensible ; et puis, les maris gâtent les femmes. Les pauvres créatures se façonnent sur ces bêtes fauves de maris par affection, puis par devoir, puis par résignation et pour la paix du ménage.

Paul va bien. J'écoute les leçons de diction oratoire que lui donne un professeur, pour lui apprendre à parler lentement et distinctement. On croit être dans la petite école de Coppet, dans cette jolie petite maison dont le dessin orne ma chambre.

Qu'il y a longtemps I...

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