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GUI

A M. E. DE SAUUNE.

Paris, 18 juillet 1869.

Y a-t-il du nouveau dans notre situation politique ? Oui, il y a M. Bourbeau. Je n'aurais pourtant pas cru que ce fût là le dénouement de cette grande crise. Si les chefs de la majorité doivent être ministres, selon les règles de M. Duvergier de Hauranne, il faut convenir que la majorité du moment a des chefs bien modestes. Ah 1 que si j'étais de l'Empereur, je n'aurais pas lâché M. Rouher. J'aurais mieux aimé céder cinq ou six libertés de plus que de me séparer de cet homme-là. Il n'y a plus personne dans les Tuileries et à qui voulez-vous qu'il crie dans ses embarras ? M. Rouher avait quelque chose du géni&de madame la Ressource, qui est, avec les gendarmes, Tessence des gouvernements absolus. Il va sans dire que ce n'était ni lord Chatham ni M. Pitt, mais c'était mieux pour le tempérament de ce gouvernement. Quand il montait à la tribune avec son front d'airain, son grand fouet^ sa bourse à la ceinture, sa voix calmait ou intimidait, ou rassurait la majorité, selon les besoins. Il fallait le voir, se retournant vers le portrait de son prince, et montrant la grande figure du libérateur du Mexique, restaurateur delà Prusse, etc., etc. Aussi, je ne veux pas croire encore que M, Rouher soit parti tout de bon. Il est vrai que le Psalmiste dit que les princes sont ingrats et qu'il ne faut nullement se fier à eux. Charles I" a laissé couper la tête à son Rouher et s'en est mordu les doigts; mais après tout, ce sont les affaires de Charles P% et je n'en parle

qu*avec le goût naturel qu'on a pour voir chacun jouer raisonnablement sa partie.

Je ne sais trop que penser du sort des élections contestées. Il est possible quela droite s'obstine à tout approuver, pour se rassurer par des airs de force. Ils tiendront à nous faire payer le plus cher possible l'apparence du gouvernement parlementaire... Malgré ces douceurs, je crois que l'État fera encore deux ou trois efforts convulsifs pour nous étouffer entre deux portes, et, après cela, il est probable que si nous n'allons pas nous cacher, ses muscles se détendront et sa figure prendra cet air de douceur et de gravité qui annonce la fin : finis venit^ venit finis, « Elle est tombée, la grande Babylone ! » La voie d'eau est faite et il n'y a ni commandant ni pilote sur le pont.

J'ai parcouru le Saint Paul, de Renan. Je n'ai jamais vu, dans un théologien, une si grande connaissance de la flore orientale. C'est un paysagiste bien supérieur à saint Augustin et à Bossuet. 11 sème du réséda, des anémones, des pâquerettes pour recueillir l'incrédulité.

Ne dites rien de moi dans Gurcy. Noliie confidere principibîts. Ne vous fiez pas aux gens qui vivent au large et ont des amis à revendre.

*A M. RILLIET.

Paris, 22 juillet 1869.

Cher monsieur, ces dernières semaines ont été toute pleines d'événements singuliers. Dans la Chambre un réveil subit, dans le gouvernement un sommeil bizarre^ suivi d'incertitudes inexplicables dans

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ses conseils. On dirait qde les esprits de l'air se sont mis à travailler des gens qui ne songeaient à rien. Le parti modéré qui demande des réformes a eu une hardiesse de quelques jours ; mais on ne se change pas en un moment. Il faut quelque tempsà un ver pour devenir la mouche qui porte un aiguillon. Cette clôture de la Chambre en guet-apens a irrité les faibles sans les enhardir au degré suffisant. On va probablement les coucher comme les marmottes pour deux ou trois mois, mais la fuite de gaz continuera silencieusement, et, quand on rallumera les chandelles, il faudra avoir soin d'ouvrir les fenêtres. Les présents ministres n'ont pas l'air de physiciens bien habiles. M, Rouher ne sera plus là pour parler, rassurer, rallier, menacer les siens. On croyait qu'il se ferait nommer député, mais le voilà immobilisé dans son fauteuil et dans un catafalque. Je ne comprends pas comment l'Empereur s'est privé d'un tel appui, de son seul appui efficace dans le Corps législatif. A sa place, j'aurais donné, pour le garder, une demi* douzaine de libertés de plus.... Sans doute, au Sénat, il pourra encore donner au prince de mauvais conseils, mais les jours de bataille^ il ne sera pas là pour inspirer les mauvaises passions. Ami inestimable et que ne remplaceront ni M. Bourbeau, ni M. Gressier, ni M, Forcade, dans toute leur force et dans toute leur gloire; mais il est possible que quand Dieu a des desseins particuliers sur les grands princes^ il commence par les désarmer, et je ne m'aviserai pas de lui faire la moindre représentation à cet égard. On annonce, comme vous voyez, un manifeste de la gauche et on dit qu'il sera modéré. Elle a été jusqu'à présent, et durant la crise, immobile dans ses retranchements. M. Thiers ne sort pas beaucoup non plus^ IV. 13

de sa tente , entre la plaine et les hauteurs.

Je crois bien avec vous que M. Guizot n'aura pas été flatté de tout Tarlicle de M. Saint-Marc Girardin. Je n'ai pas trouvé cet article suffisamment nuancé dans ses parallèles. Qui n'est pas nuancé du tout, c'est M. Beulé. Il frappe trop fort et à côté. Hors les grands jours, il faut être excessivement modéré quand on veut beaucoup nuire. Je ne sais dans quelle petite pièce une mère dit à son fils qui a perdu sa casquette : « Tu périras sur l'échafaud. » A quoi le jeune homme répond : ce Maman, il y a là beaucoup d'exagération. »

Monsieur votre neveu vous est-il arrivé en bonne santé ? Il est bien aimable^ quoiqu'il aime encore mieux les sciences que la politique, à ce que je crois. Après tout, il a probablement pris la bonne part. Les sciences grandissent et ne vieillissent jamais. Tout vieillît en politique et même en littérature ; il y a des modes même pour les sentiments.

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