‹ Lettres chieriquesChapitre 10 sur 47 · A MM. HEUTRAND ET PLUNKETT · texte numérisé non relu

A MM. HEUTRAND ET PLUNKETT

Messieurs, dans un de ces feuilletons qu'il écrit avec une plume de diamant, un excellent poète que j'aime de tout mon cœur, que tout le monde aime comme moi, ol pour le nommer tout de suite, l'auteur du Reliquaire, des Intimités, du Trcsnr, de Madame de Maintenon, vous reprochait, sans amertume il est vrai, d'avoir construit un théâtre où manque l'idéal. L'idéal ne manque pas plus chez vous que dans les autres spectacles, car il manque expressément dans tous. 11 faudrait être bien peu Parisien pour ignorer qu'à (■ha(iue théâtre est attaché un employé spécial, à appointements fixes, dont la mission consiste précisément à raturer, effacer, enlever des manuscrits tout ce qui, de près ou de loin, pourrait rappeler celte infirmité choquante. Pour tout mettre au pis, à défaut de l'employé empêché, les directeurs n'hésiteraient pas à retrousser leurs manches et à faire eux-mêmes la besogne; et, au besoin, de simples particuliers s'en chargeraient. C'est ainsi qu'à Bruxelles, le grand peintre Courbet, présidant je ne sais plus quelle solennité, commença son discours par ces paroles restées célèbres : « C'est moi, messieurs, qui ai détruit l'Idéal!... »

Mais, messieurs, en admettant que votre théâtre soit moins idéal que les autres, ce qu'il faudrait démontrer, il va pour vous absoudre une raison meilleure que tout, c'est que ce n'est pas vous qui avez construit TÉden ! Ou, du moins, c'est vous qui l'avez le moins construitses architectes, c'est tous les mortels de ce temps; tout le monde y a apporté sa pierre, comme pour lapider saint Etienne; et si l'Éden représente, on effet le triomphe de la matière sur l'osprit, je ne connais personne qui n'ait travaillé à édifier ces murailles, et vous seuls peut-être n'y avez pas contribué. Tout ce qu'on appelle des clous, les cortèges inutiles, les praticables dressés pour faire défiler des armées, les ballets dans le drame, les incendies, le tapis de table de quinze cents francs dans Mkhel Stroyoff, les chiens de Duquesnel, les vases de trois mètres de haut érigés sur la scène du Théâtre Français dans Le Sphinx, uniquement pour cacher Sarah Bernhardt! la coiffure mécanique de mademoiselle Groizette, qui se levait à l'aide d'un ressort à boudin; les femmes nues, en maillots violets ou groseille, ou blancs comme du linge, pendues à des tringles, celles-ci maigres comme des rats affamés, celles-là grosses comme des éléphants engraissés artificiellement; les meubles de tapissiers, les toilettes de ^^ orth et de Félix, les appareils d'éclairage de n'importe qui; tout cela c'était l'esquisse, l'ébauche et l'embryon de lEden. Car la question est simple comme bonjour, et le dilemme est absolu. L'impression produite sur mon cerveau le sera, ou par la matière, étalée en ses plus éblouissantes magnificences, ou par la parole par le Verbe sacré, par l'esprit. Mais c'est l'un ou 1 autre, car entre ces deux éléments, nulle association nul compromis, nul accord possible.

Eh bien! déblayons, et écartons tout de suite les choses inutiles. L'esprit, n'est-ce pas? c'est bien convenu, est condamné, aboli, classé dans le vieux jeu relégué parmi les empêcheurs de danser en rond ; il n'en

i'aut plus du tout, et Gavroche, en son langage imagé, n'hésiterait pas à s'écrier: « Asseyez-vous dessus! » Cela va bien, comme dit le méridional. Reste donc la matière, elle seule, en premier et sans partage. Rien de plus évident, rien de plus légitime, j'y souscris, j'en tombe d'accord; et une fois placé sur un terrain solide, j'arrive au véritable objet de cette lettre. Moi aussi, messieurs, je veux vous adresser une critique; mais, loin de ressembler à celle que vous a faite mon ami François Goppée, elle est tout le contraire. Car moi, je trouve votre installation un peu simple; il me semble que chez vous, cela manque de peintures, de dorures, (le mosaïques, de festons, d'astragales, de décors, de costumes, et surtout de femmes, et que vos danseuses ne sont pas en assez grand nombre.

— (' Peste, monsieur, me direz-vous, vous êtes bien dégoûté! Que vous faut-il donc? » C'est bien simple. 11 me faut plus de choses que vous n'en donnez. 11 me faut encore plus de tapis, encore plus d'étoffes, encore plus d'or, encore plus de femmes. Et voici pourquoi. La Poésie crée des visions illimitées, et un vers de Shakespeare me montre la forêt de Titania pleine de sylphes, d'àmes, de lutins, de fées envolées. Là les ailes bruissent et frissonnent en si grand nombre, que je n'en saurais désirer plus. Mais notre esprit a cela de particulier qu'il s'habitue tout de suite à la réalité, qu'il se blase immédiatement sur les choses matérielles, et il ne saurait être satisfait par rien qui soit visible avec les yeux de la chair. Si vous dites à un enfant : « Un palais où il y avait beaucoup de Polichinelles... », il les verra plus nombreux que les étoiles du ciel ou les feuilles des arbres; mais si vous lui donnez un vrai Polichinelle, en chair et en os, je veux dire en satin et en bois, il ne tardera pas à vous demander deux Polichinelles. Do même, vous avez, je crois, cent cinquante danseuses, évoluant avec une précision mathématique. Mais, après les avoir comptées, le spectateur se dit :

" Pourquoi pas trois cents? Pourquoi pas d'autres jambes encore, d'autres bras, d'autres épaules, d'autres croupes, qui se recourberaient aussi en replis tortueux, et pourquoi le nombre de ces croupes est-il limité?»

Un homme qui vit dans un palais aux plafonds de diamant, au pavé d'or, où les torches aux flammes roses sont portées par des servantes nues, et un autre homme jeté dans un cachot noir et suintant, habité par les rats, les limaces et les scolopendres, prennent bien vite, et à un degré égal, l'habitude de leur domicile respectif: la différence n'est que dans la pensée et dans le rêve ; aussi se peut-il que le prisonnier du cachot voie se dérouler devant lui les plus belles demeures et les plus divins paysages, et que l'hôte du palais n'aperçoive qu'un monotone et ennuyeux miroitement. Prenons, si vous voulez, un autre exemple. Vous êtes trop jeunes, messieurs, pour avoir vu représenter les charmantes féeries de Brazier et de Sewrin. C'étaient des comédies qu'on pouvait monter avec cent écus, avec moins encore, avec rien du tout, car le dialogue et les couplets étincelants d'esprit se chargaient de susciter des merveilles et d'emporter les âmes des spectateurs dans le monde enchanté du bon Perrault. Et nul ne résistait; on voyait bien Cendrillon emmenée au bal par la fée, et perdant sa pantoufle de verre, et le petit Chaperon Rouge mangé par le Loup, et Riquet à la Houppe donnant de l'esprit à la princesse ingénue qui lui donnait la beauté. Au dénoûment, le prince Charmant et la princesse Azurine étaient unis par le dieu Amour, devant un autel de bois peint et doré qui valait bien trois ou quatre francs, et sur lequel brûlait un petit punch rouge d'une simplicité initiale. Mais on s'était si vivement intéressé aux amours de ces beaux êtres, on désirait tant les voir mariés, l'apothéose était si bien la récompense voulue et due de leurs combats fidèles, qu'elle paraissait pleine de pompes et d'éblouissements.

Nos féeries d'à présent, c'est tout le contraire. Deux

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OU trois imbéciles qui disent des calembours périmés devant un rideau de manœuvre; puis le changement fait et la scène agrandie, des armées, des Turcs, des éléphants, des maillots, des guerrières avec des boucliers luisants comme des casseroles; une assez grande quantité de femmes, toujours uniformément vêtues du justaucorps collant de canotier, avec ou sans ailes sur le dos, tout cela défile stupidement, et nous laisse, comme disait madame de Pompadour, aussi froids qu'une macreuse. Quand cela a duré assez longtemps, commence une apothéose en douze transformations, inondée de lumière électrique comme s'il en pleuvait. C'est des toiles et des crêpes qui tour à tour s'enlèvent, des clairières, des paysages, des jardins de fleurs, des aquariums, toujours agrémentés de femmes naturelles et pas assez surnaturelles! pendues à des tringles, et auxquelles succèdent, dans le prétendu lointain, des femmes plus petites, équipées en papier. Hypnotisé par ce spectacle monotone, on regarde avec un ennui tranquille les toiles se rouler et se dérouler, et les femmes être pendues ; quand cette navette s'arrête, on se demande pourquoi cela a fini et pourquoi cela avait commencé, et on s'en va boire un bock, avec les yeux aveuglés et ennuyés par Téblouissement obstiné, et on a dans l'esprit, non des idées do féerie, mais seulement des idées de paillons et d'étoffes.

Certes, messieurs, si quelqu'un est innocent de ce mouvement artistique, c'est bien vous. Selon l'inéluctable fatalité, la littérature dramatique part d'un point pour arriver à un autre, sans que rien puisse l'en empêcher; et ayant commencé par l'Ode, par le chant sacré, elle finira inévitablement par l'exhibition pure et simple. Née de l'esprit, elle mourra dans l'inepte et splendide matière. Vous êtes hors de cause, messieurs, car vous êtes d'honnêtes gens et des artistes; les magnificences que vous montrez ne sont là que pour servir de cadre à la Danse, que les Grecs mettaient si

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haut, qui est un si grand art, et qui nous apparaît comme la figure visible de TOde. Enfin vous travaillez pour cette France, qui en dépit de tout sera toujours une nation d'imagination et de pensée. Mais il n'est pas difficile de deviner que chez quelque peuple plus pratique et plus américanisé que celui-ci, entre les mains de directeurs moins délicats que vous ne Tètes, le genre de spectacle dont vous nous avez donné la primeur ne tardera pas à se transformer dans un sens particulier.

Étant donnés l'universelle paresse, le nihilisme des idées, le désir de tout obtenir sans peine et d'avoir ce qu'on souhaite à la portée de la main, dans ce pays neuf dont je parle et où le sol de fabrique récente n'a jamais été foulé par les pas des Dieux, les gentlemen qui auront trouvé les danseuses jolies sur la scène et qui éprouveront le besoin de le leur dire, s'aviseront que les heures sont lentes, que le temps est de l'argent, que demain c'est bien loin, et le directeur qui aura lu dans leurs âmes, leur évitera le dérangement et l'ennui de l'attente, en créant à leur usage un local intermédiaire, une sorte de parloir de famille, où les spectateurs et les danseuses pourront se rencontrer, soit pendant les entr'actes, soit après la comédie, et échanger leurs idées, en buvant des boissons glacées ou brûlantes. Mais bientôt, l'indifférence, l'ennui, le quiétisme, le désir de ne pas être opprimé devenant à chaque instant plus intenses, on ne voudra plus être occupé par des altitudes et des gestes troublants, et on se demandera s'il est bien nécessaire que les danseuses dansent!

On remarquera avec juste raison que le gracieux et violent exercice auquel elles se livrent, en développant démesurément les pieds, les jambes, les mollets et les hanches, laisse le torse et les bras atrophiés, et que les femmes costumées garderaient une beauté plus harmonieuse et mieux équilibrée, si elles restaient calmes.

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Elles resteront donc calmes, pour obéir au désir des spectateurs, qui sont les suprêmes juges, et bientôt, au bruit d'une vague musique, qui sera priée de ne pas faire trop de bruit, et qu'on pourrait même supprimer, les spectateurs assis devant un décor de paillons et les femmes immobiles se regarderont paliemment et silencieusement, comme deux troupes d'oies. Je prends ici le nom de ces oiseaux dans son sens le plus noble et le plus homérique, en tant qu'exprimant la majesté froide et sûre d'elle-même.

Alors les parloirs de famille seront bien toujours ouverts, mais on n'ira plus : à quoi bon? Pourquoi se déranger si peu que ce soit, faire même un pas et se donner la peine de savourer un bonheur dont on est sûr, et qui ne peut nous échapper? EtThnlia, devenue muette, et ayant enfin achevé son long voyage, restera commodément assise dans un bon fauteuil où elle aura parfaitement oublié les vendanges, l'outre pleine de vin qui pend sur les flancs de l'âne, pareille à un Silène, et les hymnes à la louange de Bakkhos, et toutes les autres comédies. Nous aurons enfin atteint ce progrès, qu'on paiera sa place dans des théâtres où on n'entendra rien du tout, et où on ne verra rien du tout, sinon des femmes décolletées à souhait pour le plaisir des yeux ; et peut-être arrivera-t-on à supprimer les femmes, comme faisant longueur, ne tenant pas à l'action, et rappelant d'une manière encore trop précise l'idée de la scène à faire. Et ce sera l'absolue perfection !

Si jamais les choses en arrivent là, messieurs, nous vous devrons cette justice que vous n'y aurez contribué en rien; car loin de nous pousseï- à cet implacal)le nirvana, vous nous donnez l'action, le mouvement, l'idée du progrès scientifique, des armées de femmes qui évoluent comme des guerrières de Thrace, et les orageuses harmonies de la Musique, elles enivrements enchantés de la Danse, dans un palais où tout est joie, extase, ruissellement de vie et de lumière. Et si les

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Edens futurs doivent, comme j'en ai peur, se simplifier et se résumer en une synthèse d'une simplicité formidable, vous n'en êtes pas plus responsables que Corneille et Molière ne sont les auteurs de La Biche cm Bois et de La Queue du Chat!

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