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A MESSIEURS LES QUARANTE DE E ACADEMIE FRANÇAISE

Messieurs, le hasard, le bonheur ont voulu cette fois que vous ayez pu donner le prix de poésie à un excellent poète, à Jean Aicard, l'auteur des Jeunes Ci'oyunces, de Miette et Norc, de YOthello d'après Siiakespearo, et de cette Smilis que va représenter la Comédie-Française. Cependant, il est rare que la fortune vous serve aussi bien, et les chefs-d'œuvre échappent à ce point à vos i-echerches, que l'année dernière il ne vous avait pas été possible de décerner le prix. Pourtant, il y a toujours de bons poètes, et même*de grands jioètes; Dieu, qui est un bon organisateur et qui ne laisse pas ses cadres vides, ne se lasse pas d'en fabriquer. Si donc, en général, ces luttes ne produisent rien, c'est que votre système de concours est mauvais et mal imaginé.

Il l'est aussi mal que possible! Dans sa combinaison, tout est à changer, à reprendre, à retourner comme un gant, et pour arriver à un bon résultat, il faudrait décréter exactement le contraire de ce qui a été fait jusqu'ici, et modifier toutes vos conditions, une par une. La première erreur et la plus grave, est d'imposer à tous les concurrents le môme sujet; car de la sorte, vous avez un devoir, une composition de collège, et

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rien de plus. Le choix du sujet est une des manifestations par lesquelles le poète montre le mieux sa force, ses tendances, les aspirations de son esprit; et l'en priver, c'est déjà lui ôter un moyen primordial et î^iraple d'afflrmer son génie. En fait de concours, comme en toute autre matière, ayons toujours les yeux fixés sur la Grèce maternelle: Si nous voulons lui obéir fidèlement, elle nous donnera la juste inspiration et la bonne règle à suivre. Les poètes qui briguaient la suprême récompense faisaient chacun et le même jour représenter une tragédie, mais ces tragédies n'étaient pas écrites sur un sujet unique.

^ Car sans compter que tel poète traitera mieux le sujet d'Hélène et tel autre celui dAjax furieux, et que leur liberté doit toujours être sans limites, n'est-il pas absolument évident qu'un très grand nombre de poèmes sur le même sujet use et fatigue l'attention des juges. à ce point de rendre tout jugement impossible? Si vous voulez égaliser les chances, et mettre les concurrents dans des conditions similaires, décidez, si vous voulez, que le poème ne pourra dépasser tel nombre de vers,' et qu'il sera, pour tel concours, écrit soit en vers alexandrins, soit en vers lyriques; mais en vérité, c'est la seule gêne qu'on puisse et doive imposer au poète.

Et encore n'est-elle pas nécessaire! En effet, si nous voulons juger par analogie, nous verrons que les expositions de peinture sont de véritables concours, puisqu'elles donnent lieu à des récompenses, à des médailles, h des prix du Salon, à des nominations et à des promotions dans l'ordre de la Légion d'Honneur. Cependant on n'impose aux artistes ni'sujet uniforme, m dimensions convenues pour leurs figures ou pour leurs toiles. Or, ce qui se peut ici se peut là à plus forte raison; et si quelqu'un doit être réduit en esclavage, est-ce donc préférablement la Muse, essentiellement libre, dont l'aile ne peut être captive, dont la pensée parcourt en un instant des millions de lieues comme

fait la lumière, et qui n'obéit î\ d'autre loi qu'à la loi sacrée du Rhythnie, surnaturelle et divine, dont l'àme gouverne les astres, les infinis et tout l'ensemble des choses créées?

A'oilà donc un premier point, le sujet imposé, qu'il faut condamner sans rémission. Je passe à un autre, qui mérite d'être raturé, avec plus de rigueur encore. C'est l'anonymat des poèmes soumis au jugement de l'Académie, le nom de l'auteur étant caché dans une enveloppe, qui sera ouverte seulement après la décision des juges. Ceci est absurde et impie. Le poète lyrique se raconte lui-même, il est lun des éléments indispensables de son œuvre, que je ne puis apprécier en faisant abstraction de lui; et s'il y a quelque chose de non impersonnel au monde, c'est un poème. Et ne me faites pas le raisonnement enfantin, ne me posez pas le dilemme connu, qui est faux ! ne dites pas : Le poème, tel qu'il se comporte, est bon ou mauvais, quelque soit le nom de son auteur, et ce nom il est nécessaire que le juge l'ignore, afin de n'être pas influencé par des considérations particulières et de pouvoir juger impartialement. — Non, là-dedans rien n'est vrai, et il ne faut pas que le juge soit impartial, il faut au contraire qu'il soit très partial, et qu'il tienne compte de la personnalité, des actes, et do la vie passée de celui qui parle. Car tel vers, tel mot, peut être beau ou ne pas l'être, selon qu'il est prononcé par tel ou tel poète, et le soldat Eschyle, tout sanglant encore de la bataille, a le droit de prononcer des paroles qui, venues d'un timide ou d'un lâche, ne seraient qu'une ignoble forfanterie. C'est pourquoi dans les concours académiques, le nom du poète, loin d'être caché, devrait être visiblement écrit en grosses lettres sur son poème, au commencement de la première page. Et bien plus, il faudrait que l'académicien qui fait le rapport s'informât do la vie des concurrents, la connût parfaitement, et en résumât devant ses collègues l'esprit et les principales lignes.

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Car s'il m'importe peu d'acheter de la toile chez un mercier malhonnête, (et encore cela pourrait-il être discuté!) en art cela n'est pas du tout la même chose, et un être d'in«tincts vils ne peut me livrer aucune marchandise valable et sincère. Ce que donne l'artiste, c'est son àme exprimée, et si les nobles sentiments , l'enthousiasme, l'adoration du beau n'existent pas dans cette âme, il ne les en sortira pas, non plus qu'on ne saurait tirer de l'argent d'une bourse vide. Il ne m'en donnera qu'une ignoble et hypocrite contrefaçon, et c'est contre quoi je dois me tenir en garde, et c'est pourquoi son âme et ses actes doivent m'être connus, pour que je puisse juger avec certitude. Car cette contrefaçon dont je parlais peut être assez adroite, ingénieuse et séduisante au premier abord pour que je puisse m'y tromper.

Je sais bien que la fausse perfection ne résistera pas à un examen patient et attentif; mais précisément, la connaissance que j'ai de l'artiste me guidera très bien dans cet examen, et me fera voir plus tôt et plus sûrement si j'ai aflaire à un génie ou à un comédien simiesque. Et, pour en revenir à mes comparaisons de tout à l'heure, est-ce que ces grands artistes, Henner, Carolus Duran. Bastien Lepage ne signent pas leurs toiles, sous prétexte que la grande médaille peut être attribuée à l'une d'elles? Et pourquoi les poèmes seraient-ils anonymes, plus que les tableaux? Non, je comprends le poète, soit comme l'a voulu peindre Ribeira, vêtu d'une draperie idéale et affirmant son origine divine par la seule expression de son visage, soit couronné de lauriers comme Dante et comme le Hugo du statuaire David; mais je ne saurais le voir déguisé par un faux nez, comme le Coquardeau de Gavarni errant à travers le bal masqué, en quête de chimériques bonnes fortunes.

Mais j'arrive, messieurs, à la critique essentielle, à celle qui est la plus utile de toutes! A votre jury, où se trouvent réunis le goût, le savoir, le discernement,

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l'érudition technique, il manque un élément indispensable et sans lequel, en fait de poésie, aucun jugement n'a le droit d'exister : c'est l'instinct! Il vous manque le Public, la Foule, le Peuple, en qui réside l*e sentiment inné, la prescience impeccable, l'àme divine, et sans lequel vous ne pouvez rien faire autre chose que de la bouillie pour les chats, quels que soient d'ailleurs votre haute compétence et vos talents. A Athènes, les tragédies des concurrents étaient représentées dans une théâtre immense, où étaient présents les neuf archontes, les cours de justice, le Sénat des cinq cents, les officiers généraux de l'armée, les ministres des autels; audessus d'eux les jeunes gens qui avaient atteint leur dix-huitième année; puis des femmes placées dans un endroit où elles étaient éloignées des hommes et des courtisanes; puis, emplissant les gradins, tout le peuple, et au-dessus de lui, dans la nuée, semblaient planer les figures des Dieux. De telle sorte que le jugement ne se passait pas à huis-clos, comme chez nous, où le moindre danger pour le poète est d'être souligné, lu finement, dramatisé avec esprit, et pour tout dire, interprété de la façon la plus contraire à la fougue envolée et libre de la poésie lyrique.

Mais enfin, critiquer ne suffit pas et il faut indiquer des solutions. Comment donc faire aujourd'hui? Nous n'avons plus ces amphithéâtres qui contenaient (rente mille spectateurs et où on venait de toutes les parties de la Grèce; mais nous avons la Presse qui est, elle aussi, un amphithéâtre inondé de clarté et ouvert au grand soleil. Il est convenu que les poètes concurrents choisiraient leur sujet et signeraient visiblement leur poème. Sur les œuvres offertes, il y aurait à faire un premier, puis un second travail d'élimination, et ce travail, les poètes qui font partie de l'Académie ont parfaitement qualité pour le faire; je suppose donc qu'ils écartent tous les poèmes mal rimes ou prosodies, ou dont 1-a langue ne serait pas correcte; soyez assurés

LETTRES CllIMKHIQUES.

«lu'alors il n'en resterait pas beaucoup! Enfin, l'opération serait continuée et poussée jusqu'à ce qu'il demeurât seulement trois concurrents. Alors les trois poèmes de ces premiers élus seraient imprimés, en même temps et le même jour, dans tous les journaux de Paris, afin que la conscience publique fût consultée, combinaison très simple, à laquelle la presse parisienne •se prêterait certainement. Le lendemain même, dans un local aussi grand qu'on pourrait se le procurer, par exemple dans le Cirque des Champs-Elysées, devant le peuple d'abord, puis devant des délégations de la Chambre, du Sénat, de la haute magistrature, du barreau, et enfin devant tout l'Institut rassemblé, les trois concurrents réciteraient eux-mêmes leurs poèmes, qu'ils devraient savoir par cœur; par l'impression produite sur le peuple et sur les élites réunies là, on pourrait savoir ce que leur œuvre contiendrait de beauté vraie et de sincérité, et c'est seulement après cette récitation que l'Académie irait aux voix et prononcerait son arrêt.

Et il faudrait que le poète couronné fût en une fois tiré de pair, mis à son rang, honoré d'une haute recompense nationale. Je sais bien que mon plan n'a nulle chance d'être adopté; car si on le voulait, avec de 1 humilité et de la bonne foi, toutes les questions qui embarrassent les mortels seraient résolues en cinq minutes; mais, alors, que deviendrait l'art de s'agiter sur place et de parler pour ne rien dire?

LETTRES CniMEllIQUES.

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