‹ Lettres chieriquesChapitre 11 sur 47 · A M. II. TAINE · texte numérisé non relu

A M. II. TAINE

Je ne cesse jamais, monsieur, de vous lire avec la plus vive et la plus sympathique admiration, car chez vous l'écrivain, Thistorien, le philosophe sont doublés d'un grand artiste, et vous savez évoquer une époque, non seulement avec ses passions, ses aspirations et son génie, mais aussi avec ses .décors, ses costumes et toute son allure physique. Aussi est-ce un bonheur de vous entendre causer, et je tâche toujours de me procurer cette grande joie quand j'ai la fortune de vous rencontrer dans le salon illustre où il est encore permis de parler d'autre chose que de la politique, et où même on ne parle jamais politique. Il y a, monsieur, un sujel unique sur lequel nous ne nous entendons pas tout à fait : ce sujet, c'est la poésie; mais comme nous sommes tous les deux de bonne foi, et comme votre discussion est toujours mesurée, aimable et polie, il n'y a aucune raison pour que nous n'abordions pas la question qui nous divise le plus. Voici quelques mois, au bout de ce salon où s'est réfugiée Tàme spirituelle de Paris, nous causions dans une embrasure de porte tendue en damas rouge, et s'il m'en souvient bien, vous m'adressiez à peu près textuellement les paroles suivantes :

— « Un très grand poète, me disiez-vous, m'a affirmé <iue tout est bien si les vers se terminent par de belles rimes sonores, et que ce qu'ils contiennent d'ailleurs importe peu. Croyez-vous qu'il était sincère? «

Oui, je crois qu'il était sincère! mais je crois aussi que pour aller plus vile, par paresse et dédain des paroles inutiles et même utiles, il s'exprimait avec une prodigieuse ellipse. Donc puisqu'il n'est plus là, malheureusement 1 pour mettre sur ses I les points qu'il avait omis volontairement, permettez-moi de le suppléer dans la mesure de mes moyens, et de mettre en son lieu et place ces mêmes points dédaignés. Non, il n'est pas nécessaire que l'ensemble du vers soit, hors la rime, absurde et quelconque; et cela est même impossible, si le poète a bien rimé. Mais ce qui est très vrai, c'est que si le vers exige du bon sens, de la logique, un enchaînement exact d'idées, le poète n'a pas à s'occuper de tout cela, parce que ce travail, qu'il le veuille ou non, est fait à son insu, indépendamment de lui, par l'inspiratrice, par la souveraine, par la Muse, qui de son vrai nom se nomme : la Rime!

(^est Elle, monsieur, qui invente, imagine, combine, harmonise, compense; en cet art tout surnaturel, étonnement toujours nouveau de ceux qui le pratiquent, celui que nous nommons le poète n'est qu'un instrument passif; il suffit qu'il soit humble, qu'il obéisse et qu'il n'entrave pas l'action de sa divine maîtresse. A la voix de cette dominatrice, de cette charmeresse, les idées, les harmonies, les mots s'arrangent d'euxmêmes, et comment cela s'est fait, le poète l'ignore plus que personne; cela ne prouve absolument rien contre l'œuvre, au contraire; et ce n'est pas du tout une raison pour que les vers soient imbéciles, parce (qu'ils ont été pensés et dictés par une déesse. L'ouvrière lui, n'y est pour rien, ou il y est pour peu de chose; il ressemble à ces ouvriers des Gobelins qui, placés derj'ière le canevas, exécutent, sans en saisir lensemble,

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une tapisserie qu'ils ne voient pas; elle n'en est pas pour cela moins parfaite et moins belle. Tel aussi le médecin, qui en fait de thérapeutique ne sait rien ou presque rien, et volontiers l'avoue à ses heures; qui ne peut en réalité ni combattre ni détruire une maladio, et dont tout l'efiort doit se borner à écarter les obstacles imprévus qui l'empêcheraient d'accomplir son évolution normale.

La Rime, qui sait tout et qui peut tout, écarte dédaigneusement les superbes, et plus on est humble, plus elle vous chérit et plus volontiers elle se donne à vous. Oui, elle se donne, ardemment, passionnément, sans restriction, où et quand elle veut, et alors on a tout le reste par surcroît: mais si elle ne se donne pas, on ne possède jamais ni elle, ni le reste. Je sais bien que certains faquins se sont vantés de l'avoir violée; mais ils en ont menti par la gorge, et ils ont pris pour la dame quelque Gothon ou quelque Maritorne affublée d oripeaux volés. Vous ne le savez que trop bien, à ce qu'assurait Boileau, la Rime est une esclave et ne doit qu'obéir. Mais si elle doit cela, û est certain qu'elle ne l'a pas payé, et ne le paiera pas. Est-ce qu'une déesse, est-ce qu'une reine, est-ce qu'une femme quelconque obéit jamais? Les maris qui se flattent de mener leur femme à la baguette, de la réduire à une somme dérisoire avec laquelle elle fait face à tout, et de lui imposer tous leurs caprices, sont précisément les plus grands — sganarelles du monde, et portent sur leurs fronts ingénus de tels bois de cerf qu'ils passeraient malaisément sous les portes triomphales. Sans compter qu'une fois les étrangers partis et la porte close, ils en rabattent beaucoup, baissent leur ton impérieux, et redeviennent très petits garçons.

Certes, il y a un moyen, mais un seul pour que la femme vous appartienne, c'est d'abord de vous donner complètement à elle sans arrière-pensée, de l'aimer, de la proléger, de lui montrer une âme sincère exempte de

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mensonge sur laquelle on puisse compter toujours, de savoir la toucher avec des mains fermes et délicates, et de la rendre assez fière de vous pour qu'à chaque moment elle vous veuille et vous choisisse de nouveau. Tout le reste n'est que songerie et chimère. Or la Rime, déesse et femme, se donne exactement comme les autres femmes, et non autrement, analogie évidente, et qui devait nécessairement échapper au législateur du Parnasse!

Mais, monsieur, je veux bien parler d'elle, de la sainte et toute-puissante Rime sacrée; comme si elle n'était pas ce qu'elle est en effet, un È]lre volontaire et conscient, et accepter la fiction tout idéale du langage technique. En ce qui concerne la poésie, dans le monde surtout, mais aussi dans les lycées et dans les plus hautes écoles, on ne dit et on n'enseigne que des sottises. On croit généralement, et on affirme que le poète est placé dans l'alternative de sacrifier la Rime à la raison, ou la raison à la Rime, et que plus sa rime est incolore, invertébrée et inanimée, plus il a la chance d'avoir le sens commun, tandis qu'en revanche il lui sera facile de bien rimer, s'il consent à parler à tort et à travers. Eh bien ! c'est le contraire qui est vrai, et la plus vulgaire expérience nous le démontre. Ce sont précisément les vers bien rimes qui sont clairs, fermes, corrects, disent ce qu'ils veulent dire; et ce sont les vers mal rimes qui sont embrouillés et obscurs, et cherchent midi à quatorze heures.

Mais, pour s'entendre, il faut d'abord définir les termes, de façon à éviter toute amphibologie. Le vulgaire, (celui-là même dont La Fontaine haïssait les pensersîj se figure que bien rimer c'est rimer richement, c'est-à-dii'e en reproduisant à la fin de deux vers jumeaux la plus grande quantité possible de sons et de syllabes identiques. Eh bien, vrai, ce serait trop simple. C'est comme si on disait que pour être bien habillée, une dame doit nécessairement être vêtue

d'une robe en velours bleu très décolletée! La vérité c'est que, selon qu'elle ira dans un salon bourgeois, ou princier, ou en promenade, ou aux Courses, ou au Bois, ou à l'Opéra, ou à la Comédie, elle sera bien habillée avec telles soies, tels damas, tels velours, telles peluches, telles étotfes à fleurs Pompadour, entourées de légers nœuds de rubans! Elle sera bien habillée avec un peignoir de dentelles pour recevoir son amant, et avec un caraco en indienne pour épousscter ses bibelots précieux; bref, la toilette véritablement bien choisie est celle qui s'accorde à l'usage pour lequel elle est destinée. Et il en est de même de la Rime ! Il ne s'agit pas de rimer, comme disait ironiquement Musset, à tour de bras, mais de rimer d'une manière conforme au sujet, au ton adopté, à l'efret qu'on veut produire, richement ou gracieusement, ou avec légèreté ou avec emphase, ou avec la verve bouffonne, ou avec la force tragique, et sous le mouvement de l'esprit qui la soulève, la Rime doit être aussi changeante, variée et diversifiée que les innombrables flots de la mer sonore. Elle est une reine avec le diadème au front, une guerrière au corset de fer, une nymphe inclinée sur le bord murmurant des sources, une dame dans son salon charmant, une aïeule aux cheveux de neige, une fillette dont le sourire ressemble à une pâle rose ; elle est enfin, dans ses incarnations agiles, tous les êtres féminins, excepté pourtant la bourgeoise chargée de gros bijoux d'or que serait la Rime platement et uniformément riche! ''

Bien rimer, c'est donc avoir toutes les inépuisables ressources du talent et du génie. Mais qu'est-ce que la Rime, en elle-même? Sa magique puissance consistet-elle, comme on se l'imagine, dans le choix et dans l'accouplement de deux mots terminés par des conson- i nances pareilles? 0 aveuglement! Mais s'il en était i ainsi, tous les ouvriers rimeraient aussi bien les uns i que les autres, puisqu'ils ont toujours à leur disposition i

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ces mois, que d'une pari ils savenl par cœur, el qui d'ailleurs leur sonl fournis par idus les lexiques. Aussi la queslion n"esl-elle pas là du lout! Ce qui fait le génie de la Rime, ce n'est nullement de choisir deux mots aux désinences pareilles, c'est de trouver entre ces deux mots un rapport vif, soudain, précis, ingénieux, décisif, sublime de force, d'esprit, ou de bon sens, ou de colère, ou de tendresse caressante, ou de douleur, ou de joie!

Or c'est ce que fournit, non aucun lexique, mais une àme chaste, enflammée, voyante, humblement livrée au délire el à la sagesse de la Muse. Je l'ai dit ailleurs, mais c'est une historiette qu'on ne saurait trop raconter, le plus grand de tous les rimeurs, Victor Hugo, qui a pitié de toutes les victimes, non seulement des êtres et des jjersonnes, mais aussi des mots et des vocables disgraciés, eut un jour, lorsqu'il écrivait Les Contemplations, pitié d'une rime tombée au dernier degré d'avilissement. C'est la rime amour et jour, usée par l'incolore tragédie, déshonorée par les romances, déchiquetée parmi les jeux dans les pensionnats de demoiselles, adoptée à cause de son emploi facile par tous les mauvais poètes, devenue plus honnie et méprisée que les Turcs des rues et les chiens qui traînent à leur queue des lèchefrites. Eh bien ces deux mots, qui formaient un assemblage Infâme, il trouva le moyen de les relier, chaque fois qu'ils paraissaient, par de tels rapports imprévus, lumineux, splendides, par de telles chaînes de diamants et de fleurs, que dans son livre on souhaitait passionnément leur retour, autant qu'on le redoutait et qu'on le haïssait jadis.

Despréaux se trompe lorsqu'il croit aller chercher au coin d'un bois le mot qui l'avait fui. Car le mot, je le répète, est dans tous les dictionnaires; il n'est pas au coin d'un bois, où l'on peut rencontrer des bandits el des colombes, des loups et des bergères, mais pas de mots. Ce qui l'avait fui, ce n'est pas le mot, c'est le génie qui permet de l'enchaîner par une vive et sub-

tile pensée à un autre mot de consonnance pareille. Mais CELA est dans l'esprit ou n'y est pas, et on pourrait, comme Orlando, parcourir toute la forêt des Ardennes, sans l'y trouver jamais.

Seulement, celui qui aura eu assez de génie pour trouver cela, en aura assez pour trouver tout le reste, les mots complémentaires, les sons que les autres sons appellent, les mots longs qui font équilibre aux mots très courts, enfin toutes les harmonies. Donc, monsieur, le grand poète avait raison d'affirmer que si les vers riment bien, il n'y a point à s'inquiéter du reste. C'est comme s'il eût dit : « Occupez-vous seulement d'avoir les millions de Rothschild, et ensuite vous n'aurez pas à être inquiets sur les moyens d'acheter du pain et des souliers! » Je conviens qu'il avait exprimé sa pensée sous une forme un peu et initiale et brève; cela tient à ce que cela l'ennuyait un pou de parler en prose. Mais enfin, je suis là, à défaut dun plus digne, pour lui servir d'interprète, et c'est pourquoi j'ai pris la liberté de vous tenir ce petit et trop long discours. Car enfin, monsieur, si nous n'étions pas autre chose que de vains enfileurs de perles et de vieux enfants d'Eldorado qui jouent avec dos pierreries, les contempteurs de la poésie auraient la partie trop belle. Mais la Rime et le Rhythme non plus ne sont pas si bêtes qu'ils le supposent, et dans le joli vaudeville intitulé : Riche d'amour, Arnal avait parfaitement raison de dire fi propos du roi Orphée, indûment comparé à une huître : « Ce n'est pas ainsi ((u'on le représente! »

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