‹ Lettres chieriquesChapitre 12 sur 47 · A ALEXANDRE 1) L" M A S 1 IL · texte numérisé non relu

A ALEXANDRE 1) L" M A S 1 IL

Cher et illustre confrère, je vous remercie tout dabord du grand honneur que vous m'avez fait en m'offrant votre Théâtre dans la belle Edition des Comédiens. Je lisais hier les admirables Xotes étincelantes de logique, de bon sens, d'esprit, de points de vue nouveaux, d'images inattendues que vous avez écrites à la suite du Fils Naturel, et comme toujours j'admirais les inépuisables ressources de votre imagination éternellement créatrice.

Dans le livre, vous prenez votre lecteur à bras-le corps, comme au théâtre vous prenez votre spectateur, et vous ne le lâchez pas avant qu'il soit vaincu, terrassé, dompté, et, ce qui est plus difficile encore, persuadé. Telle est la force de votre raisonnement net, serré, précis, bien agrafé au sol, prompt à l'attaque et K\d. riposte, servi par un coup d'oeil agile et rapide, que vous auriez encore l'air d'avoir raison, même si vous ne l'aviez pas; mais, heureusement, vous avez toujours raison.

Il n'y aurait que profit et honneur à discuter avec vous, car vous êtes le vrai honnête homme, en tout état de cause, loyal la plume à la main comme dans les

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actions de la vie, et vous n'avez jamais invoqué ce privilège arbitraire grâce auquel certains écrivains prétendent avoir le droit de se dédoubler et de renier, en tant qu'artistes, leur personnalité réelle. Non, ce que vous pensez, vous le dites, vous l'écrivez, vous le faites : en aucune occasion, vous ne voulez être irresponsable, et quand on s'adresse à vous, on trouve toujours à qui parler. Toutefois, je ne désire pas discuter; je voudrais seulement vous traduire quelques-unes des impressions que j'ai subies en lisant vos Notes éblouissantes, et j'espère que vous les accueillerez avec indulgence, car vous devez croire, je m'en flatte du moins, que je suis sincère, moi aussi, comme vous l'êtes vous-même.

Pour excuser votre Jacques Vignot, qui juge son père et se refuse à l'absoudre, vous dites que le Léandre des Fourbei-les de Scaphi agit bien plus cavalièrement encore avec Géronte, et qu'appeler son père : Mon oncle! est une action bien moins irrespectueuse que de le laisser fourrer dans un sac et bâtunner par un valet. Certes, ce raisonnement est inattaquable; il ne présente nul défaut, nulle tare, et on n'y saurait fourrer une épingle. Cependant il ne m'avait pas laissé convaincu; je me suis demandé pourquoi, et je crois que cela tient à plusieurs raisons. D'abord, à la grande différence qu'il y a entre les acteurs d'autrefois et ceux d'aujourd'hui.

En effet, tout comédien qui joue un rôle est un être double; il est le personnage qu'il représente, mais il est aussi lui-même ; le public l'envisage sous ses deux faces, et tout en s'intéressant à l'être fictif, ne fait pas abstraction de l'être réel. Un soir, au foyer de la Comédie-Française la fine et spirituelle Madeleine Brohan disait un mot qui m'a beaucoup frappé, et auquel j'ai resongé bien souvent. « J'ai refusé, disait-elle, de jouer Les Caprices de Marianne avec M. Volny, parce que je suis une femme tandis qu'il est un enfant, et il y a là quelque chose qui blesse la délicatesse du specta-

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leur. Cependant je joue volontiers cette pièce avec Delaunay, qui lui aussi a l'air d'être enfant: mais on SAIT qu'il ne Test pas, »

Je crois, mon cher confrère, qu'il y a dans ces deux mots : ON SAIT, toute une révélation. Non, l'acteur ne saurait disparaître et ne disparaît jamais complètement derrière le personnage représenté, et même travesti, changé, grimé, défiguré, affublé d'un déguisement, on lui tient compte de ce qu'il est dans la réalité. Lorsque, peu de temps après la mort d'une enfant adorée, l'excellent Régnier reparut un soir à la Comédie-Française dans la Gabrielle d'Emile Augier, au moment où il disait le beau morceau sur les enfants : yous n'existons vraiment que par ces petits êtres... d'un mouvement spontané, délicieusement tendre, toute la salle à la fois l'acclama, l'applaudit, et déchirant violemment le voile idéal qui sépare le public de la scène, voulut avoir devant elle non plus l'avocat Julien, mais Régnier lui-même, l'iiomme, l'artiste, le père, et lui donner une éclatante marcjue d'estime et de sympathie.

Les acteurs d'autrefois, c'était difFérentI Reaucoup d'entre eux furent gentilshommes et braves et honnêtes gens, mais enfin ils n'appartenaient pas à la vie sociale ; ils étaient les chevaliers-errants du grand chemin et de l'aventure; ils avaient dans leurs prunelles l'immensité des horizons et sur leurs souliers toute la poussière des chemins parcourus; on les voyait volontiers avec le diadème au front et l'épée au flanc; ils pouvaient être des ducs, des rois, des empereurs, vêtus de pourpre vraie ou fausse et parés de pierreries qui étaient des rubis ou des cailloux; ils étaient des chevaliers, des vagabonds, des héros, des Achilles, des Amadis; personne ne leur disputait le trône de Cappadoce ou l'empire d'Orient, mais il ne leur eût pas été permis d'usurper la bourgeoisie et de se donner comme les égaux de monsieur Orgon ou de monsieur Dimanche.

Et la même différence existe entre la comédie d'au-

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joiird'hui et celle d'autrefois. La nôtre veut être la fidèle image de la vie, et tout doit y être pris au sérieux ; jadis, au contraire, entre les deux côtés de la rampe, il y avait une séparation grande comme le monde. Précisément pour pouvoir être au fond plus sincère, pour avoir le droit de montrer l'àme humaine dans toute sa hideur, et avec l'aûreuse lèpre de ses vices, la Comédie s'occupait de séduire les yeux, de barioler ses personnages, de les couvrir de clinquant et d'étoffes couleur de rose, afin de dissimuler ce qu'elle a de profondément triste. Ses jeux se passaient, parce qu'elle le voulait ainsi, dans le domaine de la fantaisie pure, dans une Sicile foulée par les pas de Gérés et où chante le flot bleu, dans une vague Italie où le bagne n'était déshonorant pour personne, et où Scapin en revenait avec un magnifique habit de satin rayé, aussi éblouissant et propre que s'il fût sorti tout à l'heure de chez le marchand. Ses personnages n'étaient ni des comédiens ni des hommes, mais des acteurs bouffons, et quand Scapin battait Géronte, qui était, comme son nom l'indique, non pas le Père, mais le Vieillard, c'était tout simplement un bouffon qui en battait un autre, dans un décor fabuleux, avec un bâton chimérique, et il n'y avait pas de quoi fouetter un chat.

La personne vraie persiste si bien sous la personne figurée que, lorsqu'il voulait montrer dans quelque pièce nouvelle, une jeune fille donnant l'idée de l'innocence et de la pureté absolues, Scribe, le plus habile théâtriste du monde, avait grand soin de se procurer, toutes les fois que cela lui était possible, une comédienne tout à fait inconnue du public, et, notoirement du moins, n'ayant dans son passé rien qui jurât avec l'ingénuité du rôle.

Madame Delphine de Girardin obéit au même sentiment lorsqu'elle fit engager Emilie Dubois, ignorée encore, pour représenter la jeune fille dans Ladij Tartuffe, et il est, je crois, évident que pour une bonne

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part le comédien, sous un visage d'emprunt, reste luimême. Eh bien! mon cher conlrère, les comédiens aujourd'hui ont voulu la respectabilité et l'ont obtenue; lis sont citoyens, magistrats, pères de famille ; on les mhume en terre sainte, et beaucoup d'honnêtes gens qui sont mariés de la façon la plus régulière, l'ont été par facteur Tronchet ou par l'acteur Lafontaine. Nous savons que ces artistes sont des hommes pareils à nous, aussi soucieux que nous de leur dignité, et c'est pourquoi nous soutfrons difficilement que Léandre les fasse bàtonner dans un sac, même moralement, et, s'il est leur fils, les appelle : mon oncle ! Je crois que l'excellent comédien Got n'a pas joué depuis longtemps le Pasquin (ou l'Arlequin) de Marivaux; mais, si j'ose le dire, il me semblerait presque monstrueux qu'il le jouât. 11 m'est impossible de ne pas voir en lui le doyen a cheveux blancs, le chevalier de la Légion d'Honneur estimé et respecté de tous, et je serais humilié que Dorante, déguisé en valet, lui donnât, en ramassant son chapeau, le célèbre coup de pied classique.

Et Léandre n'était pas plus un Fils que Géronte n était un Père! II était la jeunesse, les vingt ans, 1 amour, et il fallait que l'amour triomphât dans notre ancien théâtre, comme vous le lui reprochez, un peu sévèrement peut-être. Mais en ce temps-là le poète n'était pas un juge; il était l'avocat de la nature contre la loi sociale, qui a pour la défendre des juges, des niagistrats, d'innombrables armées, mille moyens de répression, tandis que la nature, elle, n'a que le poète. Vous le savez mieux que moi, mon cher confrère, les lois et les mœurs changent, les événements se déroulent, l'histoire éperdue bat la breloque comme une horloge détraquée, tout se transforme, excepté pourtant les formes poétiques, lentes à éclore, qui ne vont pas si vite que les révolutions et les batailles, et c'est plus tôt fait d'envahir et de détruire le colosse romain que d'imaginer un nouveau genre de poème.

Ayant à créer la Comédie en France, Molière, pour aller vite, dut la prendre au passé toute faite, avec tout son bagage, surtout pour ce qui concerne la farce. Aussi la farce de Molière, c'est celle de Plante et de ïérence; c'est encore la comédie antique, celle qui naquit sur le char de Thespis, en pleine vendange, Nymphe effrénée, effrontée, barbouillée de raisin au jus rouge, couronnée de pampre, à demi ivre, et mettant son poing sur sa hanche pour échanger avec les vendangeurs les strophes religieuses et farouches de son ode dialoguée. Elle est née loin des villes, en dehors de toute convention, au milieu des Satyres chèvre-pieds et des loups, et sous l'œil des Dieux, et c'est pourquoi, dédaignant l'homme social, elle montre l'homme instinctif, à la fois bestial et divin. Pour elle, Géronte n'est pas plus intéressant qu'une ruine, et Léandre n'est pas plus responsable que la sève du printemps qui monte et bouillonne, sans se soucier des pierres brisées et des feuilles mortes.

Oui, ïhalia est alors semblable à l'indifférente et féroce Nature, qui par tous les moyens sert et favorise la vie, la naissance, l'amour, la floraison, la reproduction, le désir, qui sont les outils dont se sert la Vie pour persister, comme c'est son devoir et son droit d'Immortelle. Que ce tronc mort, brisé, foudroyé soit un père ou un aïeul, elle ne le sait pas, et elle ne veut pas le savoir; les feuilles, les végétations, les jeunes pousses, les verdures qui envahissent tout achèvent de l'étouffer, de le détruire, de le supprimer, au nom de la raison suprême qui est l'amour, le renouvellement, le besoin de vivre; et la calme Nature, en sa richesse luxuriante et triomphale, abrite les nids, les ailes frémissantes, et sur son sein caressé par les brises amoureuses jette une odorante écharpe bariolée, où s'extasient les mille couleurs des fleurs.

Mais ce que le grand Molière n'avait pas eu le loisir de faire, ses successeurs l'ont fait; délaissant l'homme

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bètc et dieu, livré à ses instincts naturels, ils ont abordé l'étude de l'homme social; le théâtre des poètes est fini, et il a fait place au théâtre des moralistes et des philosophes.

Leurs personnages sont des hommes, et dans leur personnalité fictive et dans leur personnalité réelle. 11 n'y a plus de Géronte à bàtonner, parce que Géronte n'y consent plus, ni le sentiment public, et parce qu'il n'y a plus jamais de bâtons oubliés derrière un des portants du décor. Si l'on en voulait un, il faudrait l'apporter exprès et dire pourquoi on l'apporte, et dès l'exposition, faire pressentir son entrée. Dans les bois, les roses, les églantiers, les fleurs, les oiseaux, les cerfs, les gazelles, vivent comme il leur convient, prodiguant des tas de baisers dont personne ne leur demande le compte, et au milieu d'eux le Faune vit comme eux; s'il rencontre au bord de la fraîche source quelque vigoureuse Nymphe qui lui plaise, il ne se fait nul scrupule de l'empoigner aux cheveux et de la renverser dans l'herbe, toute meurtrie et rougie de ses baisers. Et il ferait beau voir que son père l'en empêchât! D'abord il s'inquiète fort peu d'avoir un père, il ne sait pas du tout à quel dieu ou à quel bouc il doit le sang qui coule dans ses veines, et il s'en soucie autant que des feuilles de l'an passé. Il épouse, sans crier gare, des vierges dont il n'a jamais entendu la voix, et sans avoir t'U aucune façon daigné les consulter.

C'est pourquoi Octave et Léandre, qui sont innocents comme les loups des bois et en somme n'ont pas plus de responsabilité que de petits Faunes, sont encore bien modérés en se bornant à épouser les premières Égyptiennes venues, et en laissant bàtonner par un valet, qui a l'air d'un bouquet de roses, des vieillards qui ne sont leurs pères que pour la forme. Entre Géronte et Sternay, comme entre Jacques Vignot et Léandre, la partie n'est pas égale. Je n'en admire pas moins les .Yotes de votre belle comédie, qui ont pour

elles toutes les séductions, y compris celle du bon sens. Je ne parle pas de l'esprit, dont vous possédez un tel fonds que vous pouvez sans cesse le prodiguer, sans vous appauvrir jamais. Cela, c'est un bien qui vous vient do famille, car vous êtes né d'un père qui ne comptait pas et ne connaissait pas ses richesses!

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LE MARROXNIKIl

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