A M. AI. PII AND
Monsieur, vous êtes le directeur unique et le suprême inspirateur des Travaux de Paris, cette ville toujours en travail. Les chemins, les chaussées, les quais du fleuve, les pierres des édifices existent et se comportent selon que vous l'avez ordonné.
Plus nombreux que les étoiles célestes, les camellias des serres de la ville attendent un signe de vous pour fleurir, et tous les arbres parisiens vous obéissent. Même sont devenus parisiens, exprès pour vous obéir, beaucoup d'arbres des Tropiques et de l'extrême Orient, qui étaient réputés ne pouvoir vivre chez nous, et qui se sont parfaitement acclimatés dans nos squares, et s'y portent à merveille, uniquement parce que vous avez désiré qu'il en fût ainsi. Quant à nos vieux marronniers, dociles et disciplinés comme des soldats dans le rang-, ils se gouvernent à votre fantaisie, et fidèles comme des vétérans qu'ils sont, ils ne se permettraient pas la moindre incartade. Aussi avez-vous dû, monsieur, être bien étonné de voir l'un d'entre eux près de manquer à la consigne : c'est le célèbre Marronnier du vingt mars. En effet, pareil au roi Louis XIV, vous avez failli attendre. Le bon vieil arbre, qui doit être en
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mesure à la date convenue, et dont la mission spéciale consiste à feuiUer avant les autres, ne feuiUait pas, restait indécis et ne savait quel parti prendre.
Nous-mêmes, qui n'avons sur lui aucune autorité et aucune supériorité hiérarchique, nous le trouvions impertinent, nous avions été douloureusement surpris à la nouvelle de son essai de rébellion, et nous ne comprenions pas bien pourquoi ce burgrave illustre, pourquoi ce bonze, comme on dit aujourd'hui, se moquait
du monde. , .. . ,. , ^
Mais en somme, comme chacun doit pouvoii d le ses raïsons et comme il ne faut jamais condamner les sens sans les entendre, je suis allé aux Tuileries et j ai interrogé l'arbre lui-même. Certes, il ne m a pas parlé avec une voix articulée, comme font les orateurs et es tragédiennes; mais au moyen de ces effluves mysterieSx qui vont d'une âme à l'autre, il a très bien trouve le moyen de me communiquer sa pensée. Je crois l'avoir^ comprise, et de mon mieux je vous la traduirai en langage humain, en me servant des vocables généralement en usage dans les pays polices.
Eh bien! voici le fait, l.e Marronnier est devoye et vit à l'aventure, comme un nautonier qui a perdu sa boussole. Autrefois il n'était nullement embarrasse, car rien n'est plus facile que de remplir un devoir connu défmi et librement accepté. Alors le devoir de cet arbre était de feuiUer le vingt mars ou un peu auparavant, et sa fonction particulière consistait a e/;;e en avancé, ce qui est simple comme une règle de trois et €lair comme de l'eau de roche. Mais, dans ses mterminables loisirs, le Marronnier a eu le temps d observer les mœurs nouvelles, et comme il Ta vu, elles ont subi de tels changements que mettre le cœur à gauche semit désormais une transposition sans importance, ne mentant pas d'être mentionnée. Aujourd'hui, quand, comment et à quelles conditions est-on en avance? C est ce qui est devenu difficile à déterminer. S'il est permis de
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résumer la situation par une formule, je dirai qu'à l'heure présente, tous les Parisiens sans exception ont le désir, la prétention, la volonté absolue de connaître les choses, de les posséder et d'en jouir avant qu'elles n'existent! Ils s'inquiètent de la sauce à laquelle ils mangeront le poulet, avant que la poule n'ait pondu l'œuf d'où le poulet sortira.
Parlons d'abord, si vous le voulez, du théâtre, qui est et fut toujours le divertissement favori des Parisiens. A une époque déjà lointaine, mais d'oii le bon sens n'était pas exclu, les gens s'estimaient heureux qui voyaient la première ou l'une des dix premières représentations d'une pièce nouvelle. Mais bientôt la Mode souveraine en décida autrement, car d'après le mode nouveau récemment institué, le plaisir consiste, non plus à voir, mais seulement à voir avant les autres! Les préférés, les Dieux, l'élite, le Tout-Paris employèrent donc les plus hautes influences et mille ruses de sauvages pour assister à la répétition générale. Mais alors les millionnaires, les ducs, les puissants du jour et les malins dépourvus de toute espèce de titre, ayant vu qu'à cette répétition générale la salle était pleine comme un œuf, durent remuer ciel et terre pour assister à la répétition qui précède la répétition générale.
Et ainsi de suite, de répétition en répétition, remontant tous les échelons de l'échelle, ils finirent par prendre d'assaut la première répétition : ce n'était pas encore assez! A présent, sous peine de bourgeoisie et de déchéance, les gens véritablement distingués voient la coUat'i.on, cette opération initiale qui consiste, pour les acteurs assis autour d'une table ronde, à lire pour la première fois leurs rôles transcrits en gros caractères par le copiste. Et persuadés qu'ils ont assisté à une représentation, décidés à ce qu'il en soit ainsi, les gens du monde, en se retirant, ne manquent pas de dire négligemment au directeur : « Prenez garde, cher
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ami, ce n'est ni assez tassé, ni assez enchaîné. Et puis, c'est joué lent. Enfin, je ne comprends pas du tout pourquoi mademoiselle Irma, qui fait l'ingénue, a une robe vert-bouteille 1 » Cependant, si l'œuvre est signée d'un auteur en vogue, il se peut que la Mode impose aux Parisiens le devoir d'assister aussi à la vraie première représentation. Dans ce cas, à peine le premier acteur entré en scène a-t-il récité deux lignes, qu'un pâle jeune homme, ivre d'ennui, se penche vers sa voisine et murmure à son oreille : — « Encore cette pièce-là! Ah! mais, décidément, le directeur nous la fait à la scie! »
Pour la peinture, monsieur, c'est absolument la même chose. Pour se résigner à voir seulement l'Exposition des tableaux le jour de l'ouverture du Salon, il faudrait être au ban de la société, avoir commis tous les crimes, et pour qui se rendrait coupable dune pareille faute, mieux vaudrait s'être montré avec un veston ou des souliers qui ne seraient pas trop étroits!
Bon pour les goujats, le jour de l'ouverture ! Comme on ne l'ignore pas, du temps que la reine Berthe filait, on nommait jouj- du vernissage le jour où les artistes vernissaient ou faisaient vernir leurs tableaux. Mais bientôt, pour arriver avant les autres, les Parisiens exceptionnellement protégés, au nombre de cent mille, envahirent ce jour-là tous les salons, en chassèrent les vernisseurs, et jetèrent les pots de vernis parles fenêtres. Il fallait donc vernir avant lo jour du vernissage. Mais les spectateurs impatients ont déjoué cette ruse, avancé leur visite. Ils viennent maintenant voir les tableaux lorsqu'ils sont étendus par terre, tournés contre la muraille, et lorsque dans les salles non encore tendues et ouvertes à claire-voie, les balayeurs mettent les ordures en tas et avec leurs balais vertigineux font voler des flots de poussière !
Cependant beaucoup de Parisiens considèrent que ce mode d'investigation est tardif, et ils ont pris le parti
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(l'aller voir les tableaux dans les ateliers mêmes des artistes. Ils y sont allés d"abord quand les tableaux étaient finis, et la chose n'avait pas grand inconvénient, si ce n'est les mille feuilletons parlés qui, avant que l'œuvre tut exposée, se répandaient par la ville et faisaient subir au thème primitif les interprétations les plus fantasmagoriques. Mais comment se contenter de si peu, et à quoi sert d'arriver tôt, si on n'arrive pas avant les autres? Peu à peu les belles, les victorieuses, les adorées, celles à qui on ne résiste pas, obtinrent de voir le tableau avant qu'il lut fini, puis plus tôt, plus tôt, plus tôt encore, car madame Y... et madame X... se soucient de la peinture comme du grand Lama. Le beau, c'est de voir avant les autres; aussi veulent-elles regarder les tableaux avant qu'ils soient commencés, quand l'artiste promène sur la toile un fusain irrité et farouche. Alors elles daignent quelquefois exprimer une opinion et dire en faisant une délicieuse moue en cœur, que ce n'est pas « de la peinture aimable ».
Comme à Paris on croit dîner, bien que dans les festins d'apparat on se nourrisse exclusivement de cristaux et d'argenteries, vaguement mêlés de roastbeefs crus et sanglants et de foies gras fabriqués dans les prisons, comme les chaussons de lisière, tous les comestibles, fruits, légumes ont dû gagner notre fièvre américaine, et comme nous battre la breloque.
Les laitues, les artichauts, les petits pois sont finis au moment où ils devraient n'avoir pas commencé; il y a du gibier en tout temps, excepté pendant le temps oii la chasse est ouverte, et les perdreaux eux-mêmes ne savent plus dans quelle saison ils ont le droit d'être tués. Dernièrement, un très pauvre jeune homme de mes amis, peu habitué à ces fêtes, dînait en plein mois de janvier chez une très grande Parisienne qui, trop prodigue pour attacher ses chiens avec des saucisses, leur met au cou des colliers de perles fines. Lorsqu'on >ervit le dessert, le milieu de table fut remplacé par un
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immense bassin d'or ciselé par Vechte, dans lequel des fraises énormes, rouges, parfaitement mûres, étaient entassées en quantité fabuleuse et démesurée.
— « Ah! s'écria la maîtresse de la maison d'un petit air souverainement dégoûté, encore des fraises! »
A son exemple, et pour se conformer à son précieux dédain, comme les coursiers d'Hippolyte à la pensée du héros, tous les convives refusèrent avec horreur ce mets par trop commun. Seul, mon ami, l'étudiant misérable, ayant toute honte bue, emplit son assiette de fraises qu'il mangea voluptueusement, car il avait pensé, non sans raison, que dans toute sa vie il ne retrouverait pas une autre occasion sans doute de manquer aussi parfaitement de distinction.
Les fleurs, monsieur, vous le savez mieux que moi^ ne sont plus autorisées à naître ni à vivre, ni à mourir, comme elles avaient coutume; on leur a .caché avec soin tous les calendriers, et leurs âmes toujours occupées, toujours en exil, toujours en travail sur la terre, n'ont plus jamais le temps d'aller se reposer dans aucun ciel. Il faut qu'elles fleurissent où et quand on les veut, et elles n'ont pas même, comme les journalistes à bout de force, la ressource d'inscrire sur leurs corolles : « Les ateliers étant fermés à cause de la fête, les roses ne paraîtront pas demain. » Non, il faut qu'elles soient toujours prêtes à être cueillies, respirées, effeuillées, clouées dans les chevelures et sur les corsages; car elles ne sont pas là pour s'amuser.
Des êtres qui s'ennuient, par exemple, c'est les lilas blancs! D'abord on les avait forcés à fleurir un peu avant le printemps, par dépravation ; mais bientôt les femmes les voulurent toute l'année, pendant les douze mois, pendant les cinquante-deux semaines! et ils n'ont jamais de répit. Alanguis, désolés, anémiques comme de vrais Parisiens qu'ils sont, décolorés jusqu'à avoir perdu même leur couleur blanche, penchés, ne pouvant plus dresser leurs fleurs vers le ciel, douloureuse-
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ment caressés par leur verdure qui n'est pas verte, ils nous regardent désespérément, semblant dire : Quand donc nous reposerons-nous? — Allons, blancs lilas de nos festins et de nos fêtes, ne vous faites pas d'illusion vaine, et parlez plus raisonnablement. Est-ce qu'on se repose 1
Au milieu de tout ce lohu-bohu, de ce carnaval des êtres et des choses, il est bien excusable, monsieur, qu'un simple arbre ait perdu la tête. Le pauvre marronnier a bien compris qu'en feuillant, comme à son ordinaire, aux environs du vingt mars, dans une telle société éperdue, il ne serait plus en avance. Mais pour être encore en avance, quel moment devait-il choisir, et y serait-il, par exemple, ou serait-il en retard, s'il se mettait à fi uiller en novembre ou en décembre? Certes, on comprend trop bien qu'il ait eu un moment d'hésitation, car il sait comme nous que, même en ce qui concerne Téclosion du printemps, les belles Parisiennes ne se contentent plus d"ôtre invitées le jour de la répétition générale, ou le jour du vernissage 1
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