A A II M A N D S I L V E S T R E
Mon cher Armand, vous m'avez fait d'horribles aveux : certes, je ne veux pas en abuser pour vous perdre; mais j'en profiterai dti moins, pendant que nous sommes seuls, pour lever le masque et pour parler sans feinte. Oui, et jl serait inutile de nier, vous m'avez dit, parlant à ma personne, que vous n'aimez pas les voyages et que vous espérez bien n'aller jamais plus loin qu'Asnières. Et voici ce qu'il y a de plus grave dans votre affaire : ce que vous dites, vous le faites. Il est vrai que de temps en temps vous poussez jusqu'à Toulouse pourvoir votre oncle, ou jusqu'à Amsterdam pour faire jouer un opéra en cinq actes; mais aller regarder des toiles de fond ou visiter un oncle qu'on aime beaucoup ne constitue pas des voyages, et en somme, au fait et au prendre, en tant que voyageur, vous ne dépassez pas Asnières, que vous habitez d'ailleurs, et où, dès que paraît avec son peplos couleur de safran la splendide Eôs née au matin, votre canot fend agilement les flots de la verte Seine.
Et pourquoi prendriez-vous un ticket pour dos destinations plus prétentieuses? Si nulle locomotive ne conduit au pays de V/nfenuezzo où Henri Heine chantait :
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De i/ns /lU'i/ies naît une multitude rie fleurs brillantes et mes soupirs deviennent un chœur de rossignols, il n'en est pas non plus, je pense, qui mène à ce pays enchanté des Renaissances où passent les amants que vous décrivez ainsi :
Pasteui-s du blanc troupeau des rêves, Une étoile, au sillon vaiaqueur, A guidé leurs pas sur les £rrè%-es; Un Dieu jeune est né dans leur cœuri
L'encens, le cinuame et la myrrhe Brûlent dans leurs souffles mêlés; Le chœur des anges les admire Sur le seuil des Edens voilés.
Sous le vent des harpes sacrées Frémissant des mêmes accords, Comme sous des mains inspirées.
Leurs âmes vibrent dans leurs corps ;
L'extase a lige les paroles
Sur leurs lèvres au souffle éteint,
Comme la rosée, aux corolles.
Le premier frisson du matia. .
Donc, je comprends très bien que vous ne vous fassiez pas emporter par le monstre de fer à la rouge gueule de braise enflammée vers de vagues pays provinciaux et géographiques; mais votre aveu dépouillé d'artifice, comme celui de Néoptolème roi d'Épire, ne subsiste pas moins dans sa crudité cynique. Ahl cher ami, vous n'aimez pas les voyages; Eh bien venez, suivez-moi, allons-nous-en au bois de Chaville dans quelque clairière bien découverte, où nous serons sûrs de n'être entendus de personne, et où nous verrons venir à nous les importuns et les attentifs; car si quelqu'un entendait nos paroles, nous serions certains de voyager plus que nous ne voudrions, et d'être envoyés à Notmiéa où le flot sanglote et se lamente. Ah! vous n'aimez pas les
voyages ; moi non plus ! Mais nous ne sommes pas les seuls de notre acabit; tous les Parisiens sont logés à la même enseigne, et ils ont même sur vous et moi ce désavantage qu'ils n'aiment pas du tout la nature.
N'allons pas trop loin. Distinguo, comme dit Thomas Diafoirus ; ils ne dédaignent pas la nature de la banlieue, pourvu qu'elle soit agrémentée de fritures, de matelotes, de mirlitons, de pitres, d'hercules et surtout de fillettes coiffées en chiens fous; mais ils préfèrent infiniment les paysages purement parisiens, bornés d'un côté par le Trocadéro et de l'autre par l'île Saint-Louis. Et encore, ceux-là, ils leur font grâce à la condition qu'ils se montreront, non au naturel, en simple pierre et en arbres vivants, mais fictivement représentés par un bon peintre en décors sur quelque théâtre du boulevard, où il dresse ses toiles appliquées sur le bois chantourné et sur le léger canevas dont l'inconsistance permet d'imiter le frissonnement des feuilles. On l'a remarqué depuis longtemps, et c'est un phénomène qui nous crève les yeux. Très peu de Parisiens, pour ne pas dire aucuns, sortent de chez eux pour contempler la Seine sous les feux du soleil couchant ou sous les blancs rayons de lune; le Pont-Neuf avec son île, les barques noires, la ligne des quais s'enfonçant dans la nuit, Notre-Dame élevant ses tours dans le sombre azur, seraient pour eux dans la réalité un spectacle indifférent.
Mais qu'un théâtre noir, enfumé, sans air, où il faut payer à la porte et vivre avec des chapeaux de soie dans le dos et des coudes dans la poitrine, leur en offre la brutale et grossière copie, ils y courront avec rage, avec amour, avec ravissement, et apporteront leurs sous, comme s'il en pleuvait. Donc, suivez-moi bien, les Parisiens n'aiment que les voyages dans Paris et encore dans un Paris de toile peinte à la colle. Cependant, mon ami, dans peu de temps, dans quelques jours d'ici, dans cinq minutes, ils vont tous boucler
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leurs malles et s'en aller écouter le rugissement désespéré de la mer. Pourquoi cela? C'est ce que le philosophe doit étudier.
Affaire de femmes, mon cher Armand. Les dames qui ont des Lundis, dos Jeudis, des Vendredis, qui se rendent un Mardi pour un Samedi, et que je ne sais quelle Locuste invisible et surnaturelle force à boire du thé à cinq heures, à l'heure où les malhonnêtes gens boivent de l'absinthe et les honnêtes gens rien du tout; ces dames féroces et naïves, qui espèrent obtenir quelque chose les unes des autres, (mais quoi? justes Dieux!) savent qu'elles sont destinées à vivre ensemble, que ■c'est là un sort inéluctable; et que d'autre part rien ne peut être ajouté à la somme des idées qu'elles échangent, ni à la forme dont elles peuvent les revêtir. Elles ont laissé toute espérance! elles savent que le dialogue sera toujours le môme, que nulle correction n'y peut être introduite, et qu'elles en ont comme cela pour une cinquantaine d'années; car à Paris, la jeunesse dure si longtemps, grâce à la perfection des Cheveux pour Dames, et aux récents progrès introduits dans la fabrication des cosmétiques!
Eh bien! elles se disent qu'à la mer, ce sont toujours les mêmes discours, mais ce ne sont plus les mêmes fauteuils. Le dialogue étant et devant rester immuable, le décor du moins sera changé. Les costumes aussi, et Aoici pourquoi. A Paris, quand on s'est fait faire un certain nombre de robes pour aller à ses Samedis, à ses Lundis, à ses Vendredis réciproques et pour boire l'inexplicable thé de cinq heures, on n'ose pas en commander de nouvelles, par mille raisons. Principalement parce que les deux bouts sont si irrévocablement brouillés que personne ne peut les joindre; parce qu'on doit au propriétaire, à la couturière, à la lingère, à la corsetière, au fabricant de bottines, au couturier formidable! et même, accessoirement, au boulanger, à la fruitière, au boucher, à la poissonnière, à la marchande
de volailles et au marchand de saucisses ; mais quand on va à la mer, comme on a besoin do costumes composés par Worth et par les sous-Worth. il faut bien qu'on en fasse faire! En ce cas il faut faire de nécessité vice, ce qui est autrement agréable que d'en faire vertu. Quant aux hommes, ils suivent; ils obéissent, à leur ordinaire, comme des oies. Ils portent au fer de Calchas des têtes, pas trop innocentes, mais quelconques.
Et puis, n'effaçons pas l'homme tout à fait. Le Parisien mâle aime à se costumer, comme cet aimable Kalbrenner qui, d'ailleurs, possédant un génie de compositeur et de virtuose, se faisait faire un habit de marin pour aller en barque sur le lac du bois de Boulogne, un habit de chasseur comme dans Le Freijschûtz, pour aller tuer des perdreaux dans les parcs de ses amis, et un habit d'amant pour attendre ïurlurette. En outre, mon cher Armand, la villégiature parisienne a cela de bon qu'elle tresse et mêle ensemble deux mondes qui s'exècrent, s'adorent, se fuient, se cherchent surtout, se regardent comme deux chiens — non de faïence, — et brûlent de trouver un prétexte pour s'unir , aux bords des flots d'aigue-marine ou d'émeraude, et aussi sous les flammes des bougies et parmi le déchaînement des trombones. Je veux dire le monde des femmes très honnêtes et celui des femmes qui ne le sont pas tout à fait tant. Dans le premier Casino venu, toutes les femmes ont le même droit aux diamants et à la pourpre, comme tous les hommes sont comtes et ducs depuis saint Louis , si le cœur leur en dit, et décorés sur toutes les coutures, car alors ils font des ordres avec du désordre!
Pour une femme qui a jeté son bonnet par-dessus plus de moulins que n'en terrassa don Quichotte, et qui a rôti plus de balais qu'il ne fut rôti de volailles aux noces de Gamache, quelle joie de s'entendre parler avec respect, avec effroi, avec une timidité hésitante, et après avoir si souvent pataugé dans le ruisseau de
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la rue, de se rouler dans les étoiles! Et aussi, il faut bien ravouer. pour la femme honnête, pure, irréprochable, sûre d'elle-même, en possession d'une vertu solide que rien n'entamera jamais, il n'est pas sans agrément de se voir manquer de respect, naïvement, par un malheureux qui ne sait ce qu'il fait. La dame rit alors, comme rit le marbre de Paros que rien ne peut souiller, et sur lequel tombe une impuissante goutte d'eau.
11 y eut jadis en Russie, au Théâtre Michel, une comédienne si parfaitement vertueuse et fidèle à son mari que les Ris, les Jeux, les Eros, les Cupidons, les Désirs et tous les enfantelets ailés et boursouflés dune mythologie trop française pour être sérieuse, s'enfuvaient éperdus et mis en déroute, dès qu'on entendait frissonner et murmurer sa robe de soie. Mais, Julio, ce jeune preniier aux cheveux crépus qui était élève de Bressant et lui ressemblait, se montra plus audacieux que ces enfants-oiseaux, et tous les jours il recommença la même plaisanterie, stupéfiante à force d'impudence. Chîique fois que madame Jorez gravissait l'escalier, il avait soiji de monter derrière elle, et il lui prenait... — comment dirai-je? Il faut ici trouver un euphémisme, car je sais combien je vous désobligerais on employant un mot cru. Je dirai donc que Julio montait derrière madame Jorez. et brutalement, nettement lui — usurpait le torse! Alors elle se retournait, montrait son beau visage indigné.
— « Quoi, c'est vous, madame! Ah! j'avais cru que c'était Céline, » disait Julio véritablement désespéré, fou de douleur, et que sa victime elle-même se voyait obligée de consoler; mais le lendemain il recommençait fidèlement. Une fois Julio pendant trois jours fut malade, ou, pour parler plus exactement, chamliré par une princesse, qui lui donnait dos leçons de blason. Eh bien! pendant ce temps-là, madame Jorez regardait autour d'elle, toute dépaysée et surprise! — Quant à nous,
mon cher ami, tel ou tel décor ne nous gêne pas, sûrs que nous sommes de pouvoir causer partout avec Rabelais et avec Shakespeare; quant au farceur qui nous forcera à parler pendant une heure de l'affaire Monasterio ou de l'incident Galilfet, je pense qu'il n'est pas encore fondu !