‹ Lettres chieriquesChapitre 15 sur 47 · A PIERROT · texte numérisé non relu

A PIERROT

Vous ne sauriez croire, monsieur, combien vous me manquez et comme votre absence me trouble. Vous avez été le conseil, l'exemple, la joie de ma jeunesse, qui en grande partie s'est écoulée dans votre joli théâtre de fantaisies et d'enchantements, où ce qui se jouait était à la fois la Divine Comédie et la Comédie Humaine. Fin. spirituel et si propre ! blanc comme le papier blanc, hélas I sur lequel je vous écris, et comme la neige des cimes, vous ressembliez au Cygne et au Lys, ces deux symboles de ma foi. Votre seule vue me consolait de tout ce qui n'est pas blanc, c'est-à-dire, monsieur, de tout, car les dames elles-mêmes ne sont blanches que dans une certaine mesure. Oh! comme nous étions amis! Certes, je n'avais jamais pris la liberté de vous adresser la parole, et vous aussi vous ne m'aviez pas parlé ; mais comme nous nous entendions bien d'un clin d'œil, d'un bout de sourire, et quand je m'étais égaré dans les chemins des mauvaises rimes, comme je le comprenais vite à votre regard juste, mais féroce!

Un jour, celle qui se bouche les oreilles et vous laisse crier, je veux dire : la pioche de monsieur Haussmann s'abattit sur votre petit théâtre adoré, qui fut anéanti,

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et à la place qu'il occupait, sur des boulevards inconnus, soudainement déroulés comme de longs serpents, on édifia des maisons dont la tête au ciel était voisine. Ainsi exilé de vos rues, de vos jardins féeriques et de vos palais en toile peinte, je crus que vous alliez vous répandre par la ville, et que je vous rencontrerais partout, au Bois, sur les boulevards, aux expositions des cercles, aux premières représentations, vous détachant en blanc sur la foule noire, comme un pain à cacheter blanc collé sur un tableau destiné aux démonstrations mathématiques.

Vain espoir, monsieur, je ne vous rencontrai jamais plus, je ne revis jamais la queue de votre souquenille, et je fus privé de vous, comme en fut privé ce grand Paris dont vous étiez la folio, l'orgueil, la raison, le sourire, la pensée rapide, la réconfortante et saine ironie. Vous aviez disparu, comme disparut jadis Thésée, roi d'Athènes, et moi, pareil à son flls, le chasseur Hippolyte, je me demandais quel exil imprévu pouvait vous cacher si longtemps à l'univers. Encore l'absence du fils d'Egée s'expliqua plus tard, mais par des raisons qui ne sauraient justifier la vôtre, car vous n'allez jamais, en compagnie de Pirithoos, ravir la femme du tyran de l'Epire. Je me demandai d'abord si ce n'était pas au contraire vous qui vous seriez marié; mais une telle hypothèse ne supporte pas l'examen, et en cette matière, poser la question c'est la résoudre. Je me rappelle fort bien comme vous agissiez du temps de la pantomime. Pour un instant, pour une seconde, pour l'espace de temps que dure un éclair vite envolé, vous vouliez bien, au hasard de la fourchette, pincer légèrement la taille de Golombine, et même lui dérober entre deux portes un vague baiser; mais si elle faisait mine d'y prendre goût et de s'acoquiner à ces passe-temps frivoles, vous vous hâtiez bien vite de la renvoyer à ses colombes, à ses soupirs mêlés d'entrechats et à ses amours réglementaires avec .\rle-

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quin. Et quoique à votre comédie on se mariât sans le secours d'aucun officier municipal, en étendant les mains sur un trépied où brûlait un feu de Bengale, par-devant un jeune Amour vêtu de crêpe rose et ayant au dos des ailes d'étoffe transparente , vous ne consentiez même pas à cette cérémonie primitive et élémentaire.

Non, monsieur, on ne pouvait vous supposer marié, puisque vos occupations consistent précisément à n'en point avoir. Vous êtes le plus grand des artistes, et pour exprimer la subtile et idéale pensée, vous n'avez pas besoin d'outils matériels, pas même de l'outil divin, qui est le Verbe. Or, on sait que de tout temps lartiste a dû se méfier du mariage, car il faut qu'il soit libre de traiter ses rêves, ses créations et ses conceptions comme il l'entend; mais monsieur, si une femme gêne pour travailler, combien gêne-t-clle plus encore pour ne pas travailler! Car aller devant vous à l'aventure, vous mirer dans l'eau des sources, humer le rayon de soleil, poursuivre, en compagnie de Léandre et de l'imbécile Gassandre, une fugitive qu'Arlequin emporte et que vous n'atteindrez jamais, puisque les Fées la protègent, tels étaient vos labeurs, et encore préfériezvous de beaucoup vous mêler aux foules, ou vous asseoir sur l'herbe à l'ombre des feuilles, pour y savourer tranquillement un pâté et une bouteille de vin, acquis par des moyens que peut seule absoudre la souveraineté du but. Eh bien ! une épouse eût été capable de désapprouver des emplois du temps si judicieux; elle eût voulu, j'en frissonne! vous induire en travail, et vous inciter à apporter à la maison de l'argent monnayé pour payer le loyer, la boulangerie, la boucherie, le blanchissage et autres dépenses inutiles. Ecartons ces tristes images. Un événement qui explique très bien la disparition d'un mortel, c'est par exemple qu'il se soit fait homme de lettres. Car sans cesse occupé à noircir, à empiler des feuillets de copie, à recommencer quand il a fini,

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et à finir quand il a recommencé, il est toujours prisonnier dans une chambre, en compagnie d'une main de papier écolier, et d'un encrier plein d'un liquide noir comme le flot du Gocyte. Il peint la vie, mais il ne la voit pas, puisqu'il ne cesse jamc^is d'aligner les noirs griffonnages. Ainsi, monsieur, le célèbre Balzac n"a jamais vu ni un homme, ni une femme, ni une maison, ni un arbre, ni rien du tout; il a dû inventer son univers, le tirer complètement de son âme, et quant à lui, Balzac, personne non plus ne l'a vu jamais, puisqu'il n'est jamais sorti du cachot où, pareilles au vautour de Prométhée, les Lettres de l'Alphabet mangeaient son cœur et son foie.

J'ai donc pensé un moment que vous vous étiez consacré à la littérature, et que l'art qui consiste à évoquer trente personnages, à les empoisonner, à les égorger, à les jeter comme des proies à mille trépas divers, et à les ressusciter ensuite, grâce aux soins d'un habile médecin; ou à se montrer tous les matins spuntuel, nouveau, inattendu, subtil, cruel, bon enfant, moraliste, facétieux et ironique, en bâtissant d'ingénieux riens du tout sur la pointe absente d'une aiguille imaginaire; ou à étudier une question, d'après des documents inédits miraculeusement retrouvés dans la bibliothèque d'un vieux château, j'ai pensé, dis-je, que cet art délicat, varié, complexe, d'un maniement, selon l'occurrence, si facile ou si difficile, vous comptait désormais parmi ses adeptes, et que vous étiez peut-être en train d'écrire, soit des volumes aussi nombreux que ceux de Voltaire, soit une plaquette nourrie de la moelle des lions, comme le Livre des Maximes. Mais je n'ai pas tardé à écarter cette nouvelle supposition, et voici pourquoi. Comme Héraklès enfant, l'écrivain, monsieur, se trouve placé entre deux routes qui s'ouvrent devant lui, ou, si vous l'aimez mieux, entre les deux cornes d'un dilemme. S'il s'arrête pour essuyer sa plume au moyen d'un essuie-plume, l'Inspiration en

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profite pour s'enfuir, pour s'évader, pour s'engouffrer en plein ciel; si au contraire, il ne l'essuie pas, il met immanquablement des taches d'encre à ses doigts, et sur ses habits, et même sur son visage. Or, monsieur, votre visage de neige , vos candides habits, vos mains plus blanches que celles de Cidalise, les voyez-vous souillés et maculés par cette horrible chose appelée : encre? Non, vous n'êtes pas homme de lettres : c'est bon pour nous autres, misérables!

Vous n'êtes pas non plus député, car je ne me figure pas un homme aussi sage que vous l'êtes parlant des questions progressives, de l'équilibre des pouvoirs, disant sérieusement : dans cette enceinte, et se plongeant dans le sein des commissions. Gomment consenti riezvous à dire des choses inutiles, vous qui volontairement vous abstenez d'articuler des mots pour dire des choses utiles! Car, monsieur, vous êtes muet, non comme le croient certains gobe-mouches, parce que des pirates barbaresques vous auraient coupé la langue, mais parce qu'il vous déplaît de provoquer dans l'air des vibrations incohérentes et quelconques. Vous avez très bien voulu parler, quand le divin poète Théophile Gautier s'est chargé de composer pour vous des discours pareils à ceux des Dieux olympiens; mais passé cela, vous n'y avez plus acquiescé.

Vous n'êtes pas académicien, et pour cause. Lorsqu'à la cérémonie de la réception, votre aimable antagoniste, tout en vous affirmant sublime et plein de génie, aurait accessoirement insinué que vous n'avez aucun talent et que vous êtes bête comme une cruche, vous lui auriez certainement fait une grimace comique, si excessive et prodigieuse que tous les académiciens seraient morts à force de rire, et il n'y aurait plus eu d'Académie; ce qui ne se peut. Je donne donc ma langue au chat et au tigre, et je l'avoue humblement, vous êtes pour moi aussi introuvable que la fameuse lettre volée d'Edgar Poe. Je vous ai perdu, mais je m'y rési-

gne mal. Donc, où que vous soyez, monsieur, entendez-moi, écoutez-moi, exaucez-moi; revenez prendre possession de votre Paris, qui vaut bien les mies, ô gué, puisqu'il les contient toutes! Si comme l'empereur Barberousse, vous êtes dans une caverne, dormant d'un sommeil farouche et surprenant, près d'une table de pierre, — dont votre barbe ne saurait faire trois fois le tour, puisque vous ne la laissez jamais pousser, — réveillez-vous! N'imitez pas le stérile renoncement du comte de Ghambord. Montez à cheval! ou si comme je l'imagine, le cheval n'est pas votre affaire, montez à pied, mais venez, montiez-vous, ayez lieu, et d'un seul de vos fulgurants regards d'acier noir, réduisez en poudre, ou en ce qu'il vous plaira, les diseurs de paroles vaines. Il n'est que temps.

Cependant, monsieur, une crainte douloureuse me tourmente. J'ai vu, dans la plus sérieuse des Revues, des dessins michel-angesques signés par un peintre nommé Willette, et dans lesquels est retracée en divers épisodes la vie d'un jeune être qui vous ressemble. Il est jeune et divin, mais vêtu de noir; ce doit être monsieur votre fils. Mais si c'est monsieur votre fils et s'il est en deuil, vous seriez donc... — Non, je ne puis le croire; comme vous-même l'avez dit si éloquemment jadis, vous ne vous pendez jamais, et vous ne cherchez non plus aucun de ces mille chemins ouverts qui conduisent au but le plus probablement définitif. Si, comme jelespèro encore, vous voyez la douce lumière, ayez la bonté de me répondre poste restante, où vous voudrez, dans les Cyclades, dans les Florides, dans les îles d'Avalon, dans l'Ile Enchantée de AVatteau ; ou, si vous le préférez, de m'écrire chez moi, à Paris, rue de l'Éperon, n° 10. Si au contraire vous êtes, comment dirai-je ? — encore plus pâle que de cuulume, acceptez mes bien sincères compliments de condoléance, et croyez-moi, monsieur, votre très affectionné et très dévoué serviteur.

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