‹ Lettres chieriquesChapitre 21 sur 47 · M. EDMOND DE 0 H A M B L E Y · texte numérisé non relu

M. EDMOND DE 0 H A M B L E Y

Avant-hier, monsieur, j'étais à Londres, et un de nos amis communs me remettait votre livre : La Légende des Sexes, Poèmes Hystériques (tel est le titre), qui ne peut pénétrer en France, à cause de son costume un peu sommaire, et me disait que vous vouliez bien désirer mon avis sur ces compositions lyriques. Je vous le donnerai donc en toute franchise, sans euphémismes, sans ménagements et sans atténuation hypocrite. Parlons do vous, d'abord. Pour quiconque est initié à l'Art divin entre tous, il est évident et hors de toute discussion que vous êtes un poète de race et de grande envergure. Vous avez la science du rhythmey l'harmonie, la sonorité, le mouvement, le don des belles images et dos syllabes évocatrices; de plus, l'érudition et l'esprit, sans lesquels on ne peut rien faire dans ce temps d'analyse^ compliqué et précis. Vous êtes, monsieur, un excellent, délicat et viril artiste, et nul bon poète n'en peut douter, vous appartenez bien h la race chère et sacrée de l*indare.

Quant à votre livre, c'est difiérent. Je n'irai pas par quatre chemins, ni par deux non plus ; ce livre, il ne fallait pas du tout le faire. Et cela par mille raisons, toutes irréfutables, dont la meilleure est clairement expliquée par vous-même dans votre sous-titre : Poèmes Hijstériques. Il ne peut pas y avoir de poèmes hystériques, parce que le mol /lysich-ie et le mot poème expriment deux idées radicalement exclusives l'une de l'autre. C'est comme si l'on disait : du feu gelé ou de la glace flambogante; c'est comme si l'on accouplait ensemble, pour traîner un même chariot, la timide gazelle et le lion à la gueule féroce. L'hystérie, c'est le désir vain, la soif qui ne sera pas étanchée, l'appétit stérile ; le poème, comme son nom le dit, c'est essentiellement l'œuvre réalisée et faite. Le poète ne saurait être hystérique et exprimer l'hystérie, non plus que le cavalier hardi pressant de ses genoux et faisant obéir le cheval à la longue chevelure; non plus que l'archer aux muscles gonflés, aux bras vigoureux, tendant son grand arc pour envoyer au but une flèche sifflante.

Cependant, mon cher confrère, parlons hystérie, puisque l'occasion s'en présente, car il ne me déplaît jamais de me mesurer et de me colleter avec les monstres. Eh bien! je vous le dirai franchement, j'ai de celui-là par-dessus la tête, et son plus grand tort à mes yeux, c'est qu'il m'ennuie. Cette maladie moderne sévit surtout parce que nous avons dit que nous l'avons ; mais il en est d'elle comme de tous les spectres et de tous les fantômes; il suffît de marcher à elle résolument, pour qu'elle se dissipe et s'évanouisse. A entendre les observateurs épris de simplification, et très pareils à ces aliénistes qui voient la folie partout, il n'y aurait plus ni rage, ni amour, ni désir, ni colère, ni religion, ni jalousie, ni fantaisie, ni bravoure; il n'y aurait que de l'hystérie. Othello, Hamlet, Goriolan , Lear, Timon d'Athènes, Titania, tous hystériques! Ce système est un peu initial.

lis LETTRES CHIMÉRIQUES.

Peut-être l'hystérie des femmes serait-elle infiniment diminuée, si on ne la créait, ne l'encourageait et ne l'exaspérait à chaque minute; il faudrait leur appliquer, en le variant un peu le célèbre axiome de Scribe, et dire : « Cet animal est fort douillet; quand on le torture il souffre ! >' C'est \h un bien gros sujet, trop complexe et débordant pour le cadre d'une simple lettre, et qui veut être traité à fond. Mais quant à l'hystérie des hommes, je m'y refuse, je n'en veux pas du tout, et je ne consens pas à la plaindre. C'est une maladie de gens riches, très facile à guérir. Monte à cheval, misérable, jette-toi dans les batailles et les escarmouches; ou fais-toi négociant, trime, subis les affres de l'échéance; ou fais de l'escrime et casse des lleurets; casse même au besoin des cailloux; ou, si tu n'es pas bon à autre chose, écris douze cents pièces de théâtre, retrousse ta manche, bats-toi avec l'amour-propre des comédiens; ou fais de la copie, entasse des lignes, corrige les épreuves, tâche d'exterminer les bourdons et les coquilles, plus nombreux que les hydres des marais percées par les {lèches d'or d'Apollon ou d'Hercule, et je te réponds que tu ne seras plus hystérique!

Mais, mon cher confrère, l'hystérie écartée, l'art licencieux a-t-il sa raison d'être? Il l'eut sans doute dans la grande éclosion do la Renaissance, lorsqu'après des siècles de tortures et de renoncements douloureux, l'homme retrouva l'Antiquité, la poésie, Hélène aux beaux cheveux, et en même temps, avec un grand cri de joie, rentra en possession de l'immense Nature. Il dut alors, dans un furieux élan d'amour, célébrer l'Aphrodite, la force créatrice, le renouvellement des êtres et des choses, l'universel désir des Dieux et des bêtes; il dut, avec une frémissante allégresse, renouer la chaîne des êtres depuis longtemps brisée, et montrer Danaé fécondée par la pluie d'or, Europe emportée par le taureau divin, Léda palpitante sous le baiser du cygne, et proclamer avec une débordante effusion la

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religion de la Vie. Mais ce fut la mission des arts plastiques, dun Jules Romain ivre des grandes conceptions de Raphaël. Quant à la Poésie elle-même, elle est, par sa nature, essentiellement chaste; les Muses, les sources inspiratrices, sont des vierges, et dans ses œuvres fortifiantes, le grand soldat Eschyle ne veut même pas que les femmes soient nommées.

Ne me croyez pas bégueule, mon cher confrère: mais jaime*la poésie au-dessus de tout, et elle est une ouvrière et une guerrière, qui s'arrange mal avec les mollesses de la volupté. Remarquez-le, au dix-huitième siècle, par exemple, où la volupté, qui règne sans partage, est devenue la pensée unique, la poésie s'affadit, devient languissante, incolore, puérile, et sur ses lèvres en cœur ne peut plus supporter le farouche jjaiser de la rime. Ses bergers en soie et en sucre candi ont dans les veines de l'eau rose au lieu de sang, et bien loin de pouvoir loucher à la grande lyre, ont à peine assez de force pour pouvoir souftler dans un chalumeau de paille.

Or, dites-moi, est-ce cela que nous voulons faire avec la poésie des Contemplations et de La Légende des Siècles ? Encore, dans ce dix-huitième siècle restait-il un vague paganisme gracieux et maniéré qui, à la rigueur, permettait de diviniser les forces et les énergies de la Nature; mais, en brisant tous les Dieux, nous avons même brisé ces Dieux en porcelaine tendre; il ne nous en reste plus d'aucune espèce; aussi n'ont-ils pas le droit de se déguiser en taureaux et en cygnes, puisqu'ils n'existent plus.

Nous vivons dans une époque bourgeoise ; or le vice bourgeois est essentiellement laid, et ne prête à aucune apothéose. Que des êtres beaux, ennoblis par les batailles, instruits dans tous les arts, couronnés de tleurs, portant sur leurs robes d'amoureuses devises, aient pu, à certains âges de triomphe et de luxe, admirer dans des femmes pareilles à des déesses, la

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matière spiritualisée, cela se comprend de reste ; mais nos grandes dames de l'agio, qui parlent comme des cuisinières, n'ont aucun droit à se servir en amour du mot propre — devenu malpropre ! Encore bien moins le poète, qui doit s'exprimer comme les honnêtes gens du temps où il vit. Il pouvait se servir des mots pourprés et crus comme des fleurs, lorsque les princesses les employaient, aussi bien que les vachères • mais nous n'en sommes plus là; nous parlons une langue terne et cursive; nous sommes habillés comme des notaires déguisés en croque-morts, et nous devons nous montrer décents, ne pouvant être magnifiques.

Dans votre préface, mon cher confrère, vous dites que Victor Hugo a oublié quelque chose ; ce n'est pas mon avis ; il a eu toutes les grandeurs, tous les raffinements et toutes les bravoures. Oui, ce géant, qui à lui tout seul a été plus audacieux que tous les poètes, lui qui le premier de tous a voulu appeler la Vache : une vache, a osé concevoir et écrire ce poème d'un jeune homme qui, parmi la nature extasiée et charmée, rencontre une femme au bord du ruisseau, et l'emmène et l'emporte, sans autre forme de procès. Ah! pour savoir ce que peuvent le viril enchantement du mètre et la gloire de la rime, il faut le relire sans cesse, ce poème de désir et de joie, vraiment erotique dans le sens noble et divin, ou plutôt encore le chanter, sur l'admirable musique palpitante et envolée d'Armand fiouzien :

Elle était déchaussée, elle était décoiffée, Assise, les pieds nus, parmi les joncs penchants; Moi qui passais par là, je crus voir une fée. Et je lui dis : Veux-tu t'en venir dans les champs?

Elle me regarda de ce regard suprême Qui reste à la beauté quand nous en triomphons, Et je lui dis : Yeux-tu, c'est le mois oii l'on aime. Veux-tu nous en aller sous les arbres profonds?

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Elle essuya ses pieds à l'herbe de la rive ;

Elle me regarda pour la seconde fois,

Et la belle folâtre alors devint pensive.

Oh! comme les oiseaux chantaient au fond des bois!

Comme l'eau caressait doucement le rivage !

Je vis venir à moi, dans les grands roseaux verts,

La belle fille heureuse, effarée et sauvage.

Ses cheveux dans les yeux et riant au travers.

Si je ne me trompe, ce poème-là est la condamnation des vôtres, car il est impossible d'exalter plus nettement qu'il ne fait le triomphe du désir physique soudainement exaucé, et cependant il n"a nul besoin des mots trop propres I pour exprimer la gloire ingénue de celte fougue bestiale et divine. Il est extrêmement probable que ce passant et cette baigneuse sont bâtis de chair et d'os, et que lorsqu'ils s'en vont, embrassés, sous la frondaison noire, ce n'est pas pour lire des tragédies de Luce de Lancival; mais nous devinons facilement le reste, il n'est pas nécessaire de mettre plus de points sur les I, et étant donnés un perdreau cuit à point et un homme aflamé, nous le savons de reste, ce n'est pas le perdreau qui mangera l'homme.

Le grand Balzac, jamais assez admiré, jamais assez loué ! a eu bien raison de donner beaucoup de génie aux courtisanes parisiennes, qui en ont en effet beaucoup. D'abord, c'est elles qui ont inventé la propreté exacte et saine, les chairs bien lavées et les cheveux bien peignés, et peu à peu, considérant que ce luxe avait beaucoup de succès, les autres femmes les imitèrent. Mais elles avaient plus d'un tour dans leur sac ! Tant que le luxe resta chez les grandes dames, les courtisanes voulurent bien lutter avec elles de joyaux, de damas, de parures, de dentelles, de robes triomphales ; mais quand les bourgeoises à leur tour se déguisèrent en archiduchesses, Impéria et Laïs ressuscitées leur firent la mauvaise farce d'inventer à nouveau la simpli-

cité exquise et la chasteté. Elles savaient bien que, poup aborder cet ordre d'idées, il faut être née d'une race aristocratique, parmi les princesses ou parmi les marchandes de pommes, cela ne fait rien, caria nature fait la noblesse où et quand il lui plaît, et comme elle veut. Oui, comme raffinement suprême, idéal et inimitable, les courtisanes se sont avisées d'être chastes : ne soyons pas plus bêtes qu'elles!

Je vous dis tout cela, rapidement, à bâtons rompus, avec d'énormes ellipses. Mais vous avez assez d'esprit pour tout comprendre à demi-mot et même sans mots. Et cpiant à vos vers, ils sont assez beaux pour soutenir la comparaison avec ceux des maîtres les plus illustres. Témoins ceux-ci, par lesquels s'ouvre votre poème de Pasiphac :

Midi! Le ciel profond est d'im cobalt intense, Comme une lampe d'or pendue au zénith bleu. Le soleil qui montait s'arrête et se lialance; Ses rayons verticaux vibrent dans l'air en feu.

Les monts, les champs baignés des clarté odorantes, Rêvent sans mouvement dans leur vaste sommeil, L'ile nage au milieu des vagues transparentes, Dont chacune miroite et reflète un soleil.

La mer chante : le flot tiède et rempli d'écume, Lèche le sable ardent qui fume dans le port. Le parfum lourd des fleurs pèse, comme une brume. Dans l'atmosphère épaisse où la brise s'endort.

La sève bout; le fruit est mur; la vie éclate : Les muscats jaunissants cuisent sur les coteaux; Le pâtre désertant la lande aride et plate. Sous les blancs oliviers a conduit ses troupeaux.

Consultez le poète Haraucourt, un des nouveaux venus véritablement doués et forts, et il vous le dira comme moi, quand on écrit des vers de cette envolée, il faut tout uniment obéir à son génie, sans employer

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des vocables dont madame d'Espard et madame de -MautYigneuse ne se servent pas dans lintimité, parce qu'elles ont les sens trop compliqués, trop subtils et trop modernement affinés pour se contenter de ce qui jadis montait naïvement la tête aux grandes dames éprises du duc de Richelieu, comme des faunesses en délire.

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