A ETIENNE CARJAT
Mon cher ami, elle ne peut s'éteindre, la race sacrée des héros; que l'un d'entre eux meure, versant à flots son généreux sang, de ce sang naissent d'autres héros brûlés et dévorés de l'immense amour. Et il suftit qu'un de ces hommes paraisse, combattant prêt au sacrifice €t épris de la mort sanglante, pour que les cauchemars, les mauvais rêves, les fantasmagories de lâcheté et de vil égoïsme s'enfuient et s'évanouissent dans la nuit noire. On dit que nous sommes une race flétrie, sceptique, ivre de son or et de sa guenille; il suffit d'un Henri Rivière, mort comme un chef des temps antiques dans une sublime bataille inégale, pour prouver qu'on en a menti et que nous ne sommes pas gangrenés par l'ignoble indiflerence. Je revois encore, comme je le voyais, hélas! il y a peu de temps, ce commandant Rivière, si brave, si spirituel, si beau avec sa longue et noire chevelure, et qui, j'y songe avec orgueil, fut un écrivain, un artiste, un poète, un des nôtres enfin, magnifiquement doué pour tous les arts littéraires.
On lui disait : « Quittez ce périlleux métier de marin ; vous avez assez fait comme soldat pour notre France; servez-la maintenant avec votre pensée et avec votre
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plume. Las d'avoir erré sous tant de cieux inconnus, où vous avez monlré suffisamment votre bravoure et où votre cervenu s'est empli de spectacles et d'images, restez à votre foyer, près de votre chère femme, achevez dans le recueillement et dans le silence des œuvres accomplies, et goûtez enfin les délices du travail et la féconde ivresse du succès. » Ainsi on lui parlait, mais il n"a pas été convaincu; d'instinct il sentait très bien que ce n'est pas assez de chanter quand on peut aussi combattre; que l'homme se doit tout entier à la patrie, avec toutes ses activités et toutes ses aptitudes; que celui qui a le suprême bonheur de porter une épée ne doit pas la quitter avant qu'elle ne s'échappe de sa main glacée et mourante. Et abandonnant tout, le monde, les satisfactions d'artiste, les plans caressés longuement, les murmures d'une renommée sans cesse grandissante, il s'en est allé là-bas lutter, affronter des périls inouïs, subir douloureusement pour la poignée de braves qui lui était confiée les angoisses d'un long martyre, et tomber enfin dans une furie de carnage et de gloire. Eh bien! son noble sang versé n'aura pas été répandu en vain ; il nous arrache à l'équivoque, aux incertitudes, aux partages inutiles; il nous rappelle avec une fulgurante évidence que la France est une guerrière <■[ ne doit jamais quitter l'épée et la lourde armure. Non. grâce au ciel, la race des combattants et celle (les penseurs ne sont pas deux, c'est la même, et la poésie a cela d'admirable qu'elle ne souffre et ne tolère aucun mensonge. Non seulement le poète ne doit pa* mentir, mais il est impossible qu'il mente, car il ne peut exprimer que son âme telle qu'elle est ; nulle singerie n'y peut suppléer, et si cette âme n'est pas t'uthousiaste, exaltée, brûlée d'amour non seulement pour la patrie, mais pour l'humanité tout entière, pour tous les êtres, ce n'est pas vrai, les strophes ne s'envoleront pas en plein ciel, et le premier rayon de soleil fondra piteusement la cire de leurs ailes postiches. Un
autre mort d'hier, ce noble Abd-el-Kader, qui après avoir été notre ennemi fut notre hôte, était non seulement le guerrier, le plus habile tireur, le meilleur cavalier parmi les siens, mais il était aussi le prophète, le poète aux chants applaudis et compris par tout son peuple, et son cimeterre ne tourbillonnait pas dans l'air ébloui plus vertigineusement que le vol de ses strophes ailées.
Au commencement de ce siècle, Byron, jeune, inspiré, beau comme un dieu, étonne, épouvante et charme l'Europe par ses poèmes; certes, s'il l'eùl voulu, il était assez riche et assez grand seigneur pour qu'on lui permît la vie de chanteur oisif; mais une nation, la nation Hellène, la patrie des Dieux agonise; il court là où l'on meurt, il va se faire combattant, il va montrer qu'il est l'homme de sa pensée et de ses poèmes. Mais qu'y-a-t-il besoin de regarder chez nos ennemis et chez les étrangers? Regardons chez nous. En 1848, le peuple, étonné et dévoyé, ne sait pas bien ce qu'il veut; un homme paraît et par, son éloquence, par son génie l'entraîne, le force à se retrouver et le rend à luimême. Cet homme, c'est Lamartine. Quoil le poète des harmonies, des effusions religieuses, de rid(Nil amour! S'est-il donc métamorphosé? Nullement, mais son amour s'est élevé, généralisé, agrandi etembrassetout.il n'a pas plus changé que ne changera son émule Victor Hugo, lorsque, fuyant la patrie et ses doux champs, il ira savourer la solitude amère de l'exil et livrer sa clicvelure déjà blanchissante au vent désespéré de la mer. Du premier au dernier anneau, son œuvre, comme sa vie, se tient étroitement et fidèlement, car ri a d'abord pitié des grands parias, du bouffon, de la prostituée, du laquais; mais enfin, à mesure qu'il a grandi, sa pitié s'est généralisée, elle a fini par embrasser tout un peuple, et c'est d'une âme ardemment filiale qu'il a tendrement posé sa bouche sur la sanglante blessure de la France!
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Il n'y a pas de poète égoïste, même parmi ceux qui pourraient sembler égoïstes. Aux temps où la valeur militaire na pas l'occasion de se montrer, mais où la patrie souffrante, repliée sur elle-même, en proie à un mal inconnu, tourmentée par l'éclosion des idées nouvelles, subit comme les douleurs d'un enfantement, un Musset, un Baudelaire incarnent en eux la misère de tous, l'expriment avec une intensité frémissante, et poussent la plainte, le cri, le sanglot libérateur en qui s'exhale une amère et longue torture. Nous voyant lassés, inquiets, mécontents de nous-mêmes, comme oppressés et perdus à travers les méandres du noir souterrain, un Leconte de Lisle, de sa puissante main hérakléenne nous saisit aux cheveux, nous traîne palpitants vers l'aveuglante et sereine lumière, et, nous rendant l'âme virile, nous force à contempler éperdus l'immortelle Beauté ressuscitée des morts et soudainement retrouvée.
Tous ces hommes sont des fils de héros, et des héros, comme leurs pères. Mais mille fois heureux ceux qui ont pu combattre matériellement, et ensanglanter leurs mains dans la bataille. Tel est Eschyle dont le nom, comme le dit son épitaphe, était bien connu du Alède aux longs cheveux, et qui dédaignant ses immortels et chastes poèmes, ne voulut pas sur sa tombe d'autre mention que celle-là; Eschyle si grand que la religieuse admiration inspirée par ses tragédies lyriques suffit à créer un Aristophane! Et avant lui, Achille en proie à sa douleur faisait résonner sa grande lyre, et ce fut aussi un joueur de lyre, le tueur de monstres Héraklès, dont le savant maître Linos assouplissait les doigts sur le rude instrument de buis. Car nous avons de qui tenir; notre noblesse ne date pas d'hier, et notre premier aïeul Orphée, roi de Thrace, fut un des nautoniers du navire Argo et un conquérant de la Toison d'Or.
Cher ami, je roulais ces pensées dans mon esprit,
l'iS LETTRES CHIMÉRIQUES,
lorsqu'en passant dans la rue des Saints-Pères, je m'arrêtai devant la librairie espagnole, attiré par cette estampe où le bon Célestin. Nanteuil a représenté Michel Cervantes pensif et couronné d'étoiles. Voilà un poète, celui-là, qui peut, comme soldat, montrer de bons états de service; dix ans de service militaire et cinq ans de captivité dans les bagnes d'Alger, et de nombreuses blessures et sa main gauche estropiée dans la grande bataille navale. Bien souvent je contemple cette poétique imago d'un mort que j'aime avec une tendresse reconnaissante et infinie; car l'auteur de La Batalla naval, de la Gran Turquesca , à'Arsinda et à' El Bosque amoroso, est aussi l'immorlel poète de Don Qmxote, c'est-à-dire notre historien et notre vengeur. A travers sa puissante ironie, il enseigne qu'il est beau d'avoir combattu pour les opprimés, même un combat chimérique, et déployé de bonne foi une valeur inutile. Certes, il est bien probable que toi et moi. et bien d'autres rimeurs, nous n'avons été rien autre chose que des don Quixotf^s célébrant des vachères que nous avions prises pour des déesses, et nous escrimant contre des muletiers travestis et des moulins à vent. L'important, c'est que la bonne intention y était, et nous aurions aussi volontiers refait Salamino et détruit les armées de Xerxès; mais la vie est courte, et on fait ce qu'on peut.
Comme je rentrais chez moi , on m"a remis ton volume de poèmes. Artiste et Citoyen, que j'ai lu et dévoré d'un bout à l'autre, comme un roman de cape et d'épée d'Alexandre Dumas père. Ai-je aimé tes vers, si bons, si spirituels, si honnêtes et si fiers, parce que je t'aime toi-même, ou parce qu'en effet ce sont des vers bien pensés et bien construits? Je penche vers cette dernière hypothèse, car tu sais que je suis un féroce et patient ouvrier, implacable sur le chapitre de la rime, du rhythme. de hi variété et de la richesse des sons. Là-dessus, comme sur le reste, je n'en sais pas
bien long; mais depuis quarante ans je relis et je relis le Maître des maîtres avec une si tenace obstination , qu'en fait de rhythmique je commence à deviner un peu de quoi il s'agit, et sur ce point il n'y a pas d'amitié qui tienne! Eh bien! oui, je te le dis effrontément quoique je sois ton ami, tes vers sont solides, bien attachés et façonnés de main d'ouvrier. Ce dont je suis certain, c'est que tu les possèdes, ces dons que je mets au-dessus de tout, la tendresse filiale pour la patrie, la fidélité à ta foi ot l'ardent amour pour les plus humbles créatures. Pour ce qui est du reste, aucun de nous ne doit faire le malin; le peu que nous possédons, nous le devons à la générosité du Maître qui possède tout, et le plus opulent des rimeurs français est riche au même titre que le mendiant de la rue, lorsque Ho.thschild en passant lui a donné un sou.
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