A M. AUGUSTE D U M O N T
Mon cher directeur, nous faisons joliment bien de raconter (et notre ami le baron de Vaux s'en acquitte à merveille) les pompes, les ostentations, les bals blancs, les bals roses, tous les turfs et tous les sports, le highlife et les autres lifes, la gloire des perpendiculaires et le triomphe des horizontales, le monde où l'on s'amuse, le monde ou l'on s'ennuie et, comme dit le bon Nadar, le monde où l'on patauge ; les soirées où l'on échange des dialogues et celles où l'on récite des monologues; et les dames qui étaient habillées en blanc, et en jeune or, et en vieil or et en rose vif ; car si nous ne racontions pas tout cola, qui le raconterait? A coup sûr ce n'est pas le tisserand, qui dans l'humidité d'une cave obscure est occupé à tisser sa toile. xAIais comme il est heureux que le Peuple, que le bonhomme Démos ne lise pas nos journaux, qui, coûtant trois sous, sont trop chers pour lui !
Car s'il les lisait, il pourrait retourner la proposition de ce personnage des Faux Bonshommes qui, entendant lire un contrat de mariage, s'écrie : « Mais il n'est question que de ma mort là-dedans ! » et il dirait sans doute, avec une aussi juste raison : « Mais, là-dedans, il n'y a
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que ma vie dont il n'est pas qnestion du tout! » En ellet le Peuple ne va pas aux bals blancs, ni aux bals roses, ni à rien, il n'assiste pas à la fête Watteau, ni à la fête Japonaise, ni à aucun divertissement. Il est comme nous, lorsque nous voyons représenter une tragédie vide d'action et pleine de récits, et que nous murmurons, non sans amertume : « Mon Dieu! comme il se passe donc des cboses intéressantes et tragiques là où je ne suis pas! Est-ce qu'il ne me serait pas possible d'aller dans l'endroit où les choses se passent, au lieu de rester dans l'endroit où on les raconte ? » Car entendre raconter qu'un ortolan a été mangé, n'est pas du tout la même chose que de manger un ortolan.
Mon cher directeur, le Peuple est souverain, aussi souverain que Bilinkous-el-Balazou, qui vainquit ceux d'Arwad ; aussi souverain que Sini-ak-Harib-Ashourdann, que Ram-s-ès, Sestcsou-Ra; que Godword, premier Schour-rhé-nah de ceux d'Accad; mais, il ne faut pas se le dissimuler, il ne voit jamais rien que le visage de bois d'une porte fermée sur son nez. Cependant, cette association de mots : République démocratique n'a aucun sens, si elle n'exprime pas la manière d'être d'un État où le Peuple est roi. Or, s'il est en effet un Roi à cinquante millions de têtes, vivant, agissant, non retiré momentanément de la lutte comme don Carlos ou comme le comte de Chambord, souverain virtuel en expectative dans un calme Frohsdorf, pourquoi n'a-t-il pas des fêtes cinquante millions de fois plus splendides que celles du roi Louis XIV, et que celles des Césars romains !
Eh bien! justement il n'a aucune fête, si ce n'est, une fois par an, une foire de Saint-Cloud démesurée, avec mirlitons, saltimbanques, chevaux de bois, femmes à barbe, feu d'artifice mesquin et illuminations peu en rapport avec les moyens dont dispose la Science actuelle. C'est des divertissements bons à réjouir un Roi pour rire, un Roi des marionnettes; mais lui qui est
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Roi pour tout de bon, et qui est le maître, pourquoi ne s'offriruit-il pas des courses de chars, des jeux d'athlètes, des luttes, des courses, des théories de belles jeunes filles, et enfin des fêtes pareilles à celles qui furent l'honneur de la Grèce maternelle? Il est le maître, il lui suffit d'ordonner, et il a à lui et chez lui tous les éléments de ces solennités sacrées.
De tout temps, la République a senti qu'elle en avait besoin, et ce fut une des constantes préoccupations du correct et froid Robespierre. Malheureusement, il n'avait à sa disposition qu'une mythologie d'un assez mauvais aloi, et ses monstres de carton, ses divinités abstraites, ses vieillards sentimentals à la Jean-Jacques, bénissant les ébats des adolescents, étaient d'une invention assez pauvre; mais le Peuple aurait aujourd'hui à son service des artistes et des ouvriers dont la compétence ne laisse rien à désirer.
Pour symboliser n'importe quelle idée, il pourrait s'adresser au savant historien et mythologue Louis Ménard, qui a assez étudié les religions pour savoir créer des allégories. Des amphithéâtres immenses, contenant de vraies foules, seraient facilement construits par Charles Garnier, décorés par Baudry, par Gérôme, par Boulanger, par les statuaires Dubois, Mercié et Falguière; notre école do danse, qui est la première du monde, fournirait les mimes qui exécuteraient des mimodramei et des simulacres de combats; Gounod, Massenet, Reyer, Salvayre, il n'y a que le choix, écriraient la musique des Odes triomphales à la gloire du Peuple, dont les paroles seraient composées par Leconte de Liste et par les autres grands poètes. Ce même Peuple trouverait parmi ses plus humbles filles et parmi les débardeuses du quai de la Râpée déjeunes femmes vigoureuses et belles que nos peintres sauraient costumer, et qui formeraient des processions pareilles à celles qu'on admire sur les frises du Parthénon.
Enfin les sports populaires, courses à pied, courses
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équestres, tir à l'arc et au fusil, danses aux vastes et harmonieux dessins, exerceraient les jeunes hommes des métiers, qui n'en seraient pas n'-duits à connaîtie les nobles délassements par la lecture des iSouvelles à la Main, et qui, au lieu de vivre par procuration, vivraient eux-mêmes et pour leur propre compte.
Et quand auraient lieu ces fêtes régénératrices et vraiment morales? Mais très souvent, et principalement toujours; et même je ne vois aucune raison pour que Paris, sans cesse prêt pour une fête perpétuelle, n'ait pas toutes ses murailles décorées de fresques représentant les Travaux et les Jours, tous ses boulevards ornés de mâts et de banderoles flottantes, tous ses amphithéâtres étalant des spectacles gratuits, et vm triomphe continu de chants, de danses, do musiques, de cavaliers éperdus, de jeunes filles étalant l'orgueil de leurs bras superbes.
Il me semble également raisonnable que le Peuple, quand il lui plaira, s'invite à dîner lui-même, et fasse magnifiquement les choses*. Si Charles-Quint a pu faire servir sur sa table un cochon entier présenté sur un plat d"or; si le simple czar de Russie, qui n'est rien de plus qu'un homme, a pu ces jours derniers régaler cinq cent mille de ses amis, en offrant à chacun d'entre eux un pâté à la viande et un pâté de confitures, et un gobelet d'argile à ses armes, avec quelque chose pour boire dedans, le roi Peuple, qui est des millions d"hommes, n'aurait-il pas à plus forte raison le droit d'ériger pour son festin des pâtés hauts comme des citadelles, dans lesquels seraient empilés, avec force gelées succulentes, toutes les bêtes des bois, tous les poissons de la mer ft des fleuves et tous les oiseaux du ciel, et de servir à ces mêmes festins, en guise de roastbeefs, beaucoup de bœufs entiers, enfilés comme des chapelets d'alouettes, et, comme dessert, des arbres fruitiers avec leurs troncs, leurs branches, leurs feuilles et leurs fruits, et de mettre en perce des milliers de tonneaux, d'où le
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noble sang de la vigne, coulant en inépuisables ruisseaux, serait recueilli dans des cruches d'argent ciselées par les meilleurs forgerons de l'argent?
— « Mais, me dira-t-on, nous sommes plus pauvres que Job; nous montrons la guenille, nous traînons la savate, nous sommes forcés de regarder tristement le,^ deux bouts, comme des choses impossibles à joindre; nous sommes si pauvres que nous ne pouvons dégager nos monuments historiques, comme par exemple les églises de Saint-Germain-des-Prés et de Saint-Séverin, aveuglées par des pâtés de maisons; nous sommes si misérables que nous ne pouvons pas ranger nos toiles d'artistes modernes dans le musée, trop petit, du Luxembourg ; et si douloureusement indigents, qu'en additionnant nos louis, nos pièces de cent sous, nos monnaies blanches, nos sous et nos centimes, et en vidant tout le fond de la bourse, nous n'avons pas de quoi acheter une croix de grand-officier de la Légion d'Honneur pour Victor Hugo, ni une croix d'officier pour Leconte de Lisle, ni même de simples croix de chevaliers pour Barbey d'Aurevilly et pour Armand Silvestre. Oui, voilà l'état do misère où nous sommes réduits, et songez-vous que des fêtes comme vous les réclamez coûteraient de l'or et beaucoup d'or! »
Telle est l'objection que je prévois, que je pressens, que j'entends tout de suite ; mais elle n'est pas sérieuse. Je crois, moi, que les indispensables fêtes dont je proclame la nécessité ne coûteraient absolument rien, parce que, lors môme qu'il le voudrait, il n'est pas au pouvoir du Peuple roi de dépenser son argent. Car ce qu'il donne d'une main en tant que Roi, il le reçoit de l'autre comme ouvrier et comme artiste, et il ne saurait s'appauvrir en se payant lui-même. Mais, je suppose qu'il faille en effet de l'argent, et pour une minute j'admets cette hypothèse chimérique : eh bien, on en trouverait et plus qu'il n'en faudrait I Car si nous sommes une République, il faudra forcément
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que nou> en revenions à l'idée athénienne qui est la .seule pratique, la seule démocratique et la seule vraie : c'est que les grandes charges de l'État soient occupées par des citoyens immensément riches, qui avec joie dépensent au profit du Peuple leur fortune personnelle. Gela seulement est la République; mais si au contraire les charges sont occupées par des citoyens qui, loin de se ruiner pour le Peuple, veulent s'enrichir, vous n'aurez jamais que la Monarchie constitutionnelle avec un faux-nez, et cela sentira toujours l'épargne, la mesquinerie, l'épicerie avariée et le parapluie !
— « Tout cela est bel et bon, dit mon contradicteur, mais nous sommes des gens économes, chacun veut garder ce qu'il a, on aimerait encore mieux renoncer à avoir des chiens que de les attacher avec des saucisses, et nul ne se soucie de se mettre nu comme un petit saint Jean, afin d'habiller tout le monde. » — J'en suis fâché (pour lui!) mais mon contradicteur ressasse un vieux lieu commun.
Au contraire, il y a dans la finance, comme dans l'aristocratie, des gens pleins d'esprit, artistes, et très généreux, qui, très volontiers donneront leur argent pour les choses belles et utiles, pourvu qu'on ne les en punisse pas trop cruellement. Il faut toujours en revenir à l'histoire de cet homme aimable et charmant, monsieur Bischofîsheim. Comme l'Observatoire n'avait pas de quoi payer un télescope utile au progrès de la Science, ce financier voulut bien le payer de ses deniers et même le faire fabriquer; mais, à ce sujet, il eut à faire tant de démarches, à subir tant de délais, de paperasses et d'ennuis dans les bureaux, qu'on ne l'eût pas traité plus durement s'il eût trahi la patrie ou composé ostensiblement des poèmes lyriques.
Ah I les bureaux ! mon cher directeur, voilà la seule et l'abominable question. Le Peuple a aboli les tailles, les gabelles, les inquisitions, émietté les bastilles ; mais le Monstre à manches vertes armé de cartons verts et
de pelotes côtelées à épingles", qui sont en même temps des boîtes de pains à cacheter, l'Apollon qui doit le percer de ses flèches vengorosses n'est pas encore né. Voilà pourquoi le roi Peuple ne peut pas se donner le festin, le bal et la comédie; c'est que de ses fortes mains il a pu briser les diadèmes, les sceptres et les glaives, mais non le grattoir, la boîte de pains à cacheter rouges et la bouteille de sandaraque !