‹ Lettres chieriquesChapitre 24 sur 47 · V JEAN R I C II E P I N · texte numérisé non relu

V JEAN R I C II E P I N

Mon cher ami. hier, dans une rue du quartier Latin, j'ai vu un homrne du peuple, tout à fait ivre, qui est tombé par terre, la tête en avant. En cognant le pavé, son front flt un tel bruit épouvantable que tous les passants poussèrent un cri d'horreur. On pensait que le misérable avait dû se briser le crâne, et qu'on allait le voir se relever, s'il se relevait, avec son visage tout sanglant. Mais au contraire, quand il se remit debout, on vit qu'il ne s'était fait aucun mal appréciable.

Tranquillement il reprit sa route, et d'un pas relativement assuré, il se dirigea vers la boutique du marchand de vin le plus proche. Et que pouvait-il faire de mieux? Car sur ces questions brûlantes et palpitantes plane une Fatalité inéluctable. Il fait chaud, le ciel est torride, le soleil brûle les gosiers des hommes en même temps que les façades des maisons et le bitume des trottoirs. Fatigué par un âpre et dur travail, l'ouvrier entre au cabaret, donne ses deux sous et boit un verre de vin, quoi de plus naturel? ^

Mais une "fois qu'il l'a bu, ce verre de vin, d'alcool, de vitriol, ce verre de poison, le voilàintoxiqué, indigéré, altéré sans ressource, il faut qu'il boive jusqu'au soir.

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les papilles de son palais réclament du liquide et encore d'autre liquide, et il faut que le malheureux avale la haine, la fureur, la folie, le dégoût du travail, le désespoir de vivre. Car mon ami, vous savez quelles sont ces abominables boissons de Locuste ! Pour son argent, le travailleur n"a aucun moyen humain ou surhumain de se procurer un verre du vin qui soit du vin, ou qui même rappelle le vin de la manière la plus détournée et lointaine.

Dans votre beau livre Le Pavé, récemmentpublié, vous racontez, avec une vérité qui nous fait froid jusque dans la moelle des os, le supplice dantesque du marchand de vin , obligé de trinquer avec les consommateurs , de boire lui-même ses produits du matin au soir, et même la nuit, sous peine de ne pas les vendre, d'avalei' ainsi quotidiennement sans s'arrêter le délire, la paralysie, la mort, et vous montrez ce forçat du crime forcé de quitter son bon et sain repas de famille, pour recommencer à déguster avec les amateurs ses madères qui corrodent les verres et ses absinthes qui mangent les comptoirs d'étain. Certes ce marchand de choses immondes est une victime; mais il est aussi un bourreau, un tourmenteur payant patente pour tourmenter, el avant de le plaindre, je plains surtout ceux qui sont victimes tout bonnement. Ah! répandez l'instructiitn, enseignez la morale, ouvrez des écoles, tout cela sera de la bouillie pour les chats, tant que vous laisserez subsister ces liqueurs, ces eaux-de-vie, ces absinthes, ce vin enragé, plus éloquents mille fois que vous, et qui prêchent la colère, le meurtre, l'inceste, la promiscuité hideuse.

Le grand Gavarni, à qui obéissait l'Ironie aux fouets cinglants, a dit en une phrase demeurée immortelle : Les maris me font toujours rire. Moi, ce n'est pas les maris qui me font rire. Ces jours derniers, nos députés, que tous les Dieux gardent! ont discuté très sérieusement la question du « vixage ». un mot d'argot qui veut

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être expliqué, car encore faut-il savoir quelle est la dimension et la contexture des vessies qu'on veut nous faire prendre pour des lanternes. Voici le fait. Le vin de la dernière récolte se comporte de telle façon qu'il ne saurait être conservé, s'il ne subit une addition d'alcool. Or, celte addition, les propriétaires et les vignerons demandaient la permission de la pratiquer euxmêmes. La Chambre la leur a refusée; elle a eu raison : c'est de la prudence.

Ainsi, lorsque la Seine déborde, enfle son flot brun et sinistre, couvre les piles des ponts, cache les marques d'étiage devenues inutiles, et submerge toutes les caves situées sur les quais, on pourrait empêcher un enfant de jeter un verre d'eau dans la rivière ; car il est certain que ce verre d'eau, ajouté à l'eau des torrents, des rivières enflées et des neiges fondues, peut, dans une certaine mesure, accroître le désastre.

Cependant, sois tranquille, Vinago, demeure dans la paix de ta conscience, et ne te laisse pas déchirer par d'inutiles remords. On t'a empêché d'avoir lieu, mais lors même qu'on te l'eût permis, ton importance eût pu être assimilée à celle d'une aiguille jetée dans une botte de foin. Car ce vin, dont il est question, rien ne peut empêcher sa destinée, qui est d'être additionné d'alcool, tant et si bien que dans cet alcool on ne retrouvera plus trace de vin, et que pour lui redonner la couleur du vin, on devra recourir à des compositions purement chimiques, absolument comme pour teindre les culottes de l'armée française. Ce ne seront pas les vignerons qui y mêleront l'alcool; mais les marchands de vins, les cabaretiers, les distillateurs qui ne distillent pas, les brasseurs qui ne brassent rien, les traiteurs qui nous traitent de Turc à More, les restaurateurs chez qui on ne saurait être restauré, n'ont pas été inventés pour des prunes; et certes, ce vin, ils l'additionneront d'alcool, et de quel alcool 1 afin qu'il continue à déchirer, à envenimer et à brûler les poitrines des hommes.

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Ces poitrines, c'est des demeures dont Locuste a dit : L;i maison m'appartient! 11 faut que l'homme du peuple soit empoisonné à son maigre repas, et avec lui sa femme et ses petits, et il paraît même qu'il faut en rire; car vous souvenez-vous que, présidant le banquet des marchands de vin, le pauvre Gambetta parla des falsifications sur un ton léger, expliquant que ces jeux étaient de peu d'importance, et qu'il n'y avait pas là de quoi fouetter un chat? Donc, Peuple, continue à boire la fièvre, l'épuisement, la phtisie, et par-dessus le marché la soif, car l'horrible mixture du marchand de vin donne soif! A douze sous le litre, c'est pour rien, et il faudrait avoir l'esprit bien mal fait et biscornu pour refuser d'être empoisonné à si bon compte.

En cette affaire, la folie, la démence, l'absurdité, le crime, c'est la stupide loi qui, pour l'entrée dans Paris, trappe d'un droit égal les vins des prix les plus différents, de telle sorte que le vin de Suresnes paye aussi cher que le Chàteau-Margaux. Étant données ces conditions, il faudrait que les marchands de vin fussent des anachorètes, des saints, des Anges aux chevelures d'or nimbées de lumière, pour n'être pas tentés de transmuer le Suresnes en Chàteau-Margaux. Mais comme ils ne sont pas des Anges, non seulement ils subissent habituellement cette tentation, mais ils y cèdent du matin au soir, sans avoir même essayé de combattre. (Jiielques audacieux, généralement blâmés par leurs concitoyens, pensent qu'il faudrait opérer sur ce point quelques réformes; moi, mon ami, qui ne suis pas un politique et qui pour rien au monde n'emploierais le mot enceinte pour signifier chmnbre, je voudrais nettement et simplement la suppression de l'impôt sur le vin. ^

J'entends d'ici les hurlements. Il est bien aisé de^ détruire, mais le difficile est d'édifier. Cet impôt que vous supprimez d'un mot, avec la naïveté d'un rêveur nourri de chimères, par quoi le remplaccrez-vous? Eh -

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bien! cette objection n'en est pas une, car s'il y avait un impôt sur le meurtre, l'assassinat et regorgement des citoyens, faudrait-il en conserver la tradition, sous prétexte qu'on ne sait pas par quoi le remplacer? Or, le vin et l'eau-de-vie que le peuple boit l'assomment aussi exactement que des massues, l'égorgent aussi sûrement que des couteaux, et ce que le budget dévore en percevant cet impôt inique, c'est le sang, c'est la moelle, c'est la vie de ceux qui travaillent pour nous et nous font vivre. Par quoi le remplacer? A toi économiste de le chercher et de nous le dire; invente, 'imagine, suppose; mais le titan Prométhée aurait eu tout à fait tort de conserver le vautour qui lui mangeait le foie, parce qu'il n'avait pour le moment sous la main aucun autre vautour, plus agréable que celui-là!

Mais, mon ami, d'un coup d'aile, je franchis les temps et les âges, et je suppose aboli ce détestable impôt. Alors, me dira-t-on, quoique la nécessité ne les y force plus, les marchands de vin ne continueront pas moins de sophistiquer le vin, par tradition, par habitude, et plus encore pour obéir à une vocation vraiment géniale. Car ils sophistiquent comme on respire, comme le pommier produit des pommes et le rosier des roses. J'avoue qu'à ce moment-là il y aura lieu d'être embarrassé, et il faudra trouver une idée ingénieuse.

Si nous vivions dans un Orient gouverné par un roi absolu, et où le vin serait toléré, le souverain pourrait la nuit, se promener incognito dans les rues, comme Haroun-al-Raschild, en ayant soin de se faire accompagner par un excellent chimiste. Au hasard, sur sa route, il ferait ouvrir par ses gardes les boutiques des marchands de vin; leur vin serait analysé séance tenante, et ceux qui posséderaient chez eux des mixtures infernales seraient immédiatement empalés, ou du moins, si le souverain était cette nuit-là en veine de clémence, cloués par l'oreiîle sur la porte de leurs boutiques.

Mais cette solution-là, qui sent la monarchie, ne

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pourrait s'accorder avec nos institutions. J'en ai une antre, essentiellement démocratique, colle-là, d'une application très facile, et contre laquelle il ne me semble pas qu'on puisse élever une objection raisonnable, ni même quelconque. Voici ce que je propose. Une loi votée le plus promptement possible par la Chambre des Députés et par le Sénat, interdirait sous les peines les plus redoutables au chef de l'État et aux ministres de posséder dans leurs caves, ou dans toute autre partie de leurs domiciles, la moindre pièce, la moindre feuillette, la moindre bouteille, la moindre goutte de vin.

Une demi-heure avant le repas de ces personnages, deux conseillers municipaux se rendraient en personne dans les palais qu'ils occupent, et dans une urne où seraient enfermés, écrits sur des cartes, les noms de tous les marchands de vin de Paris, tireraient au sort le nom d'un marchand de vin. C'est chez ce marchand que les serviteurs du personnage politique, réglementairement accompagnés par les deux conseillers municipaux, iraient, sans qu'il soit prévenu, acheter à l'improviste les vins nécessaires au repas. Admirez, mon ami, la puissance de cette combinaison! car alors, ce serait au chef de l'État et aux ministres de s'arranger de façon que les marchands de vin vendissent de bon vin; sans quoi, le mauvais étant tiré spécialement pour eux, il ne leur resterait plus qu'à le boire !

Je livre ce conseil que la Sagesse elle-même m'a dicté; mais je n'espère pas du tout qu'il sera suivi. Car si on voulait, tout serait simple, et il n'}^ aurait pas de difficultés. Mais on ne veut pas, par mille raisons, dont la meilleure est que les êtres inutiles, occupés laborieusement à ne rien faire, n'aiment pas à être dérangés. Il serait facile de reconnaître que la France n'est pas la Prusse, que le volontariat et le service militaire pour tous ne produisent pas de soldats, et que la jeunesse d'un Victor Hugo ou d'un Delacroix est mieux employée à peindre et à faire des vers qu'à porter

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arme. On pourrait de la prostitution supprimer celle qui est fatale et non voulue, en ouvrant aux femmes des carrières réelles. On pourrait nommer monsieur Emile Perrin conseiller d'État, membre de l'Académie Française, grand-officier de la Légion d'Honneur, enseigner à son successeur que laComédie-Française est subventionnée pour faire de l'art, et non pour faire de l'argent.

On pourrait brûler les cartons verts et les cartons blancs à lisérés bleus de toutes les administrations, dans lesquels aucun employé, môme pour sauver sa tète, ne pourrait trouver aucun papier; car si on le voulait, un ministère, ce serait trois messieurs assis autour d'une table, qui vous donneraient la réponse à votre question, tout de suite! Mais non, il ne faut pas que la vie soit simple; il faut troubler l'eau des ruisseaux, pour que les hommes sérieux puissent pêcher en eau trouble. Il faut que lescabaretiers nous vendent leurs philtres horribles et s'enrichissent, afin que leurs fils, devenus avocats et députés, disent : dmis cette enceinte, au lieu de dire : dans cette chambre, et recommencent perpétuellement à refaire Les Animaux malades de fa Peste, comme si La Fontaine n'avait pas écrit une fois pour toutes cette immortelle comédie!

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