A M. PAULIN M E N 1 E R
Contrairement à l'opinion généralement admise, vous n'avez jamais joué, monsieur, le rôle de Chopart, dit TAimable, dans un drame intitulé : Le Courr'ier de Lyony ou V Attaque de la Malle-poste, et qui relate les aventures du coupable ou de Tinfortuné Lesurques, car les criminalistes ne sont pas d'accord sur ce point. Les affiches de théâtre, les programmes, les articles df journaux, qui vous représentent comme ayant joué le rôle de Chopart, ne sont autre chose que les instruments d'une calomnie inventée par vos ennemis pour vous perdre, et pour réduire à néant, pour faire finii' en queue de poisson votre si belle carrière d'artiste.
Quoi! monsieur, après avoir incarné les héros du drame avec une rare puissance; après avoir exprimé les poétiques amours de tant de Roméos; puis ensuite, après vous être révélé comique de premier ordre, apr«''s avoir imaginé des types de soldats et de paysans que vos successeurs copient toujours ; après avoir montré de pied en cap un Roquelaure qui fut une vraie peinture d'histoire; après avoir imaginé un Rodin saisissant, terrible, plein de génie, plus grand que Tartuffe 1 et dont la création vous affirmait capable de vous
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mesurer avec les plus grandes figures de Shakespeare et de Molière; après tant de luttes, de travaux, d'inventions et de recherches heureuses, vous vous seriez donné tout entier à un croquis, amusant sans doute et curieux, mais tel que vous pourriez en faire mille autres aussi originaux, et dont le peu d'importance détonnerait avec la vivace énergie de vos pensées !
Quoi! vous si inépuisable, si varié, si divers, si agile en vos transformations innombrables; vous qui avez étudié l'homme avec une observation sagace, et qui savez modeler votre crâne, votre visage et votre corps d'après le modèle choisi, à ce point que lorsque vous imitez l'immatériel Rodin, vous n'avez plus de corps! vous qui pouvez singer Achille aussi bien que Jocrisse et qui, selon votre caprice, savez être ou un beau jeune homme, ou un capitaine robuste, ou un vieillard, ou un enfant, ou une vieille femme, tout enfin! vous auriez consenti à ce rapetissement, de devenir l'acteur d'un seul rôle, à vous appeler non plus Paulin Ménier, mais Chopart dit l'Aimable, à paraître sur la scène uniquement pour jouer Chopart, à vous en aller en représentations sans emporter d'autre bagage que Chopart, et à faire partie intégrante des reprises du Courrier de Lyon qui non seulement n'existerait plus sans vous, mais sans lequel vous n'existeriez plus! Allons donc! qui pourrait croire à une pareille abnégation, à une pareille naïveté, à un pareil marché de dupe, oii vous auriez donné pour un tas de gros sous les richesses d'un Rothschild :
Certes une telle assertion dénonce une ruse trop grossière, et vous devez intenter un procès, dix, vingt, cinquante, cent, cent mille procès en diffamation à tous ceux qui de près ou de loin propagent ces billevesées. Non, vous n'avez jamais vu Le Courrier de Lyon, ni sur la scène ni dans la salle; vous ne connaissez ni Lesurques, ni Lechêne, (l'un et l'autre se disent,) ni Dubosc, ni le brave Daubenton, ni Fouinard, sans cesse
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abandonne par son soulier fugitif, ni les auteurs de mernel draine, S.raudin, Moi^au et Delacour el tous ces R-ens-là vous sont aussi étrangers que le Grandïurc ou le roi de Cappadoce. Non, monsieur, vous n avez iamais ioué le Chopart dit l'Aimable du Coun.erd'-, Cn ou si vous l'alez joué, car enfin tout est possible efnous ne sommes sûrs de rien, il faut faire comme no" et soutenir hardimenl que ce n'est pas vra et Ton en a menti, car tout mauvais cas es niable. Mauvais cas, entendons-nous! qu'il vous ait plu d anime uTe statuette burlesque, de faire avec rien, avec Tbo t de rôle écrit à la diable, une figure digne de D um er et pour un soir de faire tenir dans ce bonhomm;otre' raillerie, votre ironie, votre furie, votre veiTpassionnée, tout un monde! à la bonne beure l-en n'était plus légitime, et à ^out p.-en - c eta un puissant et curieux caprice d arli.te. Mais q m vôu. ait enfermé, tassé, emprisonne dans ce Chopait qu on y ait cloîtré votre àme vivante, avec le couvercle par-dessus, voilà qui passe un peu la permission et qu faiî songer aux plus affreux supplices des enfers de
^^Eh'bien, oui, convenons-en, avouons-le, vous l'avez ioué e dbopart; vous ne l'avez que trop joue, vous 'avez joué sans miséricorde, sans trêve, sans repos Inrm'erci; vous l'avez joué eitVoyableme. et vous le louerez toujours, à moins que, par une subbme et audacieuse révolte, vous ne vous affranchissiez de Daubènton de Siraudin, de la malle-poste et de son attaque, cou me' un titan qui, mal couché sous un tas de montagnes, les brise it les disperse au loin, en secouant ses fones épaules. Vous l'avez joué, vous le jouez, et quand La ocbelle écrit sur son affiche : « Paulin Memer jouera Chop'irt, » vous obéissez, stupéfait et ébloui par ce mnêihécel, Phares, qui fait couler dans vos veines inTprodigieùse épouvante. Yous Rejouez quan^^^^^^^^^^^ pourriez employer votre temps a jouer Haipagon,
Shylock, Richard III, Sganarelle, et c'est en quoi vous subissez la plus obstinée et la plus noire des injustices. Et savez-vous, monsieur, de qui vous êtes victime? Du grand monstre, de la paresse moderne, de cette indifférence raisonnée qui, pour se débarrasser des gens et n'avoir plus à s'occuper d'eux, se hâte de leur coller une étiquette sur le front, de les cataloguer et de les ranger dans un carton vert, afin de n'y plus penser jamais. Suivre les études, les progrès, les recherches, les coups de génie, les imaginations, les erreurs, les succès, les luttes d'un artiste, cela est infiniment compliqué ; mais en revanche, comme c'est vite fait d'écrire une fois pour toutes : « Paulin Ménier, homme qui joue Chopart, » et de s'en tenir là! Et une fois classé, ne venez plus nous dire : « Je sens en moi le don de tout exprimer : la colère, la haine, l'avarice, l'hypocrisie, l'immense amour, le sauvage appétit dupouvoir, et rien de ce qui est humain ne m'est étranger. » On aurait vite fait de vous répondre : « Ah! ne nous tourmente pas, et ne nous empêche ni de danser en rond, si c'est là notre plaisir, ni de n'y pas danser, si nous l'aimons mieux ! Une fois, tu as bien joué Chopart; eh bien, sois Chopart, joue toujours Chopart, ne cesse jamais de jouer Chopart, et d'être enroué! » Mais si cela peut vous consoler, consolez-vous, monsieur, vous n'êtes pas le seul à qui on ait collé sur le front l'impérieuse étiquette, avec défense de l'arracher jamais, et parmi les victimes de ce procédé infernal et bureaucratique, je puis vous citer môme des Dieux!
Victor Hugo, par exemple, et Théophile Gautier. Le divin poète de La Lérjende des Siècles et des CluUhnenls était tout jeune, adolescent à peine et imberbe encore, lorsque Chateaubriand eut l'idée perfide de l'appeler : « Enfant sublime. »
Enfant sublime! enfant sublime! cette association de mots eut du succès, on n'appelait plus autrement le jeune rimeur, et il courut le risque de traîner éter-
nellement ce boulet doré. Mais Yictor Hugo, qui est un malin, prit le parti, d'abord de vivre quatre-vingts ans, évoquant l'histoire, modelant des peuples entiers, forgeant des colosses, et quand il eut entassé des milliers de chefs-d'œuvre, quand le vont de l'exil eut bruni et tanné sa peau, quand sa voix fut devenue de bronze à force de lutter avec les sanglots de l'orageuse mer, quand le Temps, qui n'ose le courber, eut blanchi sa barbe et sa chevelure de lion, il se tourna vers la montagne où dort Chateaubriand, bercé par le flot tumultueux, et il lui cria avec une joie farouche : « Eh bien! suis-je encore l'enfant sublime? » Mais c'est égal, avec un peu moins de résolution, il restait catalogué « Enfant » sans rémission.
Vous le savez, monsieur, Théophile Gautier portait ses cheveux noirs et soyeux, longs conmie ceux d'une femme. On lui assura que cette excentricité nuisait t\ son avenir, et comme il était très conciliant, un jour il se fit raser, tondre jusqu'à la peau, et marcha dans la rue en tenant son chapeau cà la main, pour bien montrer qu'il cédait volontiers aux sages conseils. Comme il se promenait ainsi, avec un crâne aussi lisse, raclé et parfaitement nu qu'une boule de bilboquet, vinrent à passer deux dames académiciennes, dont l'une, en le voyant, dit à l'autre : « Ah ! voilà ce Gautier ! Est-il révoltant avec sa longue crinière! » Comprenant alors qu'il avait fait inutilement le sacrifice de ses cheveux, il se hâta de les laisser repousser comme auparavant et de reprendre son « Chopart » sans murmurer! De même, Balzac fut menacé de rester toujours « l'auteur d'Eugénie Grandet »; il semblait qu'il commît une ncongruité lorsqu'il publiait un livre intitulé autrement, et pour échapper à ce terrible Courrier de Lyon, il lui fallut tirer de son front jupitérien les cent act.'s palpitants de La Comédie humaine!
Mes autres exemples seront tirés d'animaux plus petits. 11 y avait au Vaudeville un acteur nommé Hippo-
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lyte, qui ayant des affaires de famille très pressées, passa trois fois de suite devant son théâtre en cabriolet. Aussitôt pris, aussitôt pendu; séance tenante on l'appela Hippolytc Cabriolet, nom qu'il ne devait plus quitter jamais! et le lendemain, quand on le vit venir à pied, on lui demanda avec tant d'insistance, d'indignation, d'étonnement comminatoire pourquoi il n'était pas en cabriolet, qu'il se résigna, voyant l'impossibilité de lutter contre l'opinion toute faite. Désormais, bien qu'il n'eût plus jamais de courses à faire, il se décida à être toujours en cabriolet, Courrier de Lyon qui lui dévora toutes ses économies, et même ses appointements. Tel, Léo Lespès qui, distrait et cherchant une combinaison financière, offrit un cigare princier au garçon de restaurant qui lui apportait son addition. À partir de ce jour-là, c'est en vain qu'il payait son déjeuner et y joignait un pourboire énorme ; le garçon restait planté devant lui jusqu'à ce qu'il eût reçu le cigare, et Lespès approvisionna ainsi de cigares tous les garçons de tous les restaurants.
Avez-vous connu à l'Opéra-Comique une très belle cantatrice nommée Léontine Marzio? Le hasard avait voulu qu'elle aimât l'un après l'autre deux ténors qui avaient débuté dans La Dame Blanche. En peu de temps, la légende s'établit; il fut convenu qu'elle devait aimer tous les ténors qui débuteraient dans La Dame Blanche, et ni- elle, ni les ténors n'y résistèrent, tant on cède facilement au préjugé!
Un jour, le ténor Augis, qui le lendemain devait paraître dans le chef-d'œuvre de Boïeldieu, obtint pour cela un raccord; mais à son grand ctonnement, mademoiselle Marzio ne lui donna pas la réplique, se mit à regarder les portants comme des pièces curieuses, et ne bougea pas plus qu'une souche.
— « Pourquoi avez-vous été si méchante? lui demanda le régisseur.
— Mais, fit Léontine, je ne demandais pas mieux que
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de tépéter; seulement, j'attendais toujours. M. Augis ne m'a rien dit!
— Que devais-je donc lui dire? » demanda Augis, à qui cette réponse fut rapportée.
Obligeamment, le directeur le mit au courant, et lui apprit qu'avant de chanter La Dame Blanche en compagnie de mademoiselle Marzio, chaque nouveau ténor devait avoir effeuillé avec elle un brin de myrte. Augis, qui est un excellent mari, et fidèle! fut très contrarié, très perplexe et il alla soumettre le cas à sa femme elle-même.
— « Eh bien ! mon ami, dit madame Augis on essuyant une grosse larme qui coula sur sa joue, tes appointements nous sont indispensables. Fais donc ce qu'il faut : c'est pour nos enfants ! »
Vous voyez, monsieur, que tout le monde à son Courrier de Lyon! Comme votre premier mouvement avait été bon, lorsque vous aviez refusé le rôle de Ghopart dit l'Aimable, qui, à ce qu'on a dit, vous fut imposé ensuite par exploit d'huissier! Mais ce prétendu huissier n'était qu'une divinité travestie, et si vous lui aviez violemment enlevé son masque, vous auriez reconnu avec épouvante le visage effrayant de la Destinée !
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LA COMEDIf:
Mon cher ami, on va jouer dans quelques jours la comédie que vous avez tirée de votre livre intitulé : Monsieur le Ministre, et vous aurez pour spectateurs, d'avance disposés à vous applaudir, tous les lecteurs de votre beau roman, c'est-à-dire tout le monde. Comme c'est un besoin absolu et invincible chez l'homme de s'intéresser uniquement à ce qu'il connaît, et comme il veut toujours savoir à qui il a affaire, on s'imagina qu'en créant le ministre Sulpice Vaudrey, vous aviez voulu peindre monsieur Bardoux, aujourd'hui s«''nateur inamovible. Il n'en est rien, on s'était trompé du tout au tout; monsieur Bardoux était le dernier des hommes à qui vous aviez songé, et c'est bien loin, très loin de lui qu'il fallait chercher votre modèle. De même, quand fut représenté à la Comédie-Française, avec un succès inconnu jusque-là, Le Monde oh. l'on s'ennuie, d'Edouard Pailleron, beaucoup de gens, qui pourtant ne sont pas des sots, furent persuadés qu'en inventant Bellac, l'auteur avait songé aux succès mondains et à la grâce séductrice de monsieur Caro. Ceux-là s'abusaient comme les premiers, et comme s'étaient abusé? ceux qui avaient cru reconnaître dans le fougueux et indécis méridional
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Numa Roumestan une grande personnalité polilique.
On s'était trompé, et il était impossible de conserver là-dessus aucun doute, puisque Pailleron et vous et Daudet, vous avez mis ces suppositions à néant, ptir des dénégations formelles. Mais enfin, les spectateurs et les lecteurs étaient un peu excusables de s'être fait illusion ; car, certainement par un effet du hasard, vos personnages fictils ne laissaient pas que de rappeler un peu les modèles que vous n'aviez pas choisis. Monsieur Bardoux, j'aime à le croire et je le crois, a toujours donné tout ce qu'il avait promis, et plus encore; mais à tort ou à raison, à tort sans doute, il passe pour avoir été si sensible qu'il voulait laisser du moins à ses chents la consolante illusion, lorsqu'il ne pouvait leur offrir autre chose. Bellac n"a ni l'érudition, ni le goût, ni le solide et sérieux talent de monsieur Caro; mais on entend murmurer autour de lui les mômes gazouillis extasiés et les mêmes froufrous de robes admiratrices que l'illustre professeur ne peut empêcher de bavarder sur ses pas.
Enfin chez Numa Roumestan, comme chez le grand charmeur qu'Alphonse Daudet n'a pas copié, on retrouvait par instants le geste, la passion, la colère et la farouche caresse d'un Mirabeau. Mais vous niez formellement, vous niez tous, il suffit, personne n'est tenté de révoquer en doute votre parole. Hé bien! on vous croit donc; et c'est tant pis pour vous.
Oui, mon ami, et je jette le masque ingénu, que d'ailleurs je n'avais jamais appliqué sur mon visage! Pour moi, c'est le droit et c'est le devoir du poète comique de s'attaquer à des personnages vivants, de les prendre corps à corps, et de les traîner tout frémissants sur la scène, sous la lumière enragée du gaz! Thalia n'est pas une dame serrée dans son corset, stupéfiée par le cant et qui prend des mitaines pour bâtonner Géronte. Non, c'est une fille effrontée, à la fois bestiale et divine, dansante, couronnée de raisins noirs^, ivre de
vin et de poésie; et elle rit follement, en montrant ses dents de loup, lorsque avec son doigt barbouillé de lie elle a marqué au front le sophiste ou le soldat fanfaron ou l'abuseur du bonhomme Peuple!
Ah! çà, qui trompe-t-on ici? Croyez-vous qu'après de longues années révolues, une colombe puisse descendre d'un crocodile? et le père de tous ceux qui essayent de perpétuer la comédie n'est-il plus le divin Aristophane? Est-ce dans ses veines, par hasard, que nous aurions puisé ce sang raisonnable et timide qui nous rend circonspects et ennemis des personnalités? Lorsqu'il voulait s'attaquer à Cléon, est-ce qu'il prenait la précaution de le nommer X ou Trois-Étoiles, et de le défigurer? Non ; et il mettait en scène Socrate sous son nom, et ne trouvant pas d'acteur qui voulût se charger du personnage de Socrate, le jouait lui-même; car rien n'égalait la bravoure de ce poète, religieusement dévot à Eschyle !
Je soutiens que non seulement la Comédie a le droit de faire de flagrantes personnalités, mais que sans cela elle est impossible, inutile et non avenue; car le spectateur ne s'intéresserait pas à des êtres purement chimériques, et à propos de leurs actions ne manquerait pas de s'écrier : « Qu'est-ce que ça me fait ! » Et surtout, il révoquerait en doute leur réalité, s'ils osaient sortir du lieu commun vulgaire. Comme Balzac le disait à sa sœur, au romancier de pure imagination le lecteur ne permet pas d'être vrai; et il le force à se contenter de la vraisemblance. Or lui, le créateur de La Comédie Humaine, qui voulut avoir le droit d'être vrai, il choisit des modèles assez illustres et connus de tous pour que la réalité do leurs images fût évidente et crevât les yeux. On ne put contester la possibilité d'une Camille Maupin au génie viril, parce qu'on revit en elle George Sand, travailleuse obstinée dans tout l'éclat de sa jeune gloire, prenant les déceptions et les douleurs de son cœur meurtri pour en brûler ses chefs-d'œuvre. Claude
Vignon pouvait-il exister? Sans doute, puisqu'il y avait rUistave Planche. Et celui-ci était Janin, celui-là Pyat, cet autre Luchet, et ce Joseph Bridau, horrihle de génie, et la tignasse emmêlée par un ouragan, tout de suite on l'avait nommé : Eugène Delacroix! Et ce Bixou caricaturiste, mystificateur, inventeur de comédies improvisées qu'il jouait dans la vie, capable pour attraper son monde de se muer en prêtre ou en vieille femme, c'était Henri Monnier, peignant ses aquarelles ironiques aussi bien que son visage!
Oui, tous étaient des papillons cloués vivants sur le papier avec une épingle d'or, et Balzac l'avouait naïvement, et il n'eut jamais l'idée de prétendre que Vidocq n'eût pas servi de thème à Vautrin, et que Mercadet n'eût pas été peint de pied en cap d'après le fameux Harel. Mais, mon ami, vous le savez mieux que personne, vous moliériste émérite, Molière aussi prenait les gens tout vifs ; seulement il ne l'avouait pas, bien au contraire, parce qu'il ne vivait pas comme nous dans un siècle do liberté, et parce que, traqué par la foule haineuse des gentilshommmes, il avait pour seul et unique protecteur le Roi. Et cette protection, ne l'achetait-il pas bien cher, lorsque, pareil à Sosie craignant le bâton, il renonçait à s'indigner, à être lui, et dans son terriblement spirituel Amphii7'yon, affirmait ;\ monsieur de Montespan trompé, mécontent et vêtu de deuil, qu'^n partage avec Jupiter N'a rien du tout qui déshonore ?
Certes, sur ces points-là Molière, qui n'avait pas les mémos raisons que vous d'être sincère, mentait comme un arracheur de dents, et en dépit de ses mensonges, les gens qu'il avait attaqués y voyaient très clair, comme le lui fit bien voir monsieur de la Feuillade, lorsque, sous couleur de l'embrasser, il saisit d'une forte main la tête du grand comique, et lui mit le visage en sang à force de le frotter contre les boutons de diamant de son habit, en lui criant : « Tarte à la crème! tarte à la
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crème! « Cependant, qui doute aujourd'hui qu'en écrivant Les Précieuses ridicules, Molière ait voulu attaquer les vraies précieuses, pas ridicules du tout, et que son don Juan ait été audacieusement dirigé contre monsieur de Tardes, et que sous prétexte de combattre les faux dévots dans son Tartuffe, il y combatte les vrais dévots et la religion elle-même? II suffit d'ouvrir le premier commentaire venu pour savoir qu'Alceste est l'exact portrait de monsieur de Montausier, et toute la comédie de Molière est ainsi pleine de portraits, dont les originaux lui étaient souvent désignés et indiqués par le roi; ce sont des points acquis à l'histoire.
Eh bien, mon ami, ne prétendons pas être plus purs que Molière et que le tendre Racine! Celui-là ne prit pas beaucoup la peine de dissimuler sa pensée, lorsque, voulant hâter la chute de Louvois, il le prit à partie, et par provision, l'attacha sous les traits d'Aman à la potence. Cette Montespan, qui tout à l'heure, chez Molière, était la charmante Alcmène, est devenue l'altière Yasthi, comme madame de Maintenon est la plaintive Esther, et je cherche en vain dans toute l'œuvre de Racine quelque chose qui ne soit pas l'histoire de la cour et des amours de Louis XIY, et c'est bien les douleurs de Madame qui s'exhalent dans les harmonieux sanglots de Bérénice! Ne soyons pas plus honnêtes que Shakespeare, âme divine, qui prit son Falstaff dans la vie, et le servit tout cru aux amants de la robuste joie! Viendrons-nous aux modernes? Les exemples seraient si nombreux, qu'il serait difficile de choisir. Son Excellence monsieur Rougon n'est pas monsieur Rouher; non, c'est le chat, et mettons, si vous voulez, (car il n'en coûte pas plus cher,) que le nabab Jansoulet est de pure imagination, et quen inventant la Faustin, Concourt n'a pas songé à Rachel!
Oui, dans le roman, dans la comédie et partout, il est difficile de trouver des êtres chimériques et vains, parce qu'il n'y en a pas, parce que la vérité s'impose à
nous, entre malgré nous et de force dans nos conceptions, et prétend que les miroirs sont faits pour se mirer dedans. S'il était possible de rencontrer dans les livres des personnages absolument éclos de la fantaisie, ce seraient, au contraire, ceux que le caprice du poète a baptisés de noms réels. Ainsi, par exemple, dans un roman intitulé : La Canne de mons'iew de Balzac, madame Delphine de Girardin a fait du magicien por teur de la canne un être qui n'est pas du tout Balzac, et elle l'a baptisé de ce grand nom, uniquement pour exprimer qu'il sait tout et que ses regards percent tous les voiles. L'appétit de la Comédie pour le réel est si impérieux, si poignant, si conforme à la nature des choses, que les acteurs le sentent instinctivement, et tous les jours il arrive que, pour mieux préciser le type esquissé par l'auteur, ils se fonl la lète de tel ou tel Parisien connu:
Si le comique Raynard eut tant de succès dans Les Chevaliers du Pince-Nez et résuma si bien en une fine caricature les crevés de son temps, c'est qu'il avait copié trait pour trait un crevé célèbre et connu comme le loup blanc. A ce qu'affirme la légende, un pensionnaire de la Comédie-Française alla plus loin, osa emprunter sans crier gare, un visage auquel il devait le respect, celui de son directeur, et fut mis à la porte; mais il avait fait là du très bon Aristophane.
Cela se passait, dit-on, dans une pièce d'Emile Augier, de ce même Augier qui, en sa virulente satire, n'avait pas du tout voulu désigner monsieur Veuillot. Pour moi, mon cher ami, je suis pour les personnalités dans la comédie, me souvenant que lorsqu'elle commença à chanter avec les vendangeurs ivres, au milieu des outres gonflées de vin, Thalia ne se gênait pas pour interpeller celui-ci ou celui-là en le nommant par son nom, et pour lui dire son fait en plein visage. Si vous voulez m'en croire, appelez un chat: un chat, et Rollet: un homme pratique; saisissez vos modèles de vive
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force, comme les Turcs d'Alger s'emparaient des passagers des navires et les enchaînaient sur leurs galères; prenez monsieur Bardoux et monsieur Caro, et monsieur Veuillot, et le premier venu, et tout le monde, et les présidents, et les princes, et les sénateurs, et les marchands de peaux de lapin, et le diable si vous voulez; mais rappelez-vous Voltaire disant au perruquier : « Faites des perruques! » et seulement — faites des chefs-d'œuvre. Mais pour cela, cher ami, vous n'avez pas attendu mon conseil !
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