SOLUTIONS FACILES
A UENRI LAROCnELLE
Mon cher ami, vous serez certainement à un moment donné directeur d'un des théâtres nationaux, et cela pour plusieurs raisons. D'abord, à ce que je crois, parce que vous le voulez ; puis, parce que vous avez la volonté, la patience, l'intrépide courage du travail, l'instinct, le flair dramatique, l'expérience, et enfin l'argent, qui vous permettra d'aimer l'art pour lui-même, et sans vous préoccuper des questions de cinquante centimes! Vous serez directeur d'un des théâtres nationaux, mais vous ne l'êtes pas encore; on peut donc causer.
Mille fois, n'est-ce pas, comme je l'ai entendu moimême, vous avez entendu dire qu'au théâtre surtout, le grand art s'en va mourant, et qu'on n'y peut rien. Cela ne vous a-t-il pas rappelé tout à fait le mauvais écolier paresseux qui dit avec conviction : on ne peut pas faire cette version-là! Eh bien! on a tort, et on peut faire tout ce qu'on veut. Mais il faut commencer par prendre la poêle comme il convient, non par le bassin mais par la queue, et ne pas mettre frire le beurre sur un feu absent. Napoléon ne disait pas : Il n'y a pas de généraux, il n'y a pas de savants, il n'y a pas d'administrateurs. Il disait, au contraire : Il me faut tout cela,
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et trouvait des génies et de grands capitaines où il y en a, c'est-à-dire dans l'inépuisable jeunesse. Dieu, qui n'est jamais paresseux et qui n'a ni le temps ni la volonté de l'être, ne s'arrête pas de créer des intelligences et des âmes; il s'agit seulement de ne pas les laisser croupir dans l'inaction. Car, si vous ne mettez jamais le gigot à la broche, il ne sera jamais rôti. C'est un axiome élémentaire, que tous les cuisiniers savent, mais que beaucoup d'administrateurs ignorent, parce qu'ils espèrent que le gigot rôtira spontanément, et sans feu.
Déblayons, voulez-vous? La question des théâtres nationaux est hérissée d'un tas de broussailles; mais écartons-les, supprimons-les d'un bon coup de hache, et qu'il n'en soit plus question. On dit beaucoup de niaiseries, et celles-ci entre autres : Il n'y a pas de grand art et de petit art. — Le beau est ce qui plaît au public. — Un mercier abandonné par ses filles est tragique au même titre que le roi Lear ; un savetier qui tue sa femme est aussi émouvant qu'Othello. — La famille Nonancourt, si elle est vraiment déchirée par des passions farouches, est aussi intéressante que la famille d'Atrée et de Thyesle, etc. Finissons-en une bonne fois avec ces billevesées.
D'abord, dans les théâtres nationaux, qui s'adressent à un public beaucoup trop distingué pour cela, il n'y a jamais de merciers, ni de savetiers, ni de famille Nonancourt ; et on n'y montre que des gens corrects, possédant au bas mot quinze mille francs de rente. Mais pour écarter toute équivoque, s'il s'agissait seulement de représenter des pièces actuelles et modernes, dites en habit noir, les théâtres nationaux seraient inutiles, puisque le Gymnase et le Vaudeville ont parfaitement suffi à monter les plus belles œuvres d'Alexandre Dumas fils, d'Emile Augier, d'Octave Feuillet, de Meilhac et Halévy, de Gondinet, et que ces œuvres, en même temps qu'elles font honneur au directeur qui les joue, lui rapportent de grosses sommes d'argent.
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Évidemment, et en dehors de toute contestation possible, les théâtres nationaux sont subventionnés surtout pour représenter des tragédies et des comédies ayant pour ihetne V histoire, et pour moyen cC expi'ession la poésie. Comme il serait possible que ces œuvres d'une haute portée ne rapportassent pas d'argent, on indemnise par avance le théâtre des pertes que pourrait lui occasionner le culte du grand art. Il ne remplit donc pas sa l'onction, et il ne gagne pas tout à fait la subvention qui lui est accordée, s'il ne joue pas de pièces historiques el poétiques.
Gela semble simple comme bonjour, mais les directeurs, vos confrères, ne se laissent pas convaincre si facilement, et contre cette thèse, en apparence si claire, ils ont toute une série d'arguments que je discuterai un à un, si vous avez le temps de m'écouter.
Le directeur dit d'abord :
— « On veut que je joue des chefs-d'œuvre; mais je ne les ai pas, moi, les chefs-d'œuvre; je ne sais pas où on en trouve, ni où cela se fabrique, ni comment on s'approvisionne de cette marchandise-là! »
A quoi je réponds :
— « L'objection n'est pas sérieuse, et il n'est pas plus difficile de se procurer des chefs-d'œuvre que d'engraisser des dindons. Athènes, qui en voulait toujours, en a toujours eu, parce que Dieu ne se lasse pas plus de fabriquer des hommes de génie que de fabriquer des rosiers. Adressez-vous donc à eux, donnez-leur une scène et des acteurs, et laissez-les tranquilles ! Par exemple, après que Leçon te de Lisle eut fait ses admirables Érinnyes, obtenir de lui un second drame de cette envergure était aussi aisé que de tirer une seconde bouteille de vin d'un tonneau plein, qui en a déjà versé une. Il eut été aussi très facile de jouer le Lorenzaccio d'Alfred de Musset, c'est-à-dire le plus beau drame, après ceux de Hugo, qui ait été écrit dans l'époque moderne. »
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Mais le directeur ne se tient pas pour battu et répond :
— « Comment voulez-vous que je monte ces machinas superbes, si je n'ai ni acteurs pour les jouer, ni public pour les écouter? Je pense avec vous que Racine, Corneille, Molière, Regnard, Marivaux, pourraient seuls former des tragédiens pour les poètes nouveaux; est-ce ma faute à moi, si mes acteurs les jouent sans amour et sans flamme, et si leurs poèmes n'amusent plus le public ? »
Eh bien, mon ami, je ne réponds plus à ce directeur; c'est à vous que je parle, et je vous assure que, pour dénouer les problèmes qui l'embarrassent, il y aurait des solutions extrêmement simples. El à ce sujet, comme dit le héros dune exposition célèbre : Je vais vous conter une histoire!
Il y a eu pendant la République de 1848 de très belles choses oubliées, et dont il faudrait se souvenir. On eut l'idée d'ouvrir dans le quartier Poissonnière une salle où les places coûtaient cinq sous et dix sous, et où, dans la journée, étaient exécutés des morceaux de chant et des récitations poétiques. Roger de l'Opéra, madame Viardot, Déjazet, beaucoup d'autres grands artistes s'y firent entendre pour rien, à titre absolument gratuit, et ce qui fut admirable, c'est qu'ils sortaient de là enivrés, ravis, fous de joie; ils n'en étaient pas sortis qu'ils demandaient à y revenir, et ils aimaient infiniment mieux chanter et réciter pour rien là, qu'ailleurs pour un ou deux billets de mille francs. Et pourquoi cela? Parce que, dans cette salle humble et pauvre, ils avaient trouvé tout de suite ce qu'ils espéraient en vain à l'Opéra ou à la Comédie-Française : des applaudissements ardents et passionnés, et ce qui vaut mieux encore, une sympathie clairvoyante, une intelligence vive, rapide et sagace des plus subtiles délicatesses de l'art. Car, mon ami, ne l'oublions jamais, l'instinct vaut le génie, comprend tout ce que
comprend le génie, et il y a dans le peuple des trésors d'admiration et d'intuition. Nous ne sommes pas assez démocrates pour nous l'avouer, et nous faisons de la République bourgeoise : c'est-à-dire un assemblage infâme! Le plus niais, le plus méchant, le plus indécrottable des publics, c'est celui qui a perdu l'instinct et qui est resté dans une ignorance aggravée par un tas de lieux communs appris. Napoléon, dont je vous parlais tout à l'heure, et qui fut un pétrisseur d'hommes, faisait des généraux et des rois, avec des laboureurs, des casseurs de .cailloux et des garçons d'écurie; mais il n'ont jamais l'idée de mettre sur des trônes des merciers opulents, qui auraient continué là leurs inventaires et leurs écritures!
Mon ami, les grands hommes du dix-septième siècle eurent un spectateur, Louis XIV, qui les consolait de tout, les vengeait de tout, les soutenait contre tous; mais il ne dépond que de nous d'en avoir un plus grand, plus puissant, plus intelligent que Louis XIY. Supposez la chose impossible, c'est-à-dire qu'un ministre veuille bien s'occuper à autre chose qu'à faire l'écureuil dans la cage politique. Eh bien! il dépendrait de lui de plonger nos chefs-d'œuvre, Phèdre, Esther, Andromaque, Horare, Le Cid, Tartuffe. Don Juan, dans une fournaise d'où ils sortiraient beaux, vivants, brillants, adorés, éclatants de jeunesse comme au premier jour. Soit aux frais de l'État, soit aux frais de la Comédie Française, (la chose importo peu, car la dépense serait extrêmement minime,) il suffirait d'ouvrir, avec six décors très simples et machinés à la vieille mode, une salle où les places coûteraient dix sous et cinq sous, et où on jouerait les chefs-d'œuvre devant le peuple. Là, j'en atteste Dieu qui voit mon âme, les nuances les plus fugitives seraient saisies et comprises, tous les nobles sentiments, tous les grands cris de haine et d'amour trouveraient un écho immédiat, et, j'en réponds, échauffés, embrasés, pénétrés par le
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génie du peuple, tous les acteurs auraient du talent, sinon du génie. Et lorsque, redevenus réellement Achille, Rodrigue, Hippolyte, dans cette communion avec la généreuse foule, ils retourne/aient jouer ces personnages à la Comédie-Française, ils y emporteraient avec eux l'ardeur, la conviction, l'àme populaire, qui les aurait transfigurés. D'ailleurs, si l'on faisait cela, aujourd'hui comme en 1848, les gens du monde iraient par curiosité entendre Racine dans la salle à cinq sous; ils seraient pris, eux aussi, par le magique enchantement, et lorsqu'après cela, ils entendraient de nouveau les chefs-d'œuvre à la Comédie, ils seraient tout étonnés de les sentir et de les comprendre, ce qui ne leur était jamais arrivé!
Et il y aurait bien encore un moyen excessif, audacieux, radical,, absolu de renouveler la maison de Molière, de façon à ce qu'elle ne fût plus réfractaire au génie; mais celui-là no sera jamais appliqué, parce qu'il faudrait faire dans l'intérêt de l'art, de la Muse, de la grande patrie de France que nous sommes, — un sacrifice d'argent! Or, vous savez que les saucisses ont été inventées spécialement pour ne pas attacher les chiens. Enfin, je vais vous dire mon idée; mais ne la révélez jamais, car sans doute on me trouverait couché et sanglant aux pieds du portrait de Rachel par Gérôme, ayant dans le cœur un poignard sur le pommeau duquel seraient gravées ces trois lettres : C. D. X!
La voici donc. Il faudrait résolument, pour renouveler la Comédie, en chasser le plus possible l'élément bourgeois, et y attirer le plus possible l'élément aristocratique et populaire. Pour cela, il faudrait augmenter hardiment les belles places, les réserver aux ducs et aux millionnaires, et, d'autre part, refaire de tout le rez-de-chaussée un immense parterre qu'on mettrait à vingt sous, en jetant à la rue les fauteuils, stalles et autres engins qui servent à la digestion de spectateurs ignorants et blasés, inaptes à se laisser enflammer par
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la poésie. Et quand vous auriez mis à sa place le peuple qui comprend tout, il faudrait lui rendre la musique, et rétablir les violons stupidement supprimés, qui avaient pour mission de mettre les âmes dans la disposition où les veut le poète. Alors les poètes vivants pourraient venir, et je vous assure que Molière, Corneille et Racine leur auraient préparé des citoyens dignes de les entendre !
J'espère, mon ami, que vous aurez oublié cette lettre quand vous serez devenu directeur d'un des théâtres nationaux, car peut-être, si vous vous la rappeliez, me feriez-vous envoyer à Nouméa. Pour le moment, étant chaque soir en contact avec le peuple, vous n'êtes pas encore rebelle aux nobles idées, et vous comprendrez peut-être que le désir de ne plus voir les génies méconnus et humiliés soit entré dan^ le cœur d'un vieux poète !
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