‹ Lettres chieriquesChapitre 8 sur 47 · A MADEMOISELLE X..., COURTISANE · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE X..., COURTISANE

Vous vous mariez, mademoiselle; vous épousez uu prince en polonaise de velours et en bottes à la hongroise, et là-dessus les journaux poussent les hauts cris, comme si tout le monde n'était pas libre de contracter une union légitime. Quoi! disent-ils, elle, la révoltée, la superbe, la maîtresse des plus riches palais, la dompteuse des chevaux effrénés, la prodigue qui foulait l'or sous ses pieds comme de la boue, elle va sombrer piteusement dans la vie honnête et bourgeoise! Ils sont furieux, comme si vous leur voliez quelque chose, et ils oublient que si vous vous êtes quelquefois prêtée, vous ne vous êtes pas donnée, et que vous êtes maîtresse de vous-même. Mais surtout, ce qui me semble excessif, c'est qu'on veuille vous renvoyer à vos fêtes, à vos palais, à vos folies, à vos perles de Cléopâtre fondues dans un vin de pourpre, et à vos robes de déesse traînant sur les tapis énamourés.

D'abord, la vie que vous allez prendre ne diffère pas sensiblement de celle que vous quittez, car une princesse n'est pas une mercière; mais quand même il vous plairait de mettre des socques et des tartans, de vous régaler d'un miroton de portière et d'aller vous amuser

à la Gaîté en seconde loge, ù applaudir un beau jeune homme en collant gris, qui donc, je vous prie, pourrait y trouver à redire?

Car cette prétention de vos critiques ne va rien moins qu'à supprimer le fruit défendu, c'est-à-dire la seule chose qui mérite la peine de vivre. Or, le fruit défendu, si c'est pour la femme du monde les amours furtives, les rendez-vous donnés par un signe convenu, l'appartement de l'ami oii on se glisse avec le voile baissé sur un front rougissant; pour la courtisane, c'est la maison calme et régulière, la sonnette guérie de son épilepsie, les valets qui ne savent pas de secrets, et le papotage élégant des dames qui viennent parler pour ne rien dire.

Lorsque les tentations la sollicitent et brûlent ses lèvres, la femme restée honnête ne s'imagine-t-elle pas que des baisers d'amant auraient une autre saveur que des baisers de mari, et que dans les bras d'un ravisseur non autorisé par monsieur le maire, elle s'enivrerait de tout un ordre de sensations inconnues? Ne rêve-t-ello pas alors de robes tapageuses, de parures absurdes, de folles nuits où elle s'étourdirait, un masque sur le visage, au milieu des musiques, écoutant les murmures et les adorations bruire autour d'elle? Eh bien, pourquoi, en revanche, la courtisane ne s'imaginerait-elle pas que les baisers d'un mari lui feront connaître des voluptés bizarres et nouvelles? Et n'est-ce rien que de porter ce voile et cette fleur d'oranger, de monter l'escalier de la mairie, et d'entendre l'officier de l'état-civil vous lire les articles de loi qui ne semblaient pas faits pour vous? Mais tout cela, dira-t-on, vous l'usurpez! Pas plus que les femmes honnêtes n'usurpent les chevelures au vent, les ceintures dorées et les violentes amours. Posséder ce qu'on ne devrait pas posséder, être où on ne devrait pas être, revêtir une figure qui n'est pas la vôtre, n'est-ce pas tout le piquant et tout l'imprévu de la mascarade humaine?

On voit des femmes de bien se glisser, se précipiter, palpitantes d'un désir anxieux, là où sont les Cidalises! et chercher à surprendre le secret de leurs sourires, de leurs attitudes, et des liens subtils dont elles emprisonnent les âmes. Une, dont l'histoire a été tragiquement racontée, a voulu savoir ce qu'elle vaudrait, si elle était mêlée aux vulgaires marchandes d'amour, et elle s'est étalée au milieu d'elles, plâtrée, demi-nue, la face plaquée de rouge, la robe ornée d'oripeaux et de clinquant, pour voir ce qu'elle serait estimée au fait et au prendre, pour elle-même, sans le prestige dont l'entouraient son honnêteté, sa richesse ot les conventions sociales. Vous aussi, vous saurez ce que vous valez intrinsèquement, sans le cortège passionné des Amours qui voltigeaient autour de votre front en agitant leurs tremblantes ailos et en exhalant le parfum capiteux de leurs chevelures. Femme passionnément désirée entre toutes, vous verrez ce que vous conserverez do vos séductions en qualité de simple dame, et comment se comportera l'admiration exempte de colère et de haine.

Et certes, vous êtes allée, dans la corruption, dans la recherche de l'inattendu et de l'inouï, bien moins loin que la grande dame dont je vous parlais tout à l'heure; car vous épousez un homme riche et beau comme un amant, ce qui ne vous change pas beaucoup ; mais si véritablement vous aviez voulu épuiser les délices d'un travestissement complet, vous auriez choisi un mari chauve, bienveillant, obtus, employé dans une administration, qui avant d'aller à son bureau vous aurait donné l'étrenne de sa barbe, et qui le soir, sous la lampe à abat-jour vert, près de la table couverte d'un tapis à dessins noirs, ses lunettes sur le nez, vêtu d'une robe de chambre à carreaux, vous aurait lu les accidents, les faits-divers et un peu de politique ! Vous lui auriez brodé pour sa fête des pantoufles et des bonnets grecs; les jours où il aurait touché une gratification, vous auriez ajouté au veau cuit dans son jus une

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omelette soufflée, et un petit cousin fou d'amour, vous aurait poussé le pied sous la table, et avant de vous le rendre, aurait couvert de baisers votre gant tombé à terre. Si cette union avait été bénie, vous auriez habillé votre fils en artilleur, et vous l'auriez destiné à devenir avocat.

Certes, si vous aviez été vicieuse, mordue par le désir de l'impossible, vous vous seriez jetée à corps perdu dans ces horreurs, et vous auriez savouré à chaque minute VinelTable joie d'être le contraire de vous-même. Mais non, vous vous contentez de toucher des lèvres le troublant nectar; vous ne faites qu'effleurer l'orgie perverse, et vous en êtes bien punie, car pour un pauvre prince que vous épousez, on vous traite tout de suite comme si vous alliez commettre quelque chose d'énorme et de fabuleux.

Mais ce n'est pas la première ni la cent millième fois qu'on est injuste envers vous et envers vos pareilles. Et, en vérité, je me sens écœuré par les sottises prétendues spirituelles qu'on a écrites déjà à propos de vos noces futures. Par des ironies grosses comme des poutres, et par de fines allusions, on vous reproche do n'être pas vertueuse ; mais ceux qui parlent ne me paraissent pas jouir d'une renommée analogue à celle de Fénelon ou de Malesherbes. On insinue que vous n'avez pas gagné vos millions par l'exercice d'une profession édifiante; mais ceux-là mêmes qui vous incriminent ont-ils obtenu les leurs en donnant leur sang dans les combats ou en poussant la charrue devant eux et en faisant, sous le regard du soleil levant, le geste auguste du semeur? Certes, il vaudrait mieux ne pas vendre ce qui ne doit pas être vendu ; mais si l'on obéissait à ce principe légitime, le commerce parisien ne vendrait ni chocolat fait avec de l'ocre, ni faux poivre, ni vin frelaté ; les médecins se borneraient à dire ce qu'ils savent, et pour ne pas avilir le Verbe sacré, qui a créé les univers et qui les tient suspendus dans l'espace, les avocats

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se résoudraient souvent à ne rien dire du tout. Les écrivains qui ne sont pas sûrs d'avoir trouvé une forme personnelle et nouvelle, s'abstiendraient d'écrire, et les rhythmeurs qui ne riment pas parfaitement bien consentiraient à ne pas rimer du tout. Enfin les philosophes qui ne savent pas la sagesse ne l'enseigneraient plus, et les marchands de vessies ne vendraient pas leurs vessies sous le nom de lanternes, ce qui serait la fin de tout.

Certes on est injuste envers vous, en partant toujours de ce point de vue que c'est le lapin qui a commencé. Depuis que le monde existe on n'a jamais entendu dire qu'un gigot se soit mangé tout seul, et s'il n'y avait personne pour le manger, le gigot ne serait jamais servi sur les tables. Une courtisane suppose des courtisans. Ce qui erre douloureusement sur le trottoir avec des yeux libertins, une bouche profondément triste et des robes luxueuses, ce n'est pas seulement la prostituée, peinant comme un casseur de cailloux pour enrichir le marchand de soieries et son épouse; c'est aussi l'àme de ceux qui la reluquent et qui la payeront le meilleur marché possible, au lieu de se donner la peine de nourrir une femme, de faire des enfants et de leur acheter des culottes: car la misérable promeneuse errante ne pourrait se prostituer à la brise qui passe et aux rayons de la lune, et pour qu'elle se vende, il faut de toute nécessité que les honnêtes gens l'achètent.

Et dans cette vie sociale où les êtres se dévorent les uns les autres, et préalablement se volent avec frénésie, tâchant d'échanger des prospectus et des mots vides de sens contre de l'argent, la courtisane n'est pas plus redoutable que les.autres commerçants, au contraire, car elle ne saurait tromper sur la qualité delà marchandise vendue. Une dame infiniment belle et de l'esprit le plus subtil me disait que Balzac a vieilli; je ne suis point de son avis, sur ce point seulement. Ce n'est pas lui qui est vieux, c'est nous qui sommes ingénus comme des

enfants à la mamelle; car nous n'avons pas encore compris l'indéniable vérité sur laquelle il avait édifié son œuvre, comme sur une puissante et inébranlable assise. Le premier entre tous, il a deviné que la vie sociale n'est rien autre chose qu'une histoire naturelle, où, selon leur construction et leur denture, les divers animaux luttent pour vivre et pour ne pas mourir. El de même que le lion, le tigre et Tours ne sont pas du tout plus féroces que la colombe et l'oiseau- mouche, qui se nourrissent comme eux de proies vivantes ; de même le brigand, l'usurier et la courtisane doivent inspirer moins d'épouvante que le couturier, destructeur des familles, et que le fabricant de romances pour piano. Celui-là surtout me semble formidable enlre tous, car il ruine et déshonore le langage, grâce auquel les nations existent, et sans lequel elles ne sont que des troupeaux de bêles insultés par les ouragans et brûlés par les rouges soleils.

Enfin, mademoiselle, n'oublions pas que iiuus jouissons de l'Égalité, qu'elle est la règle de nos droits et qu'elle est entrée dans nos 'mœurs. Le premier drôle venu peut, s'il le veut, traiter Shakespeare d'idiot et Michel-Ange d'imbécile, et les chiens ont le droit de regarder les évêques, bien plus certainement que les évêques n'ont le droit de regarder les chiens. Un cochon est tout à fait en son droit, en achetant les manchettes qui sont en vente au Bonheur des Dames, et nul n'est autorisé à lui dire : « En la qualité de cochon, les manchettes ne te vont pas. » Bref, tout appartient à touSj et rien particulièrement à telle ou telle famille d'individus.

C'est pourquoi, si telles honnêtes dames traînent sur les tapis des robes de Laïs et d'impéria, parlent argot pour être modernes, et enferment dans leurs volières un tas de petits Amours polissons, plus nombreux que les feuilles des bois, je ne vois pas pourquoi on vous interdirait la famille, les joies sereines, les fortes bot-

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tines, les jupes noires, la flanelle, les bébés révoltés, le duel incessant avec la cuisinière, et enfin tout ce qui constitue une existence pure. Mariez-vous donc, ne fût-ce que pour connaître les voluptés de Tavocasserie, quand vous plaiderez en séparation. Et laissez dire les détracteurs.

Ils ont moins de pitié que d'envie, ceux qui tant de fois ont fait des grimaces de singe dans le but d'obtenir une parcelle d'or, pour le mortel heureux qui aura la mine d'or à lui. Que vous ayez le droit de vous marier, comme Sémiramis et Javotte, ils n'en ont pas douté un instant dans leur for intérieur; mais ce qui les ennuie, c'est que vous n'êtes pas pour leur fichu nez, et que la mariée est trop belle !

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