LA BLAGUE
A-OUSTAVE BOULANGER
Cher grand artiste, grâce à un groupé de maîtres parmi lesquels vous brillez au premier rang, chaque année le concours de Rome révèle un, ou deux, ou trois jeunes gens qui ont le goût de la grande peinture, le don de la composition, le sentiment de la couleur, de rharmonie et des belles lignes, qui semblent aptes et le sont en effet à représenter les scènes épiques, les aspects du drame éternel, les pages terrifiantes et grandioses de THistoire. L'élu va à Rome, en Espagne, en Grèce, en Afrique ; il demande conseil à Raphaël, à Michel-Ange, à Léonard, à Murillo, à Vélasquez; il voit, de ses yeux le ciel sous lequel combattit Pompée, la place où parla Gicéron, celle où fut frappé Gésar; il visite les palais des rois Mores, il savoure la fraîcheur des couvents où la force de la foi appela les Anges et en fit des serviteurs; à Sparte, il cueille une branche de laurier-rose près des flots d'argent où Léda extasiée s'offrit aux caresses du divin cygne ; dans l'Attique, il gravit les montagnes ombragées de pins et d'oliviers qui furent parcourues par les pas des Dieux. Il revient à Paris; que fait-il? De délicieux petits, tout petits tableaux, jolis, amusants, ingénieux, peints avec une
habileté vertigineuse, où dans un intérieur encombré de bibelots transcendants, un modèle adroitement costumé montre sa belle robe.
Et puis? Et puis voilà tout; le peintre d'histoire promis est devenu un merveilleux fabricant d'articles de Paris. Si parfois il songe douloureusement à son apostasie, il se console en se répétant à lui-même le mot modernité, et quelques autres vocables entièrement dépourvus de sens. En somme, il a renoncé au magnifique avenir entrevu, et il a bien fait; car sans «fette renonciation formelle, pas de tas d'or chez le marchand de tableaux, pas d'hôtel dans l'avenue de Villiers, par de batailles livrées par les grands amateurs autour d'un panneau grand comme une assiette, dont la bordure démesurée flamboie comme une fournaise. C'est à prendre ou à laisser. En peignant, comme ses aïeux, des sujets de la Bible ou de l'Iliade, l'artiste devrait peut-être se résoudre, perspective horrible! à devenir un simple grand homme, loué, contesté, attaqué, discuté, et à vivre avec vingt ou trente mille francs par an, comme un pauvre. Et comme dirait Gavroche en son rapide langage, ça ne serait pas à faire!
Un phénomène exactement pareil à celui-là se produit dans le monde du théâtre. — « Enfin voilà un tragédien! » s'écrie-t-on chaque année après les concours du Conservatoire. Cette année, les examens, très bons, en ont promis au moins trois. Cependant le temps se passe, et les jeunes gens en question ne sont pas devenus et ne deviennent jamais des tragédiens. A quoi cela tient-il? A ce qu'on leur fait jouer le vaudeville! et ce n'est pas en attrapant des oiseaux-mouches, qu'on apprend à chasser les tigres. Mais, me dira-t-on, on ne peut cependant pas confier à ces enfants les grands rôles de Corneille et de Racine, les Rodrigue, les Oreste, les Achille, l'interprétation des colosses, quand ils n'ont encore ni acquis, ni autorité, ni expérience.
Mais si, parfaitement sil Ils n'ont pas l'expérience,
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mais ils ont mieux que cela; ils ont Tardeur, l'impétuosité, la folle bravoure, que plus tard viennent suppléer à grand'peine la réflexion et la sagesse. Le seul homme des temps modernes qui ait vraiment su se servir de la jeunesse, n'attendait pas du tout que ses officiers eussent blanchi sous le harnois pour leur confier des commandements d'armées. Il faisait des généraux de vingt-six ans, auxquels le génie et surtout la nécessité, mère de tous les chefs-d'œuvre et de toutes les œuvres, inspirait des prodiges. La victoire que la Convention avait décrétée, il la mettait, lui, en coupe réglée; il demandait tous les fabuleux exploits à ses capitaines imberbes, et il les obtenait d'eux, parce que les gens dont on ne doute pas, et à qui on donne à dompter la terrible Chimère, réussissent toujours.
Voulez-vous avoir de grands peintres d'histoire? C'est simple comme deux et deux font quatre, et il n'y a rien de si facile. Prenez des jeunes gens doués, bien instruits à l'École, donnez-leur un peu d'argent et beaucoup de liberté, et livrez-leur les immenses murailles nues et bêtes des édifices, des palais, des écoles, des mairies, des gares de chemins de fer. Et plus ce seront des casse-cou, des révoltés, plus vous devez avoir confiance en eux; car peut-être alors pourrez-vous espérer qu'ils ne se noieront pas dans la niaiserie du lieu commun et dans la platitude. Surtout gardez-vous bien de leur demander : « Te sens-tu capable de couvrir cette muraille de cinquante mètres? » Il faut que l'artiste à qui on ordonne ces travaux en soit capable ! et ce même Napoléon dont je vous parlais n'a jamais dit à un officier : « Croyez-vous qu'il vous soit possible d'enlever cette redoute? » Jules Deux n'a pas demandé à Michel-Ange s'il savait ou non peindre des fresques; vous vous rappelez qu'il lui a ordonné ses œuvres géantes, comme on commande à un menuisier de raboter des planches. C'est seulement dans la garde nationale que, voulant avant tout conserver les formes
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de la politesse, Tofficier, chapelier ou papetier, disait au factionnaire, marchand de bas de ûloselle : « Monsieur, voudriez-vous avoir Textrême bonté de porter arme? »
Aussi était-ce grande pitié de voir comme cette arme était portée I Je causais de ces questions avec un ministre, qui trouvait mes prétentions excessives, et m'assurait que le gouvernement fait tout ce qu'il peut faire.
— « Nous commandons de la peinture, me disait-il, pour tous les endroits où elle peut raisonnablement trouver sa place; ainsi vous voyez que votre désir est exaucé déjà, en ce qui concerne la décoration des mairies.
— Mais, monsieur, lui dis-je alors, ne nous égarons pas dans le mensonge des théories vingt fois inventées à nouveau et vingt fois mortes, et ne vous laissez pas mettre sur Toeil, comme une taie, le mot : modernité. Seules, l'interprétation de l'Histoire et l'Allégorie constituent la grande peinture, et le reste, c'est de simples anecdotes, ou des faits entièrement dénués d'importance, auxquels vous ne sauriez donner aucune grandeur, quand même vous les étaleriez sur des toiles aussi vastes que celle des Noces de Gana. La Naissance, le Mariage sont les immenses faits de la vie humaine, dont la synthèse, présentée avec génie, doit offrir le plus grand intérêt; mais un mariage quelconque, célébré par le maire Odry ou par le maire Lafontaine, (car tous les acteurs de Paris ont été ou sont maires d'une commune,) par-devant des témoins dont les pantalons et les redingotes ne méritent nullement de passer à la postérité, n'a aucun titre à notre attention, non plus qu'un grain de sable au milieu d'autres grains de sable. Et, monsieur le ministre, disais-je encore, non seulement vous admettez, mais vous encouragez ce système de compositions qui, je le répète, représentent, non en efTet la Naissance ou le
Mariage, mais tout simplement la naissance de Machin ou le mariage de Chose.
— Mais, monsieur, me répondit ingénument Thomme politique, nous ne pouvons cependant pas encourager ostensiblement la Tragédie et TAllégorie, car alors nous serions blagués ! »
A la bonne heure, il avait été sincère, et il avait osé me donner sa vraie raison. La blague! il faut oser écrire ce mot barbare, qui n'a pa-s son équivalent, car elle n'est ni la raillerie, ni l'ironie, ni la plaisanterie, et auquel Balzac a donné asile dans La Comédie Humainej parce qu'en effet, hormis ce mot Blague, rien ne saurait représenter un genre d'épigramme aussi flasque et vide qu'une poche à tabac dans laquelle il n'y a plus de tabac. C'est la grande arme à l'aide de laquelle les impuissants, les envieux, les inutiles tâchent de déconsidérer les belles choses et les belles œuvres. Arme d'autant plus commode qu'elle est à la portée de tout le monde, et ne demande pas d'autre mise de fonds qu'une série de lieux communs soi-disant drôles, et bêtes à faire éternuer les tigres. 11 est bien plus facile de s'écrier : « Il n'en faut plus des Apothéose d'Homère! On ne nous la fera pas à la Barque du Dante! Zut pour •feu Delacroix! A Chaillot, le père Ingres! » que de mettre un bonhomme en place, ou de tracer seulement une ligne qui ait le sens commun. Et c'est aussi bien plus tôt fait de dire dédaigneusement : le père Hugo, que d'écrire un seul vers comparable, même de très loin ! à ceux des Contemplations ou de La Légende des Siècles.
Mon homme politique n'était pas un Ajax, et en effet, braver la Blague, la toute-puissante Blague, forte de son infirmité même, de son ignorance, de l'impuissance absolue où elle est de créer quelque chose, la Blague, souveraine de Paris et par conséquent du monde, c'est la plus rare et la plus difficile de toutes les bravoures! Cependant tous les hommes qui ont
compté dans ce siècle, et qui ont su imaginer des œuvres hardies et grandioses ont été blagués et se sont laissé blaguer; mais ils vivent à présent dans ce qui fut la flamme essentielle de leur esprit et la plus chère partie de leur âme; et que sont devenus leurs blagueurs? Pour en revenir à mon dire, nous aurons des tragédiens et des peintres d'histoire, le jour où nos ministres ne craindront plus d'être blagués. Et d'ailleurs, ils sont bien bons de se laisser blaguer pour si peu de chose I A leur place, je laisserais la Nouvelle à la Main s'esclaffer de rire, le Racontar se tenir les côtes, rOpérette se décrocher les mâchoires, et j'oserais aimer le grand art, au risque d'être comparé à ce charmant animal appelé Daim, qui bondit d'un pas léger et montre ses clairs yeux bleus au bord des eaux transparentes.
La Tragédie — ne nous laissons pas étonner par des polissonneries et embarrasser dans les feux de file ! — la Tragédie, c'est tous les ouvrages dramatiques dont le thème est emprunté à l'Histoire, et dont le moyen d'expression est la poésie. C'est Zes Perses, le Prométhée enchaîné et L'Orestie d'Eschyle ; c'est Macbeth et Roméo et Juliette, tragédies ainsi dénommées par l'immortel poète qui les a écrites ; c'est Le Cid et Polyeucte, c'est Ruy Blas et Les Burg?*uves, (car le mot drame écrit sur la couverture du livre ne fait rien à l'affaire,) et dans tout cela je ne vois pas qu'il y ait de quoi rire, comme si on vous avait mis dans le dos du poil à gratter. L'Allégorie en peinture, c'est Michel-Ange, c'est Raphaël, c'est tous les génies, jusqu'à quelques jeunes hommes actuellement vivants, que je suis enchanté d'admirer de tout mon cœur, mais en faveur de qui je me refuse à dépecer Rubens et Rembrandt, pour qu'ils les mangent à la croque au sel.
La Blague, parbleu! Quelle idée fut jamais plus agréablement blaguée que celle des chemins de fer, et vous rappelez-vous comme à ce sujet monsieur Thiers
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dit jadis tant de choses spirituelles, lorsqu'il prétendit que ces voies empiriques ne mèneraient jamais plus loin que Saint-Germain? Ce qui plus tard n'empêcha pas monsieur Thiers d'entreprendre sur les chemins de fer, et à notre bénéfice, des voyages biCir plus longs que celui-là. Il y a des hommes qui, plus audacieux que les plus hardis soldats, s'en vont dans Tincendie, sauvent les vieillards, les enfants et les femmes, marchent sur les poutres embrasées, entrent dans les chambres pleines de fumée, s'aventurent sur les toits croulants, et qui souvent, le front troué ou la poitrine sanglante, baisés déjà par la Mort rouge et superbe, reviennent en tenant dans leurs bras une chère proie. Certes, la Grèce eût divinisé ces hommes héroïques, et elle leur eût érigé des statues; chez nous, la Blague trouve que les Pompiers sont ce qu'il y a de plus ridicule au monde. Et qui les blague? des gens qui pousseraient des cris de paon, s'ils s'étaient seulement brûlé le doigt avec une allumette chimique 1
Par surcroît de haine, on a môme surnommé pompiers les artistes qui osent s'inspirer de l'antiquité, et on n'a pas eu tort, car en effet, pour oser peindre un Hellène casqué et cuirassé, il ne faut pas avoir froid aux yeux, et dans ce cas comme dans l'autre, pompier est synonyme de bravoure. C'est le plus pompier de tous les peintres, c'est David qui a peint ce Sacre de Napoléon placé dans les galeries de Versailles que, pour ma part, j'ose admirer. Je me rappelle les figures si vraies, si vivantes des personnages, notamment celle du pape, qui est tout un drame, et je me demande quel blagueur a poussé la modernité plus loin? Vous, cher grand artiste, vous êtes de ceux qui osent aimer le beau, téter effrontément la louve romaine, et boire au flot sanglant du Simoïs. Nourri des maîtres anciens, que vous continuez dignement, vous persistez à croire que la Peinture est une muse et, ni pour vous ni pour les élèves que vous enseignez avec des vues si hautes et si larges,
VOUS n'avez peur d'être blagué. Il est vrai que vous ayez assez d'esprit fin, subtil, délicat, imprévu, pour étonner vos blagueurs, et il vous serait très facile de les mettre dans votre poche, ou de les faire passer par des trous de rats, extrêmement petits. Mais quand même vous n'auriez pas reçu ce don particulier, vous auriez encore raison de peindre de nobles figures héroïques, au risque d'être envoyé à ce Chaillot idéal oii vous seriez déjà certain de rencontrer Delacroix comme Ingres, et où on doit se trouver en si bonne compagnie !