‹ Lettres chimériquesChapitre 9 sur 23 · A M. JULES BARBEY D'AUREVILLY · texte numérisé non relu

A M. JULES BARBEY D'AUREVILLY

Monsieur, je me plongeais dans un des sujets de réflexion qui me sont le plus familiers; je pensais à la. divinité, à la toute-puissance, à la magie souveraine du MOT , et naturellement j'ai songé à vous; car parmi les grands écrivains contemporains, vous êtes un de ceux qui réalisent le plus de prodiges à l'aide de ce talisman invincible, un de ceux à qui obéit le mieux cette arme formidable et précise. En effet, vous tenez la plume d'une main agile, ferme, virile, habituée à dompter les chevaux et à manier l'épée, et vous êtes assez réellement savant pour ne jamais tomber dans l'ignorance ou le pédantisme. Vous avez regardé en face les deux effrayantes figures de la Vie et de l'Histoire, et cette vision ne vous a pas laissé stupéfait. Vous savez dire ce que vous voulez, comme vous voulez le dire; aussi ne jouezvous qu'à bon escient sur le mot, cet outil créateur et meurtrier à qui rien ne résiste.

Le mot n'y fait rien, disent volontiers les imbéciles, en une phrase vieille comme le monde , et devenue proverbiale. Mais, au contraire, de quoi qu'il s'agisse, il y fait tout I Un des mots, entre autres, dont j'admire l'inéluctable pouvoir, c'est celui par lequel Molière , qui ne

prend pas de mitaine, désigne crûment les maris offensés. Voilà, monsieur, une question qu'on peut sans crainte aborder avec vous, car vous êtes un célibataire décidé, et il est bien probable qu'à ce point de vue, du moins, vous vivrez dans Timpénitence finale. Et vous pourriez, en y changeant un seul mot, reprendre à votre bénéfice ce célèbre vers d'une tragédie :

J'ai fait des empereurs et n'ai pas voulu l'être.

De notre temps, où souvent on a cru être original en retournant une idée comme on retourne un gant, on s'est beaucoup efforcé, au théâtre surtout, de rendre intéressant, à force de lieux communs et de niaiseries sentimentales, l'être dont le moyen âge riait si plaisamment, de son bon et large rire. Dans la nouvelle version, c'est Octave, Léandre et Valère qui sont sots et ridicules; c'est Harpagon qui est adorable, c'est Sganarelle qui est charmant. Combinaison aussi simple et attendrissante que celle dont l'artifice consisterait à faire dévorer les loups par les agneaux ! Les spectateurs, éminemment dociles, y consentaient; mais l'incorruptible témoin, le mot n'a pas voulu, et les maris fraîchement décorés de sublime, Sont restés ce qu'ils étaient auparavant : des... comme dit Molière.

Ah! si nos auteurs dramatiques avaient été vraiment de force à sauver les maris infortunés, à les ramener de la géhenne où le feu de la raillerie les dévore et où les dents du rire leur rongent le foie, je sais bien ce que ces inventeurs auraient dû faire : ils auraient dû imaginer, créer de toutes pièces, tirer de leur âme un mot sympathique, très joli, délicieux, pour désigner l'état dont il s'agit, et qui aurait remplacé, détruit peutêtre, le féroce mot de deux syllabes. Mais ils ne s'en sont pas avisés, parce qu'il est plus facile de mettre au corbeau un habit blanc et de débiter des tirades morales que de créer un mot. Et tant que celui-là existera, il

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fera rire, parce qu'il y a en lui une vertu dérisoire.

Causant avec une très belle et honnête dame dont il est aimé, et lui racontant une historiette, un jeune homme de no3 amis avait employé ce mot, le juste, le vrai, le seul, celui de Rabelais, de Molière, de Paul de Kock... et de la langue française. La dame devint rouge comme une pivoine, et se mit à pousser les hauts cris. — « Ahl l'abominable mot! » dit-elle, et elle ajouta pensivement : « Certes, mon ami, c'est avec joie que pour l'amour de vous j'ai consenti à tromper le meilleur des hommes. Mais je n'aurais jamais pu m'y résoudre, si j'avais pensé un seul instant que je le faisais... ce que vous dites. »

Certains hommes, à force d'éclat et de génie, échappent à la morsure du mot dissyllabique ; mais le nombre en est infiniment rare, et pour bénéficier d'un tel miracle, il est indispensable d'avoir au moins conquis le monde. C'est ainsi que ce même Molière, dont je parlais, et que Napoléon , bien qu'ils fussent, assure-t-on, dans toutes les conditions requises pour cela, ne purent jamais dans la pensée des hommes, devenir des... (tout le monde m'entend,) parce que le prodigieux rayonnement de leur gloire fondait comme cire le mot sur lequel ne sauraient mordre les acides les plus corrosifs. N'a pu aussi devenir un — sganarelle, un des plus grands artistes de ce temps, dont pourtant la femme était folâtre comme une chevrette en avril, et prodiguait ses mignardises même au porteur d'eau, quand il venait au matin remplir la fontaine. Mais celui-là était un génie, un créateur, et de plus bon, aimable, amusant, follement spirituel, et très honnête homme. Et encore se dut-il estimer heureux qu'on n'ait pas pu lire sur son chapeau, comme sur celui de tant de braves gens, d'ailleurs fort dignes d'estime : « C'est moi qui suis Guillot! »

Le bipède appelé Homme, qui a su inventer contre lui-même et à son grand dam ce facétieux vocable, n'a

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pas SU, en des milliers d'années, et pour beaucoup de raisons diverses, en imaginer un si cruel contre la Femme. C'est qu'essentiellement idéale et sensitive, elle échappe au mot par sa nature même. Le mot le plus cru, le plus bas, le plus expressif qui désigne une femme peu vertueuse, et que maintenant, dans Amphitryon, on remplace à la Comédie-Française par un euphémisme, ce mot-là lui-même n'a pu sérieusement devenir une injure grave, parce que, malgré tout, il éveille une idée de beauté et de force, tandis que l'épithète infligée à Sganarelle produit un effet directement contraire.

Dans une de vos plus terribles Diaboliques, où la tragédie s'élève à une hauteur d'épopée, vous avez, monsieur, imaginé une grande dame, qui, voulant exercer contre son mari une vengeance infernale et surhumaine, se vautre orgueilleusement dans le ruisseau. Mais elle ne s'en tient pas là; née de votre pensée, elle sait bien que la chose n'est rien sans le mot, et avec un cynisme dont la fureur nous fait frissonner dans les moelles, elle écrit sur la porte de son appartement, au-dessous de son grand nom aristocratique, le nom épouvantable et cru de la profession qu'elle exerce. Certes, on ne peut rien rêver de plus ingénieusement atroce; mais si savamment combinée que soit cette action, la dame, en couvrant de fange la face de son mari, arrive à peine à s'éclabousser elle-même, tant le nom de Femme et tant l'éblouissement d'or de la chevelure d'Eve peuvent diviniser et purifier même les pourritures.

Presque à la même époque, nos préfets de police et l'habile auteur ^xx Demi-Monde se mirent en tête de nettoyer les étables de l'Amour, et d'exterminer l'être que, faute de pouvoir le désigner mieux, Gavarni a appelé L'Homme sans Nom. Sans nom, voilà précisément sa force; parce que n'en ayant pas en efFet,'jl^a pour les créatures errantes dont il est le maître, tous les noms qui représentent l'idéal : pour elles il est

Jeunesse, Force, Protection, Beauté, Bravoure; aussi l'adorent-elles I Essayer de réduire un tel conquérant par la force et avec le secours de simples sbires, c'était de la folie pure, et Tévénement Ta bien prouvé. Il n*y avait qu'une chose à faire ; c'était précisément de nommer rkomme sans Nom, de l'affubler d'un nom si bien trouvé et si expressif que, lui voyant cet écriteau sur le front, le troupeau fou de ses amantes le fuirait avec horreur. Alexandre Dumas fils l'a essayé ; mais c'est le cas de dire qu'il n'a pas eu la main heureuse; car pour flétrir l'être qui, pareil à Hippolyte, traîne tous les cœurs après soi, il n'a rien trouvé de mieux que de lui donner un prénom : et le prénom de qui?... de Lamartine! Ainsi tout ce que le grand poète avait fait et possédé, sa beauté à la Byron, ses extases amoureuses, ses cantiques où on entend résonner les harpes des Anges, ses belles colères de tribun, le peuple contenu sur la place publique, le chanteur, le voyageur lointain, le gentilhomme, le vieillard auguste baisé sur son front blanchi par la lèvre de la sainte Pauvreté, tout cela, et le charme du soir qui tombe, et le frissonnement de la nature voilée, et le profond azur des lacs célestes, venait s'ajouter à la toute-puissante séduction exercée par Celui qui, grâce à Dumas, héritait du prénom de Lamartine!

Certains mots (mais il faudrait presque dire : tous les mots !) sont si beaux qu'ils font persister les choses au delà de leur durée effective; au contraire, eût-elle dans lo ventre la vitalité des carpes et des corbeaux, une idée qui n'a pas su trouver son nom est fatalement destinée à mourir. Telle est la magnificence de ces

mots : ROI, MONARCHIE, EMPEREUR, RÉPUBLIQUE, LIBERTÉ,

qu'à cause d'eux, et à cause d'eux seulement, les formes qu'ils désignent se sont perpétuées, bien que ces formes ne concordent nullement avec l'idéal moderne, qui est tout bêtement et tout simplement : le Bonheur! Mais le mot BONHEURisTE n'a réussi à entrer dans aucune de

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nos diverses langues françaises. Il en est de même du mot zuTiSTE. Les Zutistes sont une secte récemment fondée, qui a pour principe de n'en pas avoir, de railler tout, et de ne tenir compte de rien. Mais ces Zutistes s'abusent tout à fait en croyant que le néant est une manière d'être, et que les divers aspects de — rien du tout, constituent quelque chose. D'ailleurs le mot zut! racine de leur nom, a tout l'air d'être un simple barbarisme. Mais enfin, si par impossible il existait, ce ne serait qu'à titre d'interjection; et jamais, de mémoire d'homme, une interjection n'a valablement produit un adjectif.

Ces jeunes gens qui, ces temps derniers, ont naïvement cru inventer une peinture nouvelle, découvrant l'intimité et la scrupuleuse exactitude après Holbein, le naturel après les Flamands, la musique de la couleur après Goya et Delacroix, l'intensité du mouvement après Géricault et Daumier, le dessin spirituel après Gavarni, et la transparence de l'atmosphère après Corot, ces chercheurs, ces trouveurs, ces argonautes d'une toison d'or depuis longtemps décrochée, ont essayé et pris tour à tour les noms les plus divers, sans pouvoir se décider pour aucun, précisément parce qu'au fait et au prendre, ils n'avaient rien à nommer. Il s'en est fallu de peu qu'ils ne fussent trompé^ par eux-mêmes; mais le mot n'y a pas consenti, s'est dérobé, et ils ont en vain tâché de saisir cet invincible Protée, que nul lien n'enchaîne.

Le MOT qui, pour commencer, a créé le monde et l'infini et les univers, et qui ensuite a produit les humbles chefs-d'œuvre de l'homme, a cela de particulier qu'il garde toujours l'ineffaçable marque de son origine divine. — « Ahl nous sommes plus heureux que vous, me disait un musicien, car si en nous écoutant le vulgaire perçoit un sens, des mélodies, des combinaisons harmoniques, il y a sous tous ces dessins relativement grossiers, quelque chose d'intime et de subtil, qui ne saurait être pénétré par lui, et dont nous jouissons

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délicieusement. — Mais, lui dis-je, vous vous trompez, et si la prose d'un grand écrivain exprime clairement sa pensée, éveille des impressions, raconte et évoque .un drame, il y a aussi en elle un souffle rhythmé qui est sa musique propre, et que les oreilles profanes n'entendent jamais. » En parlant ainsi, monsieur, je pensais à vous, à cette prose vigoureuse et délicate, si ferme, si sincère, si vraiment française, dont vous nous donnez l'admirable type, où le mot ne vous trahit jamais, et sous laquelle l'âme entend murmurer et vibrer pour elle seule la caressante voix d'une lyre.

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