A PAUL ARENE
Mon cher ami, vous êtes un malin, car bien que né dans rharmonieux pays des cigales, vous ne quittez jamais Paris, ou plutôt Meudon, Ghaville et autres lieux circonvoisins, d'où vous rayonnez en temps utile vers le boulevard des Italiens et le quai Voltaire; car, en principe, vous êtes pour le Paris où il y a des feuilles, des sources pleines de chansons, des fleurs dans Therbe et des oiseaux qui chantent. Vous ne quittez jamais Paris; mais né pour le voyage, agile et maigre, (je crois que vous ne vous offenserez pas de cette épithète, n'étant pas comédienne,) vous avez bientôt fait de pousser une pointe à Antibes par exemple, et même en Tunisie, où vous allez embrasser votre frère, poète et consul, et d'être revenu parmi les boulevardiers aux belles bottines, avant qu'on se soit aperçu de votre absence.
Cependant on devine facilement que vous vous êtes absenté à ce que vos impressions sont délicates, vraies, fidèles, merveilleusement justes, et vous appartiennent en propre. Tout ce que vous racontez est vu, senti, pris sur le vif, exprimé par un artiste qui sait assez de mots pour ne jamais tomber dans le lieu commun, et
c'est pourquoi vos admirateurs, au nombre desquels je suis fier de me compter, vous admirent passionnément. Oui, vous allez et venez comme Toiseau, sans vous en aller jamais, ce qui vous évite la peine de revenir, et c'est en quoi vous différez profondément des Parisiens nés à Paris. Ceux-là ont sous les pieds de si longues racines, enfoncées dans le sol si profondément, qu'il leur faut des efforts prodigieux pour s'arracher de la terre natale.
S'ils s'en vont à Dieppe, ils opèrent des aménagements, des déménagements, font relier ceux de leurs livres qui n'étaient pas reliés encore, mettent du poivre dans leurs fourrures, arrangent leurs affaires, et aussi, c'est le diable pour les faire revenir. En ce temps de télégraphes, de chemins de fer, d'électricité, ils se gouvernent encore comme du temps des quinquets et des pataches, tant ces naturels trouvent plus facile de lire les fabuleuses migrations de Jules Verne que d'aller dîner chez un ami habitant Asnières! Toutefois, dès que la ville éternelle, grillée par un implacable soleil, commence à souffrir de ces odeurs attribuées par Louis Veuillot à l'irréligion , la mode veut que les Parisiens s'en aillent, ceux-ci à Étretat, ou à Trouville, ou à Deauville, ceux-là dans les Pyrénées, d'autres dans leurs châteaux ou dans leurs bicoques, et ils y vont.
Alors, toujours aussi ingénument surpris par le spectacle des herbes, des feuilles, de la mer gémissante, des gaves roulant un flot argenté sur les cailloux, des montagnes pourprées et violettes, ils sont aussitôt la proie d'un enchantement, et respirant l'air à pleins poumons, baisés par de vraies brises, ils perdent entièrement le sentiment de leur condition. Forçats et casseurs de cailloux, ils rencontrent des tas de cailloux sans songer du tout à les casser, et croisent des forçats en oubliant tout à fait de leur dire : Mon cher confrère. Us boivent les parfums, s'enivrent des pâles et profonds cieux percés d'étoiles et inondés d'une blanchissante pous-
jsière dé diamants, comme s'ils n'avaient que cela à faire, et comme s'ils n'avaient pas été condamnés aux travaux forcés à perpétuité.
Cette année, les choses se sont passées comme elles se passent d'ordinaire. Dès que Paris a été décrété incorrect et inhabitable, les Parisiens ont acheté des tentés, des parasols, des cannes à pique, dos guêtres de. daim, des revolvers, des cordes et des griffes pour gravir les roches escarpées, après quoi ils sont allés s'installer quelque part dans un hôtel confortable, situé parmi des paysages. Alors, avec une attendrissante effronterie, ils se sont crus Némorins et Silvandres, et; ils ont renié leurs Dieux et leurs Diables. — Moi, disait récrivain, je ne sais pas du tout ce que c'est que la copie, et je n'en ai jamais vu! Le financier affichait le mépris de l'argent, le médecin recommandait délaisser agir la nature, et les dames qui avaient changé d'amours comme la France de gouvernements, n'étaient pas loin de partager sur la naissance des enfants les opinions initiales d'Agnès. Et les ministres graciés, les députés ne représentant plus qu'eux-mêmes, les avocats exonérés de la toque, les industriels n'exerçant plus aucune industrie, les bureaucrates dépouillés de leurs manches vertes, savouraient les villégiatures, se promenaient en yacht, ticaient aux pigeons, ébauchaient des mariages avec les demoiselles internationales, prenaient des bains de mer, effeuillaient des marguerites, regardaient les couchers de soleil en disant : Oh ! la nature ! et se couchaient voluptueusement sur le dos, comme des bêtes.
Mais un jour, s'étant réveillé de mauvaise humeur, le bonhomme Paris s'est écrié : — Eh bien ! mais, oîi sont donc mes esclaves, mes serfs, ma chair taillable et corvéable, et est-ce que par hasard mon peuple se figure que je vais le laisser paître l'herbe fleurie et qu'il est au monde pour s'amuser? Ce disant, il est monté au sommet de sa tour, dont le front se perd dans les
nues, et il s'est mis à sonner sa grosse cloche d'or, pour rappeler ses serviteurs errants. Les Parisiens ont très bien entendu la cloche d'or, mais ils n'ont pas voulu revenir. Ils ont dit : — Plus souyentque je reprendrai mon bât et mon licou ! Plus souvent que je retournerai suer, trimer, noircir des paperasses, m'éreinter les yeux à faire des dessins pour le journal illustré, copier des modèles qui ne posent pas, régler des mises en scène dans la poussière et dans la nuit, couper les riches étoffes et m'user le pied sur la machine à coudre, et émietter ma cervelle pour des étrangers trop étranges, qui se coiffent de «hapeaux en étoffe quadrillée et qui portent des lunettes en bandoulière ! Bien plutôt je préfère écouter chanter les oiseaux et gémir la mer, et cueillir dans les haies des épines-vinettes et des mûres sanglantes.
Ce que voyant, le bonhomme Paris s'est fâché tout rouge, et il a donné des ordres sévères. A sa voix, les tyrans des Parisiens se sont réunis en troupe, et dans une lande déserte où le ciel de plomb est strié de bandes écarlates, ils ont tenu conseil, pareils aux sorcières de Macbeth. Ce sont d'abord les Marchandes qui ont parlé. — mes sœurs! s'écriaient-elles, en proie à l'indignation qui soulevait leurs vastes seins, si ces animaux-la s'habituent plus longtemps à manger les œufs que la poule vient de pondre, et à boire le lait sorti du pis de la vache, qui donc achètera mon lait lait avec de la craie et de la cervelle; qui paiera dix sous la pièce mes œufs garantis du jour, qui ne sont pas du jour ni d'aucun jour, et dont la date incertaine se perd dans là nuit des temps? Qui voudra acquérir mes homards vides, mes volailles soufflées, mes poissons rosés avec du sang et désinfectés dans la glace, et qui, dès que le feu les touche, exhalent une odeur fétide? ; Et le divin Concierge disait avec mélancolie : — Est-ce une vie que de ne pas lire les lettres et les journaux des locataires avant les locataires, et de ne pas exciter les
bonnes et servantes à voler de riches victuailles pour en garnir ma panse et les panses de ma bien-aimée femme concierge et de mes petits concierges? — Par la sangbleu ! disaient le Libraire et le Directeur de spectacle, à quoi songent ces marauds qui ne sont pas occupés à noircir du papier, à se courber sur la page, à aligner leurs stupides pattes de mouches, dont je me fais des rentes et de vastes propriétés? Se figurent-ils par hasard que nous-mêmes nous allons écrire nos livres et nos comédies, et pourquoi pas aussi cirer nos bottes nous-mêmes?
Et, leurs visages ridés et égratignés par Tongle amer du Vice, les vieilles dames qui professionnellement s'intéressent aux amours, disaient avec une noble colère : — En quel siècle vivons-nous? Certes les reines, les courtisanes, les demoiselles, les belles filles aux chevelures dorées et aux ceintures dorées sont bien folles, si elles s'imaginent que c'est à elles la neige et les lys de leur chair, et les roses de leur sein, et la pourpre de leurs lèvres, et leurs belles dents de loup, et leurs sourcils qui servent d'arc au dieu Amour, et tout ce qui fait tourner l'homme en bourrique et par la même occasion l'emporte dans le septième ciel ; car si toutes ces choses-là leur appartenaient au lieu de m'appartenir,. il me faudrait donc, pour vivre, garder les malades ou faire des ménages, et si jo voulais des rentes, (comme j'en veux en effet,) les tirer de mon âme I
Mais dominant les objurgations et les sanglots de ce Chœur farouche, éclata la voix sévère du Chapelier. — Je vous conseille de vous plaindre, s'écria-t-il, quand seul au bout du compte je suis lésé, sans l'espoir d'une compensation quelconque I Vous, marchandes d'amour frelaté, de homards attristés par la névrose, d'œufs à la coque blanchis sous le harnois, vous pouvez encore vous rattraper sur les étrangers ambulatoires ; mais moi, je subis une perte sèche, plus sèche que le sable altéré du fauve désert libyen. Car avec les castors de
fantaisie, qui pareils aux préjugés, sont indestructibleS) il n'y a pas d*eau à boire; et pour en venir à Tobjet réel de mon commerce, excepté le Parisien né à Paris, ayant le droit s'il devient illustre, d'avoir sa statue à l'Hôtel de Ville, nul mortel né d'une femme n'est assez bête pour se coiffer volontairement du chapeau tuyau de poêle, en peluche de soie. Et ce chapeau, ma gloire, mon orgueil, si vite ébouriffé par la pluie et torché par le soleil, le Parisien lui-même y échappe dès qu'il est en voyage, et ne consent plus à me donner vingt-cinq francs tous les huit jours. Mais voulez-vous un conseil salutaire? Ce peuple est éminemment classique ; pour le réduire, implorons le secours d'une déesse classique. Invoquons la Discorde, célébrée par Boileau dans Le LuUnn, seul poème épique (si j'ose m'exprimer ainsi) que la France goûte et savoure, en même temps que La Hèmnade,
Ce prudent conseil fut suivi, et favorable aux tyrans des Parisiens, la déesse déchaîna les autans, les Ëoles, les' siroccos, les mistrals^ toute la troupe des vents furieux; torturés et tournoyants avec des gémissements désespérés les arbres hurlaient, les rivières sortaient de leurs lits, les lions de la mer secouaient leurs crinières d'écume et ouvraient leurs gueules de gouffre ; si bien que, fouettés, meurtris, cinglés en plein visage par les ouragans, les Parisiens vaincus, domptés et courbant le dos, ont réintégré leur domicile naturel et surnaturel. Et ils frémissaient jusque dans leurs moelles, songeant avec épouvante qu'il fallait reprendre les outils, le dur labeur, recommencer à embrasser la roue d'Ixion, à rouler le rocher de Sisyphe, à essayer d'emplir le tonneau des Danaïdes, à faire de la copie, à couvrir des toiles insatiables, et à discipliner des acteurs, chevaliers de tous les ordres. Mais ils se trompaient, comme toujours, car l'homme ne sait jamais ce qu'il veut ni ce qu'il lui faut, sans quoi il serait sage et, par conséquent, ne serait plus homme.
Les premiers qu'on voulut, au retour, faire entrer dans une salle de spectacle, frissonnèrent lorsque dans leurs poumons emplis d'air pur et balsamique pénétra la première bouffée de cette chose âpre et fuligineuse qui est l'atmosphère spéciale de ces temples. Mais enfin, une fois entrés, ils revirent avec joie des geiis ayant figure humaine, ils entendireilt de jolies «actrices dire des choses spirituelles, et l'étouffement, où de longue date ils étaient accoutumés, leur sembla doux. Les galériens de la plume, après s'être enivrés des feuilles, des prés verts, des horizons, tremblaient à l'idée d'être internés dans leur prison de pierre; mais ils ont senti leurs cœurs battre délicieusement, en revoyant leurs meubles intelligents, en posant leurs pieds sur des tapis qui comprennent, et en retrouvant leurs livres bien reliés , avec des dos écarlates , jaune de Chine, citron, ou vert prasin, et qui s'ouvrent! Et surtout, ils ont tressailli de joie à la vue des feuillets blancs disposés à souhait sur une table commode, et sur lesquels rien n'empêche d'écrire de belles choses, pourvu qu'on en ait la volonté et le génie.
Et lorsqu'après avoir noirci quelques-uns de ces feuillets de lignes régulières, striées de ratures nettes et hardies, ils se sont mis à la fenêtre pour se faire croire à eux-mêmes qu'ils respiraient, en contemplant la masse des toits, dès murs, des cheminées, des monuments, çà et là coupée d'arbres, et dominée par un ciel qui pense et palpite, ils ont admiré que la ville est une forêt et une mer, non moins saisissante et grandiose que les océans de flots et les forêts d'arbres. Enfin lorsqu'ils sont sortis après avoir fait leur tâche, ils se sont délectés à retrouver le bitume, le gaz, l'émeute des chariots, la foule amusante, les femmes vêtues d'une façon qui s'accorde parfaitement à leur beauté, et a^^ant la beauté qu'elles veulent avoir, enfin Paris ! Alors, rentrant honnêtement en eux-mêmes, ils se rappellent que certes il^ ont vu des provinciaux très aimables,
lettrés et distingués, et des provinciales d'une charmante élégance; mais aussi ils en ont vu d'autres qui, si on les laissait faire, marcheraient à quatre pattes, et se nourriraient des glands tombés sous les chênes.
En somme, il est très bon de ne pas être à Paris, et aussi il est très bon d'y être. Assurément le mieux c'est de n'y être jamais emprisonné et de ne jamais le quitter; mais, mon ami, vous seul jouissez d'un tel privir lège. Pour le conquérir, il faut avoir, comme vous, ces jambes de chasseur de chamois, plus vites que si elles, étaient chaussées de bottes de sept lieues, ou mieux encore, savoir voyager sans embarras. Mais enseignez donc cela à des gens qui dévalisent le Bazar du Voyage, pour aller se promener avec leur bonne amie dans le bois de Meudon ! •