A ERNEST D HERVILLY
Mon cher ami, nul poète contemiTorain ne possède à un plus haut degré que vous le génie comique. Votre Rime, qui vous aime comme une maîtresse soumise, et qui est cent maîtresses en une, folle, variée, terrible, ingénue, dansante, bizarre, toujours juste I vous amène le troupeau dompté des images imprévues et saisissantes. Vous écrivez des vers qui sont à la fois très beaux et très émouvants, et vous avez Tesprit en rhythmes, qui est le plus difficile et le plus rare de tous. A Paris, où sans doute vous avez terrifié lès directeurs par votre barbe de jeune Fleuve, vous avez fait d'excellent théâtre; mais combien plus facilement vous en eussiez fait à Athènes, vers Tan 427, entre la mort de Phidias et Texil de Thucydide ! Car je me suis laissé dire qu'en ce temps-là le génie et même le talent de poète ne nuisait pas pour faire jouer des comédies ; mais alors, le cœur lui-même était à gauche I Enfin, mon ami, vous m'avez fait connaître l'envie, un sentiment qui m'était étranger; car je l'avoue naïvement, je . voudrais être l'auteur de ce vers dans lequel vous peignez
.... les sergents de viUe Qui s'en vont deux à deux, comme Dante et Virgile.
Et de même je jalouse ces personnages exotiques, stupéfaits
Ainsi qu'un éléphant à l'aspect d'une agrafe.
Lorsque je le lus, ce vers prodigieux, il me frappa par son étonnante justesse, et je m'en voulus de n'avoir pas songé plus tôt à l'étonnement que l'aspect d'une agrafe devait exciter chez un éléphant. A ces causes, mon cher ami, c'est à vous que je songe, lorsque m'est offert un spectacle profondément comique, et certes c'étaient vos vers qui tintinnabulaient et murmuraient dans ma tête, le jour où un philanthrope, ayant entrepris de m'expliquer comme il voulait repétrir le monde, (et il avait des mains assez longues pour cela,) m'arracha en même temps un bouton de mon paletot. mythologie I seul entre tous les mortels qui respirent sous les cieux, ce philanthrope portait un habit noir en plein midi, et il avait au cou une cravate blanche, dont les tronçons se tordaient, comme ceux du serpent d'Albaydé. Bien que totalement absente et n'ayant lieu à aucun titre, sa chevelure était échevelée, et les tropes tragiques s'élançaient de sa bouche, pareils aux divinités porte-glaives qui planent au-dessus du morne Grime de Prud'hon.
— « Oui, Monsieur, me dit-il enfin, (et c'est à ce moment-là qu'il avait définitivement triomphé de mon bouton, pour jamais exilé,) nous exterminerons le Vice, et nous le poursuivrons jusque dans ses antres!
— Monsieur, lui dis-je, je n'examine pas s'il est nécessaire de poursuivre dans des antres, qui lui appartiendraient personnellement, un être exterminé déjà. Mais pour m'en tenir à votre première proposition, je me demande par quels moyens on pourrait exterminer un substantif, exprimant une idée purement abstraite. »
A ces mots, le réformateur s'enfuit, enveloppé d'un nuage uniquement créé par son indignation. Moi, resté
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seul, je songeai à ce pauvre Vice, que mon interlocuteur voulait méchamment occire. Je me demandai qui il est, où il demeure, comment il se comporte; et à force de réfléchir, j'arrivai à me former cette conviction, que le Vice n'existe pas, et qu'il n'y en a pas. mon ami, à y regarder de près, tous' les hommes et toutes les femmes désirent vivre paisiblement dans un ménage régulier ; quand ils ne mènent pas cette existence calme, c'est faute de pouvoir l'obtenir, et alors, illusion touchante ! ils s'efforcent du moins d'en créer le simulacre.
Jadis, il y a un siècle, les enfants étaient élevés avec une sévérité rigide ; afin de ne pas tuer en eux le courage viril, les parents se refusaient envers ces petits êtres toute effusion et toute tendresse, et quand venait le moment inévitable de la séparation, l'enfant pouvait, sans déchirement, quitter son père et sa mère. Nous avons changé tout cela, et je n'ai pas la force de nous en blâmer. Tout petit, puis plus grand, plus grand encore, l'enfant est baisé, choyé, caressé, réchauffé sur le sein maternel; ses pleurs sont essuyés, ses chagrins sont consolés ; une douce lèvre amie le guérit de tous ses maux. Puis tout à coup, sans transition, sans préparation, un beau jour, ou plutôt, hélas! un odieux, un vilain jour, un jour atroce, on lui dit : « Va-t'en, te voilà grand, c'est fini. » C'est fini I quoi ? de vivre, de respirer, d'être embrassé, d'être baisé, d'être consolé quand on pleure, d'être réchauffé quand on a froid. C'est comme si on tirait une truite de son ruisseau d'eau vive, comme si on la jetait pantelante sur le sable d'une allée, et comme si on lui disait : « C'est fini de i^ager, de voguer sous le flot d'argent, et de t'abriter sous les roches. A présent, promène-toi! »
L'enfant, le petit exilé, tout à coup seul, qui frissonne comme un oiseau encore sans plume, s'en va tout de suite où il y a une femme qui veut bien de lui, qui lui permet de s'abriter contre elle, de dormir sur
son épaule, de baiser ses mains protectrices, et chez qui il retrouve le doux et mystérieux parfum de la femme. Ce qu'il a cherché, ce qu'il a trouvé, c'est une autre jeune mère, près de qui il rêve vaguement à celle qu'il a perdue. Celle-là cependant se désole et dit en tordant ses bras désespérés : « Mon fils est devenu vicieux! » — Eh! non, Madame, il n'est pas devenu vicieux, il est devenu câlin, et cela d'autant plus facilement, qu'il l'était déjà. Après une mère aussi tendre que vous, il lui fallait tout de suite une femme, et pourtant vous ne pouviez pas le marier à dix-sept ans. Et lui, cependant, suit son instinct et obéit à l'habitude. 11 n'est pas plus vicieux que la colombe dans l'air et que les biches dans les bois.
Ceux qui tournent mal, par exemple, c'est les écoliers venus pour étudier le droit ou la médecine, ou les aulres sciences qui mènent aux professions libérales. Nourris dans des gargotes où subsiste la tradition de Locuste, logés dans des chambres infectes pleines de poussière, jamais balayées, le devoir voudrait qu'après avoir suivi les cours, après avoir étudié pendant des heures les bouquins ténébreux, ils restassent encore le soir dans ces chambres, éclairés par une bougie, seuls, désolés, sinistres, et qu'ils y vécussent aussi chastes que l'ermite dans sa roche. Eh bien! ils ne font pas cela, ils tournent mal, ils tombent dans le • vice, et ils ont une petite maîtresse. Et avec cette petite maîtresse, que font-ils? Quoi? Des orgies comme celles de Tibère ou comme celles de Maurice de Saxe? Où bien les emmènent-ils casser des carreaux, décrocher des enseignes ou battre le guet? Ah! les pauvres! ils restent bien sagement près de la fillette, oubliés, casaniers, tranquilles, heureux de partager avec elle un humble repas, entrecoupé de baisers. Et leur orgie c'est d'aller se promener avec elle dans les bois de Meudon et d'y cueillir une gerbe de fleurs des champs l C'est ainsi qu'ils pratiquent le vice.
Mais la jeunesse ne peut pas durer toujours; on travaille, on devient riche, on se marie ; on a une fortune à soi et une femme à soi. Vous connaissez réternelle histoire. Le mari et la femme, qui s'aiment, seraient enchantés de vivre Tun pour Tautre et d'être heureux, tout bonnement. Mais un dénouement si plat ne ferait pas TafFaire des couturiers, des tapissiers, des spectacles, des entrepreneurs de cercles, du monde qui réclame toutes ses proies. Prise par les visites, par les toilettes, par les relations, par la charité à spectacle, par les fêtes exigées, la femme n'appartient plus à son mari ; réclamé par la chasse, par le jeu, par le cercle, par la politique, le mari n'appartient plus à sa femme« Bientôt, il prend une maîtresse, et elle prend un amant. Pourquoi faire? Mais tout simplement pour tâcher de retrouver le ménage et le bonheur perdu. Car le mari chez sa maîtresse est tranquille, aux petits soins, attentif, ne désirant pas d'-autre amusement que de causer amicalement avec elle, et la femme chez son amant redevient soumise, ingénue, femme de ménage, époussète les tableaux, met les livres en ordre, et recoud des boutons aux chemises ! Voilà encore une des formes du vice.
Mais, mon ami, entrons dans les vrais cercles de Tenfer, allons-nous-en franchement chez les maudits, chez les rôdeurs de la Bohème atroce, chez les vagabonds des carrières d'Amérique, qui couchent dans les fours à plâtre, honnis par les chastes étoiles! Dans son four, le rôdeur se serre afin de faire une petite place, et à cette place il y a une femme, à qui il dit : « Ma femme! » Et il l'aime, il en est jaloux, il la veut pour lui seul, et s'il l'avait pu, il lui aurait donné des diamants et une riche corbeille de noces. Le voleur a sa femme, et la fille errante dans la nuit, qui vend son triste amour dans les solitudes, se laisse battre, gouverner, exploiter, dépouiller par un pâle don Juan sinistre^ uniquement pour avoir Je droit de lui. dire :
« Mon homme » et de croire qu'elle est pareille aux autres femmes, et qu'elle a un homme. Et celle qui, cloîtrée, enfermée dans un couvent dérisoire, n'est qu'une chair avilie, vendue au profit de quelque mégère, que fait-elle du jour unique de liberté qui, de temps en temps, lui est laissé? Ce jour-là, elle s'en va chez son amant, chez quelque jeune homme assez ingénu pour retrouver la femme dans la fange, et qui veut bien l'aimer telle qu'elle est. Alors elle savoure délicieusement la joie d'être honnête, et elle l'est plus que toutes les matrones 1 Car être assise à un foyer, vivre dans une demeure, préparer un repas, constitue pour elle tine volupté qui, si elle ne se retenait, lui arracherait des sanglots et des cris.
Il n'y a pas de libertins. Mais y a-t-il du moins des ivrognes? Je n'hésite pas à répondre négativement. Insuffisamment nourri, accablé par la chaleur, souffrant à la fois de la faim et de la soif, Fhomme du peuple entre dans un cabaret, avec le vain espoir de se rafraîchir. Certes, il se trompe; mais que devait-il faire? Il ne pouvait cependant pas demander à boire au papetier ou au bonnetier. Le cabaretier lui verse un affreux mélange, qui brûle, déchire, déchaîne la soif inextinguible, et après lequel il faut boire et boire encore. Ce même homme, supposez qu'il soit tombé malade. Couchez-le dans un bon lit, restaurez-le avec de toutes petites tasses de consommé de volailles et de tout petits verres d'un vin généreux ; puis, quand viendra la vraie convalescence, nourrissez-le de bonnes viandes et de bons vins; vous pouvez être assuré qu'il ne désirera pas engloutir des vitriols et des poisons, ni même boire outre mesure. Ce n'est donc pas lui, c'est sa misère, son labeur, son repas insuffisant qui sont des ivrognes ; c'est l'incendiaire eau-de-vie du cabaretier qui est l'infâme ivrognesse. Dans les pays de soleil où l'air sent bon, où l'homme du peuple travaille peu et vit de rien, il n'y a pas d'ivrognes; le même qui ici avalerait coup
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sur coup le trois-six meurtrier, puise dans le creux de sa main Teau pure d'un ruisseau, et la boit avec délices.
Va pour le pauvre peuple des grandes villes, qui n'a que le choix entre les genres de mort. Mais le grand seigneur anglais qui, après un copieux repas, commencé avec les muscats et les vins d'Espagne, une fois qu'il n'y a plus rien à manger et que les femmes sont parties, se met à boire sérieusement les vins de France, stupidement mélangés d'alcool, et les boit jusqu'à ce qu'il roule sous la table, celui-là sans doute est bien un incontestable ivrogne? Eh! bien, non! En Angleterre, où les premiers couteliers du monde fabriquent tant de couteaux, uniquement pour qu'on puisse couper au couteau un brouillard plus épais et dense que le biscuit de mer, le libre citoyen n'a le choix qu'entre deux expédients ; boire du vin ou de la brume, avaler de l'eau-de-vie ou de noires vapeurs. Là, c'est l'atmosphère qui est l'ivrogne ; c'est l'eau-de-vie qui est l'ivrognesse.
Toutefois, mon ami, ne négligeons aucun élément, car il faut être impartial. Sous la rubrique Nouvelles à la Main, les journaux sont pleins d'historiettes ayant tr-ait à des vices raffinés et contre nature ; puisqu'on en parle, ils existent donc! Pas beaucoup. Tout cela, c'est des souvenirs classiques, et des restes de romans fanés du dix huitième siècle, évoqués par des gens qui savent un peu de latin et un peu de littérature, et qui n'en savent pas assez. Ils ressemblent à ces dames qui, au lieu de créer une bonne cuisinière, sachant cuire des roastbeefs, trouvent plus facile de se bourrer de petits fours chez le pâtissier; ce sont, non pas des Messalines et des Tibères, mais des Jocrisses ! De tout ce qui précède, je conclus ceci : il n'y a qu'un seul vice au monde, et c'est celui qui consiste à mal rimer. A ce compte, vous êtes le plus vertueux des hommes, et vous le seriez encore, lors même que vous n'auriez
jamais vu la splendide Eôs, née au matin, endosser son péplos couleur de safran. Mais au contraire, vous avez joui souvent de ce spectacle magnifique, dont le directeur (c'est ce qui constitue son originalité) ne méprise nullement les beaux vers.
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