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LA PAUVRETE

A CATULLE MKNDES

Mon cher ami, en promenant à travers la France et l'Europe vos belles scènes shakespeariennes des Mh*es ennemies^ que le peuple a partout acclamées, admirées et comprises, Elisabeth Boleska n'a pas seulement répandu votre jeune et déjà brillante renommée; elle a aussi rempli votre bourse, elle vous a amassé des sacs d'écus, et vous n'avez pas eu à vous repentir d'avoir conçu et exécuté une belle œuvre, sans vous soucier des résultats matériels, et en disant fièrement : Advienne que pourra ! Mais bien avant ce légitime succès, sans avoir jamais rien sacrifié au démon de la réussite, et en restant toujours dans la distinction pure, vous avez été un des écrivains modernes qui ont l'heureux privilège de battre monnaie avec leur plume, et vous avez vendu vos joyaux, vos diamants et vos pierres précieuses au poids de l'or. Je puis donc causer avec vous de la divine et très sainte Pauvreté-, sans craindre de toucher à une plaie vive.

Mon ami, pour nous autres poètes et pour nos frères les artistes, vaut-il mieux être riches ou être pauvres? La question est facile à trancher, et ne souffre pas de doute possible. Il fallait être pauvre en 1830, alors que

la pauvreté était bien portée et qu'avoir du génie sans avoir d'argent constituait une manière d'être et une position sociale. Il faut être riche aujourd'hui, puisque l'usage l'ordonne; et si demain les hideuses, les abominables manches à gigots revenaient à la mode, je n'hésiterais pas à dire aux Rhodopes les plus adorées et aux plus impérieuses Glêopâtres : Mettez des manches à gigots I Mais il n'y aurait pas besoin de le leur dire. Car, ainsi que le sage Nestor Roqueplan l'affirmait avec raison, nul n'est vraiment beau, s'il ne l'est à la mode de son pays et à la mode de son temps; l'être autrement, c'est se montrer déguisé I Soyons donc riches, puisque nous n'avons pas le choix, et résignons-nous à posséder, comme les bonnetiers, les quincailliers et les princes, des titres, des obligations, de l'or monnayé, des champs de blés ondoyant sous la brise, et des prairies coupées de ruisseaux, où paissent les vaches blanches, ou rousses tachetées de blanc.

Pourtant si, d'une manière virtuelle et absolue, en dehors de toute acception d'époque et d'usage, vous me demandiez ce que je préfère décidément, je vous dirais que c'est la Pauvreté. Mon ami, je vais vous ouvrir mon cœur. Chez le poète, chez l'artiste, que cette bonne déesse n'a pas, fût-ce un seul jour, bercé dans ses maigres bras et baisé de ses blêmes lèvres glacées, il y a toujours, par un certain côté, quelque chose de l'amateur. Quelque talent qu'il ait acquis à loisir, quelque science qu'il possède, il sera difficilement de tous points un parfait ouvrier, car la Nécessité seule nous enseigne à faire les choses impossibles, et à faire passer de suite cent mille cordes à puits par le trou d'une seule aiguille.

Avoir faim et être certain qu'on ne mangera pas avant d'avoir trouvé le mot du problème, c'est une fameuse invitation à le chercher.. Un poète, digne de ce nom, est quelque chose d'infiniment compliqué, j'entends un Aristophane, par exemple, ou un Henri

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Heine ; il doit y avoir en lui un voyant dont les pensées s'envolent comme les aigles en plein ciel, un archer irréprochable dont la flèche ne manque jamais le but, et aussi un être agile, subtil, qui se joue de la pesanteur et de l'espace, comme un Thug ou comme un clown. Tout cela se trouvera difficilement réuni chez Tartiste qui n'a pas été condamné* au miracle forcé. Mis en demeure de faire tenir une boule pesante sur la pointe d'une aiguille, le riche y renonce parce que c'est absurde ; mais le pauvre réalise cette merveille de statique, parce qu'il le faut.

Vous n'avez pas vécu, mon ami, dans le temps où les poètes avaient le droit d'être pauvres ; mais vous avez connu ceux qui avaient vécq dans ce temps-là. Vous avez encore pu entrevoir le pan de la robe de la déesse Pauvreté qui s'enfuyait; peut-être môme Tavez-vous personnellement connue, pendant cinq minutes, assez pour être devenu l'ouvrier sans défaut et sans défaillance que vous êtes. Moi, c'est différent, pendant de bien longues années elle a été mon recours, ma patiente inspiratrice, ma seule hôtesse; je lui ai dû de n'avoir jamais su dire : Je ne peux pas! — Aussi ai-je gardé pour elle une adoration profonde et attendrie. Pour bien composer les chansons à boire, ne faut-il pas, comme Lucien de Rubempré, en avoir écrit près du corps de son amie morte, pour gagner de quoi la faire enterrer? Et puisque je resonge à l'amour, qui peut se flatter d'avoir été véritablement aimé, sinon celui qui l'a été quand il n'avait ni sou ni maille, et pas un morceau de pain à mettre sous la dent?

11 faut bien l'avouer, cet adorable poème, l'amour de jeunesse au milieu de la misère, a été prodigieusement gâté par la chanson de Béranger. Lisette avait trop de toilette; le poète qui la chante a su depuis, dit-il, qui payait cette toilette; à ce qu'il me sembleiy il aurait dû se douter tout de suite que c'était quelqu'un 1 Puis, de vous à moi, — nous parlons entre versifica-

teurs, n'esl-ce pas? — lorsque je lis le vers fameux : Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans! Je me figure que Déranger a écrit là grenier pour mansarde.

La chambrette lambrissée inventée, entre autres choses, par Tarchitecte Mansard, peut être charmante, avec le petit lit, la chaise unique, la petite table qui sert à écrire les poèmes et à dresser les festins ; mais disons : mansarde! Un grenier est un vaste espace sous le toit, destiné à serrer les grains. A la ville, on y jette pêle-mêle les meubles cassés, les vieilles malles hors d'usage, et les portraits abolis, sans valeur artistique. Du moins faisait-on ainsi, avant que le prix des terrains eût enseigné aux modernes architectes le moyen de combiner sous les toits des appartements de six mille francs. Mais à la ville ou à la campagne, Tun et l'autre de ces greniers n'eut jamais d'autres hôtes légitimes que les souris et les rats. Aucun homme mortel n'a jamais pu y être, bien ou mal, à vingt ans ou à quarante, et la folle maîtresse n'y serait jamais venue, parce que les rats l'auraient mangée.

La pauvreté de 1830, si pure, si digne, si peu semblable aux prétendues Bohèmes qui la suivirent, comportait fort peu de Lisettes ; mais si elle cacha des souffrances noblement supportées, qu'elle connut de vrais plaisirs, de voluptés intimes et profondes! La littérature était précisément le contraire de ce qu'elle est devenue. Le plus laborieux écrivain pouvait tout au plus placer par année deux romans, qu'il vendait pour quelques centaines de francs ; mais ces deux livres, il avait le droit de vivre avec eux, de les imaginer en poète, d'y mettre toutes ses conceptions et tous ses rêves. Aujourd'hui le public paie, et par conséquent ordonne; le directeur de journal a le droit de dire à l'écrivain : Ce genre d'amour, — ou : Ce genre d'assassinat ne plaît pas à mes abonnés. — Mais alors, le public n'avait pas voix au chapitre, parce qu'il n'achetait pas les livres. Rien n'empêchait le poète d'écrire

Eugénie Grandet ou Mademoiselle de Maupin, quand il voulait et comme il voulait, s'il en avait le génie.

Mais restreinte aux cabinets de lecture, sa vente ne dépassait pas six cents exemplaires. Si par hasard, une fois, Balzac en vendait six cent cinquante au lieu de six cents, on disait : Que lui arrive-t-il donc? Est-ce qu'il a fait des concessions malhonnêtes ? — Par contre, à présent, lorsque trois mois après la publication du livre, un romancier débutant n'en est pas arrivé à son vingtième mille, ses amis s'inquiètent et se demandent tout bas entre eux : Est-ce que par hasard il baisserait?

Qui a été plus pauvre, plus obstinément pauvre que Balzac^ luttant contre des échéances, contre des billets impayés, contre des escompteurs, assiégé toujours par un tas de gouttes d'eau, qui mille fois ont failli submerger ce Léviathan? Et le comprenez-vous autrement que pauvre? N'avait-il pas besoin de l'être, pour voir apparaître dans son humble cabinet de travail un grand monde purement idéal, qui plus tard est devenu le vrai, car la Réalité, qui est une esclave et ne doit qu'obéiry s'est, comme c'était son devoir, modelée sur l'impérieuse conception du génie. Et pour bien voir, pour bien juger le Million, comme l'a fait Balzac, au point de vue du peintre, avec le recul nécessaire, ne fallait-il pas qu'il fût en dehors?

Car s'il avait été en dedans, il n'aurait rien vul C'est à lui seul qu'est due la découverte de cette vérité axiomatique, sans l'observation de laquelle il n'y aura pas un roman moderne ayant le sens commun, à savoir, que Paris dépense l'argent, mais ne le produit pas, et que la province seule le produit et le sécrète. Aussi cet argent, qui dans ses livres joue un si grand rôle, Balzac a toujours soin de le faire venir de la province. Et l'immense quantité de femmes qu'il a créées et mises au monde, ce harem fait pour étonner Don Juan, excepté la Pauvreté, voyez-vous une autre Muse qui eût été capable de l'inspirer? Car pour voir tant de femmes

adorableb et diverses, tant de chandelles en plein midi, ne faut-il pas être véritablement trop pauvre pour en avoir une?

Victor Hugo n'a pas été pauvre comme un goujat, assurément; en aucun temps on ne saurait l'être de cette façon, lorsqu'on a du génie et qu'on travaille quinze heures par jour; mais dans le noble appartement de la place Royale, habité autrefois par Marion Delorme, dans ces chambres aux cheminées antiques, tendues de damas de soie et de tapisseries, où il vivait avec sa charmante famille, il a été pauvre, et ce n'est pas une de ses moindres gloires. Et lui, c'étaient des chefs-d'œuvre, des Orientales, des Hernaniy des Notre- Dame de Pansy qui étaient ses besognes ; c'est avec ces choses-là qu'il gagnait son pain, adoré, admiré et en même temps vilipendé et insulté comme un criminel , par des gens qui , en croyant attaquer sa seule gloire, l'eussent fait mourir de faim, s'il n'avait pas été le géant qu'il est.

Qui jamais fut plus pauvre que le grand Eugène Delacroix? Bien souvent il a été heureux de donner pour quarante francs, à un modèle dont les peintres n!ont pas oublié encore le nom, des panneaux ou des toiles. Un jour, entrant chez lui, Alexandre Dumas fils admira une petite Piéta que le maître venait de terminer, la même qu'on admire encore aujourd'hui chez l'auteur de La Dame avx Camélias^ et dont il refuse régulièrement chaque semaine des quarante et des cinquante mille francs ; car les marchands mettent à vouloir l'acquérir autant d'obstination que Dumas en met à ne pas la céder. — Mon cher maître, dit le poète, alors presque enfant encore, est-ce que cette toile est à vendre? — Ohl fit Delacroix, dites plutôt qu'elle est à ne pas vendre, car personne n'en veut. — Mais, reprit Alexandre, quel prix en auriez-vous demandé? — Oh! mon Dieu I je la laissais pour cinq cents francs. — Eh bien I donnez-moi la préférence, dit Dumas, qui sur un

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signe d'adhésion que fit le maître , tira de sa poche un billet de cinq cents francs qu'il posa sur la table, et mit la toile sous son bras. — Mâtin! vous avez du courage, jjeune homme! s'écria Delacroix en voyant cela. En effet Alexandre Dumas fils avait eu du courage, car il en faut toujours pour ne pas être bête comme le vulgaire des hommes; mais il n'en a pas été mal récompensé , et il n'avait mal placé ni son admiration ni son argent.

Rachel, qui a eu une vie complète, a eu ce grand bonheur d'avoir été pauvre avant d'avoir été riche. Nulle plus qu'elle n'a marché sur des tapis blancs et n'a porté des joyaux de déesse ; mais il lui fut excellent d'avoir gratté sa guitare à la porte des cafés et d'avoir marché dans la boue, car elle put régner sans les lieux communs de la princerie, et comme une princesse qu'on a faite exprès.

Cependant, il y a des époques oh il faut opter. Gomprendriez-vous Sarah Bernhardt autrement que riche, portant des robes lamées, voyageant dans des trains frétés tout exprès pour elle, et habitant un palais de fée et d'artiste, avec de grandes plantes rares dans des pots d'or? Son train et sa maison sont le décor légitime de son talent et la figure exacte de sa destinée , et elle est comme ce Ruy Blas au nom duquel le sien est mêlé pour jamais : elle serait déguisée, si elle était autrement! Elle n'a pas à être plus modeste qu'un diamant ou une fleur écarlate; elle est ce qu'elle est, et elle le sait; rien de plus simple.

Et dans un autre temps, comme la modestie et la pauvreté allaient bien à Marie Dorvall Un soir toute jeune encore, venant à la Porte-Saint-Martin, son théâtre, vêtue d'une très humble robe de laine, Marie vit sur le trottoir une queue considérable, et demanda ce que c'était. — Mais, lui dit Frederick Lemaître qui passait, c'est pour toi, c'est pour te voir; tu es l'idole du public, tu es célèbre! — La merveilleuse artiste

était célèbre en effet, mais elle ne le savait pas qu'elle rétait, et ses directeurs la payaient comme s'ils ne l'avaient pas su non plus. Comme on se le rappelle, elle est morte avec quatre sous sur sa cheminée et, pour la faire enterrer, Alexandre Dumas père dut engager ses décorations dans un Mont-de-Piété. A ce moment, j'écrivis une page douloureuse; monsieur de Pontmartin me fît l'honneur de m'adresser une lettre 011 il me disait que je me trompais, et que le talent ne reste jamais inconnu. Mais je ne pensais pas du tout que Dorval fût inconnue ; je savais seulement qu'elle était morte en possédant quatre sous, un sou de moins que le Juif errant.

Mais laquelle vaut mieux, Sarah Bernhardt ou Marie Dorval? Mon opinion sera toujours la même : Marie Dorval autrefois, et Sarah Bernhardt aujourd'hui. Autres temps, autres chansons, dit Henri Heine; l'une était l'ancien jeu et l'autre est le nouveau jeu. De ces deux jeux, mon ami, vous auriez également su tirer votre épingle. Vous vous accommodez fort bien d'un temps où le triomphe est obligatoire, mais vous ne seriez pas dépaysé dans les temps où on souffre pour sa croyance; et s'il survenait — infandum I — une nouvelle invasion de l'exécré Romantisme, elle ne vous prendrait pas sans vert. En un mot, vous êtes un de ces riches qui montrent tant de conscience et de génie que, le cas échéant, ils mériteraient d'être des pauvres.

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