BAUDELAIRE
A PAUL BOUROET
Mon cher poète, vous prouverez, vous prouvez déjà que notre glorieux maître Sainte-Beuve a manqué de courage en renonçant à poursuivre son double but, et qu'on peut être à la fois un poète tendre, raffiné, moderne, ému, subtil comme vous Tètes, et le grand critique d'une époque. Je relis bien souvent vos poèmes exquis, d'une langue si délicieusement musicale, et je viens de dévorer avidement vos Essais de Psychologie Contemporaine. Avec quel art, avec quelle savante analyse, avec quelle certitude vous avez pénétré les âmes de Flaubert, de Stendhal, de MM. Renan et Taine; avec quelle puissance de coloriste vous avez montré leurs figures dans une lumière frissonnante et vivante 1
Il y a un seul de vos modèles sur lequel je ne suis pas tout à fait d'accord avec vous ; c'est Baudelaire. Pour bien comprendre et deviner son génie, vous aviez deux outils presque infaillibles. D'abord votre méthode de critique, dont vous avez montré l'excellence; puis, ce qui vaut mieux encore, votre impeccable intuition de poète. Malheureusement, vous avez employé un troisième moyen d'information, en admettant des témoignages dont vous n'avez peut-être pas suffisamment
pesé la valeur; et si, comme je le crois, vous vous êtes quelquefois trompé sur le poète des Fleurs du Mal^ c'est pour cela que vous vous êtes trompé. Je lis dans votre beau livre, page 31 : « En même temps, son in- « tense dédain du vulgaire éclate en paradoxes outrance ciers, en mystifications laborieuses. Ceux qui font « connu rapportent de lui, pour ce qui touche à ce c< dernier point, des anecdotes extraordinaires. La part « une fois taillée à la légende, il demeure avéré que « cet homme supérieur garda toujours quelque chose « d'inquiétant et d'énigmatique, môme pour les amis « intimes. »
Eh bien, mon cher poète, on vous a trompé comme dans un bois, et sur ce point, la part une fois taillée à la légende, rien ne demeure avéré, et il ne reste rien du tout. J'ai été, moi, (pardonnez ce haïssable moi) un des amis intimes ; j'ai eu la joie, l'inestimable fortune de rencontrer Baudelaire et de l'aimer, lorsqu'il venait d'avoir vingt ans ; depuis ce moment-là jusqu'à celui où il nous fut enlevé, je n'ai pas cessé de le connaître intimement, et je vous jure que son esprit robuste, précis, essentiellement français, et que sa chère âme ont toujours été pour moi clairs comme de l'eau de roche. Afi! déliez-vous des gens qui ont connu Baudelaire/ Après la mort de mon ami, lorsqu'avec l'aide éclairée de Michel Lévy, j'eus l'honneur de mettre en ordre l'édition définitive des Fleurs du Mal et d'en revoir les épreuves, tous les jours, sans exception, des gens qui avaient connu Baudelaire (c'étaient eux les mystificateurs) nous apportaient en grande pompe, et comme ayant trouvé la pie au nid, de prétendus poèmes inédits du maître. En déployant ces petits papiers, Michel Lévy se mettait à rire ; car invariablement, ils étaient pleins de vers faux, de fautes de français, et semblaient écrits par la bonne. Les anecdotes valent ce que valaient les poèmes.
Votre étude débute ainsi : « Lire Les Fleurs du Mal
« à dix-sept ans, lorsqu'on ne discerne point là part de « mystification qui exagère en truculents paradoxes « quelques idées par elles-mêmes seulement exception- « nelles... » Ah! croyez-le, cette part est complètement nulle. Le mystificateur est un misérable, un esclave, un simple déshérité si vous voulez, qui se venge de n'avoir rien, en tourmentant les heureux par de formidables espiègleries. Pourquoi Baudelaire aurait-il été mystificateur, lui qui entrait dans la vie par la plus éblouissante des portes dorées? Fils d'une grande dame aux façons exquises et au délicat esprit, qui fut deux fois ambassadrice, né extraordinairement riche et beau comme un dieu, séduisant tout par une irrésistible éloquence et par le charme d'une voix adorable, apprécié comme poète, dix ans avant d'avoir rien publié, par tous les grands hommes de son temps, de quoi Baudelaire se serait-il vengé et contre qui? On comprend que Bixiou, employé obscur, pauvre, méconnu, furieux de se sentir tant d'esprit et de n'avoir pas le sou, turlupine ses tyrans par des scènes à travestissements et par des caricatures anonymes ; mais choyé et fêté par tous, spirituel jusqu'au bout des ongles, accueilli dans le meilleur monde et ayant ses poches pleines d'or, le poète des Fleurs du Mal pouvait parler haut, appeler un chat : un chat, et dire tout ce qu'il voulait dire. Il n'avait aucune raison pour être un mystificateur dans la vie, et c'était un trop grand artiste, il respectait trop la langue et la pensée pour devenir mystificateur dans son œuvre.
Mon cher poète, vous dites, page 6 : « Les mornes « ivresses de la Vénus vulgaire, les capiteuses ardeurs « de la Vénus noire, les raffinées délices de la Vénus « savante, les criminelles audaces de la Vénus sangui- « naire, ont laissé de leurs ressouvenirs dans les plus a spiritualisés de ses poèmes. » Ah ! que Baudelaire eût soufi*ert de se voir accolé, même figurativement, à tant de Vénus! Vous qui connaissez si bien et qui
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avez si attenliveraent lu ses poèmes, remarquez, je vous prie, qu'il ne nomme jamais les Dieux latins, ni les Dieux hellènes. Bien qu'il fût savant dans l'histoire des religions, comme dans tout le reste, et qu'il comprît la noblesse de tout ce qui s'est affirmé dans la conscience humaine, en tant qu'artiste et pour son usage personnel, les conceptions mythologiques lui inspiraient une profonde antipathie. Et il n'éprouvait pas moins d'horreur pour les choses et les personnes que, dans cette phrase, vous désignez, irrespectueusement selon moi, par le nom de Vénus. Vous dites plus loin : « Il a mangé dans les tables d'hôte à côté des « filles plâtrées, dont la bouche saigne dans un masque « de céruse. Il a dormi dans les maisons d'amour, et « connu la rancœur du grand jour éclairant, avec les « rideaux flétris, le visage plus flétri de la femme « vendue. Il a poursuivi, à travers toutes les excitations « et avec une âpreté de luxure qui touche à la manie, « le spasme sans réflexion qui monte des nerfs jusqu'au « cerveau et, pour une seconde, guérit du mal de « penser. » Quoil le poète a fait tout cela ! Les gens qui connaissent Baudelaire en sont-ils bien sûrs?
Les méthodes d'analyse sont une belle chose et les hypothèses ont leur prix; mais vous vous heurtez là, non contre un de ces petits faits que M. Taine recherche et groupe avec une sagacité merveilleuse, mais contre un grand fait, capital, absolu, décisif. Nous qui avons mieux fait que de connaître Baudelaire, nous qui l'avons toujours suivi, admiré et aimé, nous savons que sa vie entière, comme son œuvre, fut remplie par un seul amour, et que du premier jour au dernier, il aima une seule femme, cette Jeanne, admirablement belle, gracieuse et spirituelle, qu'il a toujours chantée. Vous dites : « Le visage, lustré comme l'ébène, d'une amie « aux dents d'ivoire, aux cheveux crépus, a inspiré cette « litanie de tendresse... » Ne vous en déplaise, Jeanne n'était pas noire du tout; elle était môme blanche.
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Sans aucun doute, c'était une fille de couleur; les créoles, qui se connaissent à ces choses, le constataient infailliblement, au moyen de cette légère ligne blanche sur l'ongle que rien n'efTace, et qui est le signe distinctif; enfin elle avait la sveltesse, le geste agilei, la grâce molle et séductrice des sang-mêlés; mais elle n'était lustrée ni comme Tébène, ni comme rien qui soit noir. Le poète l'aimait à vingt ans, il Taima toujours. Lorsqu'elle fut devenue vieille et malade, Baudelaire qui, lui, était devenu pauvre, la plaça dans une maison de santé ; et si quelquefois il dut se priver des livres et des documents les plus utiles à ses travaux, il sut toujours gagner Targent nécessaire pour que Jeanne fût entourée des soins les plus attentifs, et ne manquât de rien, pas même de luxe. J'en conviens, voilà qui s'accorde mal avec la légende; mais c'est la bonne et simple vérité, qui est parce qu'elle est, et ne prend pas le souci de sembler étrange.
Allons, un peu de courage! Renonçons franchement au Baudelaire ogre, au Baudelaire macabre inventé pour amuser les oisifs, et osons voir dans le poète des Fleurs du Mal l'honnête et simple grand homme qu'il fut en effet. Admirez comme son vers, venu eil droite ligne de Villon, d'Agrippa d'Aubigné, de Régnier, est solide et robuste, et se porte bien! Et si le vers est sain, c'est que l'âme est saine! Au lieu d'imaginer ce Baudelaire désolé, féroce et chimérique, combien il est plus vrai et plus original de voir en lui ce qu'il fut réellement, un puissant créateur et un grand révolutionnaire. Ce qu'il a décrit, ce qu'il a su peindre avec de si vives couleurs, ce n'est pas un mal qui lui fût propre, c'est le mal, c'est les angoisses du temps où il a vécu. Ce qu'il porte dans un cadre, orné de feuillages, de fleurs, et de savantes arabesques, ce n'est pas, comme vous l'avez cru, son portrait; c'est un miroir, où se reflètent les visages douloureux, ahuris et convulsés des passants.
A mesure que les autres renommées diminuent et graduellement s'effacent, celle de Baudelaire grandit et chaque jour prend un relief plus accusé. Et, les livres de Calmann Lévy sont là pour le prouver, son œuvre se répand avec une rapidité vertigineuse, non seulement parmi les lecteurs d*élite, mais parmi le grand public. Pourquoi? Parce que seul, absolument seul, il a osé être sincère. Jusqu'à lui, l'homme moderne avait su détruire beaucoup de religions, mais non celle du lieu commun; il y avait des pensées, des sentiments, des amours, des désespoirs pour la littéi^ature ; il était admis qu'on devait feindre de voir la vie autre qu'elle n'est, et les plus superbes génies, les plus ingénieux talents se bornaient à rajeunir les lieux communs, à les embellir, à les présenter sous une forme habilement renouvelée. Baudelaire, le premier de ses contemporains, rompt audacieusement, résolument, avec les faussetés convenues et universellement adoptées. Il ne croit pas que, pour avoir duré très longtemps, un mensonge soit devenu sacré et respectable, et doive durer encore. Il a déchiré les voiles qui enveloppaient son époque, et l'a montrée telle qu'elle est, dans sa nudité horrible ; ce n'est pas sa faute si elle est moins belle que Phryné !
Le poète des Fleurs du Mal ne méprise et ne dédaigne nullement la Science ; il pense seulement, avec Edgar Poe et comme lui, que la Science n'a rien à faire avec les chansons. Il ne hait pas le^Progrès, mais il estime que le Progrès n'a rien à faire avec les manifestations de l'esprit humain non susceptibles de progrès, comme la Poésie, par exemple, qui, contrairement à l'avis de l'Encyclopédie, n'a nullement progressé depuis Homère, Eschyle et Aristophane. Le poète n'en veut pas à la Science et au Progrès de ne lui avoir inspiré qu'une foi insuffisante, relativement à la foi religieuse perdue, par cette bonne raison qu'il n'a nullement perdu cette foi religieuse. Cellule dans un
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organisme, comme vous le dites si bien, il souffre, non d'une incrédulité qui lui soit propre, mais de Tincrédulité qui mine et dessèche Torganisme dont il fait partie.
Je le répète, mon cher poète, c'est votre droit et votre devoir d'être un grand critique; vous Têtes et vous le serez; mais lorsqu'il s'agit de poésie, vous devez penser en poète, car cette qualité-là prime toutes les autres. Les balances à peser le diamant ne sont pas trop subtiles pour peser ce qui reste de foi à M. Renan, après qu'il a perdu ses croyances; mais la poésie est un art absolu, il est facile de l'estimer ce qu'elle vaut, et il n'y faut pas tant de finesses. Ces douleurs de notre cher et grand Flaubert qui, dix fois, vingt fois, remaniait une phrase, effaçait un mot, et aux quelles nous avons assisté avec une pieuse sympathie, nul poète ne les connaîtra jamais. Le vers, dont le propre est de jaillir tout d'une pièce, y est ou n'y est pas; et qu'il y soit ou qu'il n'y soit pas, il n'y a plus rien à y faire. Il n'est nul besoin d'être grand clerc pour voir si la flèche sifflante s'est enfoncée dans le but et y vibre encore, ou si elle s'est égarée à côté. Il y a des moyens d'analyser tout, excepté ce qui est purement divin. Ainsi, le sagace et illustre philosophe Taine explique tout par l'influence des milieux. Je voudrais bien qu'il m'expliquât comment un pays où nul poète n'était né jamais, a donné naissance à Leconte de Lisle, et produit, pour son coup d'essai, un poète d'une telle envergure.
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