A PHILIPPE GILLE
Mon cher confrère, tous les yeux sont en ce moment fixés sur le charmant et vraiment grand écrivain qui signe Pierre Loti, et dont un rigoureux arrêt vient de briser violemment la carrière. Aussi a-t-on lu avec la plus ardente sympathie la belle étude où, avec justice, vous mettez si haut son dernier livre, intitulé : Mon frh^e Fî;es. Vous voulez que nous admirions ces morceaux parfaits : la manœuvre pendant la tempête, le croquis du nouveau -né, le baptême, le portrait de la petite Yvonne,^ l'immersion du matelot; c'était chose faite; nous les avions lus dans le volume avec ravissement, et nous les relisons, avec non moins de plaisir, cités par vous, et soulignés de ces observations fines, sagaces, pénétrantes, qui les mettent dans leur vraie lumière. Où je ne suis plus de votre avis, où je cesse tout à fait de vous suivre, c'est quand vous écrivez ce paragraphe, dans lequel me semblent être contenues à la fois toutes les hérésies. Vous dites : « Pas de « phrases^ des faits, rien que la vérité, et c'est par ce « moyen si simple que l'auteur arrive à des effets que « n'atteindront pas ceux qu'on appelle les magiciens
« du style et qui ne font que torturer les mots pour « leur faire dire ce qu'ils ne doivent pas dire. »
Tout d*abord, mon cher confrère, je vais vous faire ma profession de foi. En poésie et en littérature, je crois qu'il n'existe ni romantiques, ni classiques, ni fantaisistes, ni réalistes, ni naturalistes, ni simplistes, ni magiciens du style, et qu'en tout et pour tout, il y a seulement de bons et de mauvais écrivains. Magiciens du style me semble être, grammaticalement, une association de mots empirique, car on ne saurait être magicien de quelque chose. Admettons-la cependant, sans chicaner, puisqu'elle a prévalu, grâce à un déplorable usage. Eh bien ! s'il y a en effet des magiciens du style, ce sont tous les bons écrivains, sans exception, car tous ont le don de nous transporter à leur gré dans tel ou tel ordre d'idées et de sensations. Mais il est bon d'être pratique, de savoir de quoi on parle, et de mettre tous les points surtous les I. Celui des modernes à qui cette épithète en trois mots : magicien du style a été le plus souvent appliquée et le plus obstinément, est certainement Théophile Gautier : or, qui plus que lui a observé les hommes et -les choses d'une manière exacte, et les a décrits avec netteté et justesse? Si son style est d'une éblouissante richesse, c'est parce qu'il sait tous les mots, emploie toujours le mot propre, et que, pour qui la possède à ce degré, notre langue française est pleine de trésors inépuisables.
Pas de phrases, dites-vous, en faisant de ces trois mots un éloge; mais, mon chçr confrère, quand on écrit, on n'a le choix qu'entre deux alternatives : ou faire des phrases et les faire le mieux possible, ou écrire en style de dépêche télégraphique, et parler nègre sur le papier. Vous semblez diviser les écrivains en deux catégories : ceux qui apportent des faits et ceux qui font des phrases, et vous paraissez croire que l'une de ces qualités exclut l'autre. Mais c'est le contraire qui est vrai. L'homme qui sait bien construire une
phrase est nécessairement un esprit net, clairvoyant et ordonné : par conséquent, plus que tout autre, il sera capable d'observer les faits, de les décrire avec exactitude, de les disposer dans un ordre logique, et de les montrer dans leur vrai jour. Par ces mots : pas de phrases, peut-être entendez-vous : pas de phrases vides; mais si la phrase est vide, même partiellement, elle devient inconsistante, elle ne se tient pas; elle n'existe plus, en tant que phrase. Quant à torturer les mots pour leur faire dire ce qu'ils ne doivent pas dire^ je ne saurais du tout m'imaginer comment un tel tour de force est possible. Je vois bien que le Mot, que le Verbe est tout-puissant, qu'il a tiré le monde du chaos, et qu'il fait obéir tous les êtres et toutes les choses créées; mais je ne vois pas que personne l'ait dompté, et soit jamais venu à bout de lui. Je me demande, par exemple, quels féroces et implacables Torquemadas, appliquant au mot pantoufle la question de l'eau, la question des brodequins, et toutes les autres tortures, le forceraient à exprimer l'idée d'un arc de triomphe ? De même, Boileau disait que la rime est une esclave et ne doit qu'obéir; cependant, deux mots qui ne riment pas ensemble, n'ont jamais consenti à rimer, quelque torture qu'on leur ait infligée pour cela; si, au contraire, ils veulent bien rimer ensemble, il est tout à fait inutile de les y contraindre par la force, et ils continueront à rimer, quand même vous ne le voudriez plus. Ainsi le mot chat signifie toujours un chat, et nul mauvais traitement infligé à ce vocable ne saurait le contraindre à signifier : une colombe.
Pour ce qui est des phrases, (j'y reviens,) nous n'en sommes pas réduits à l'hypothèse. Parmi nos contemporains, le plus grand des faiseurs de phrases, l'homme qui s'inclinait respectueusement devant ce qu'il appelait avec adoration : la Phrase Ecrite, celui qui dans ses patientes veijles en demandait passionnément le stcret à son maître Chateaubriand; celui qui taillait,
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raturait, efTaçait, recommençait, s'y reprenait à vingt fois pour arriver à construire ce qu'il mettait au-dessus de tout, une phrasé harmonieuse, sonore et bien équilibrée, Gustave Flaubert en un mot, n'est-il pas Fécrivain qui nous a apporté la plus grande quantité de faits exactement et minutieusement observés? Où trouvera-t-on un faiseur de phrases plus puissant, plus artiste que Barbey d'Aurevilly ; et ses phrases, d'une structure si solide et d'une envolée si hautaine, ne sont-elles pas nourries de faits et d'idées?
Pour remonter au grand phraseur du passé, à Buffon, qui mit au service de la phrase toute son application et tout son génie, n'a-t-il pas enfermé et classé dans cette magnifique forme tous les faits dont il avait pu acquérir là notion ? C'est sincèrement et de grand cœur que j'admire avec vous Pierre Loti ; mais, convenez-en avec moi, lorsqu'il décrit l'immersion du matelot mort, c'est avec toute la pompe et avec toute la majesté grandiose de la phrase qu'il dit éloqiiemment : « Descente « infinie, d'abord rapide comme une chute; puis lente, <( lente, alanguie peu à peu dans les couches de plus a en plus denses. Mystérieux voyage de plusieurs lieues « dans les abîmes inconnus, où le soleil qui s'obscur- « cit paraît semblable à une lune blême, puis verdit, « tremble, s'efface. Et alors l'obscurité éternelle com- « mence; les eaux montent, montent, s'entassent au- « dessus de la tête du voyageur, comme une marée « de déluge qui s'élèverait jusqu'aux astres. » Je ne veux pas vous contrarier, mais Pierre Loti me fait l'effet d'être un simple magicien du style, comme les autres; je vois qu'il se permet et que vous lui permettez la comparaison; et s'il fallait la proscrire, que deviendrait toute la poésie, en commençant à Homère et à Eschyle? Mais vous ne pouvez pas la proscrire, puisque vous êtes l'auteur de ce poème émouvant et ému : L'Envolée, qui dans son ensemble n'est qu'une longue comparaison :
...C'est ainsi que j*ai fait, ô volage colombe. Je ne veux pas savoir tout ce que j*ai souffert, Mais l'orage a grondé, le jour meurt, la nuit tombe, Reviens I je t'ai gardé mon triste cœur ouvert I Viens ! je n'entendrai pas le doux bruit de ton aile. Je retiendrai mon souffle et je vivrai tout bas ; Ne crains pas mes regards, ô ma chère infidèle, Mes yeux ont trop pleuré, je ne te verrai pas!
Avouez, mon cher confrère, que si, d'après vos conseils, on recommence comme autrefois à brûler les magiciens, vous sentez quelque peu le roussi. La simplicité, c'est bien vite diti mais quel genre de simplicité exigez-vous? En un mot, ordonnez-vous que la mesure de l'expression soit exactement conforme à celle du fait, et ce qui vous gêne chez les faiseurs d'enchantements, est-ce l'exagération évidente, l'audacieuse hyperbole? Dans ce cas, il faudrait raturer les deux plus beaux vers peut-être que La Fontaine ait écrits et cesser d'admirer son Chêne,
Celui de qui la tête au Ciel était voisine,
Et dont les pieds touchaient à l'Empire des Morts.
Car, ainsi que l'observe ingénument un commentateur du siècle dernier que j'ai sous les yeux, dans tout cela il n'y a pas un mot de vrai. Les branches de ce Chêne s'élevaient à une très grande hauteur, mais elles étaient encore très éloignées du Ciel ; ses racines pénétraient fort avant dans la terre, mais elles ne touchaient pas réellement à l'Empire des Morts, et ce grandissement démesuré trahit à chaque mot son magicien du style. Blàmez-vous l'expression d'un sentiment purement figurée et allégorique ? Si oui, déchirons encore une des plus splendides pages de la langue française, celle où le poète des Châtiments objurgue les abeilles brodées sur le manteau impi^rjal, et les adjure de s'en aller :
Chastes buyeuses de rosée, Qui, pareilles à Tépousée, .
Visitez le lys du coteau, sœurs des corolles vermeilles, Filles de la lumière, abeilles.
Envolez- vous de ce manteau !
Je ne doute pas que cette apostrophe ne vous semble fort belle; cependant vous savez très bien, et Victor Hugo sait comme vous que des abeilles figurées, brodées sur un manteau avec des paillettes et des fils d*or, n'ont aucun moyen de s'envoler, ni d'ouvrir leurs simulacres d'ailes. Quand Pierre Loti me raconte sincèrement l'effroyable tempête qu'il a vue, il me la fait voir à moi-même ; mais je ne vous apprendrai rien en vous disant que certains magiciens du style me font voir, en les racontant avec non moins de sincérité, des choses qu'ils n'ont pas vues, et qui même n'ont jamais existé matériellement. Tel Shakespeare. « Il me semble « que la Lune regarde avec des yeux humides, et lors- « qu'elle pleure, toutes les petites ^eurs pleurent aussi, « se lamentant sur quelque virginité violée. » Ainsi le poète a entendu parler Titania ; il l'affirme et je le crois sans peine, car comment supposer que la reine des Fées aurait pu parler autrement? Oui, la Fantaisie aussi a le droit d'exister. A ce propos, nommer Shakespeare, c'est triompher trop facilement; mais élançons-nous, et descendons de ces hauteurs par un gigantesque saut de puce. Comme elle nous paraissait vraie jadis, lorsqu'elle était interprétée par l'enchanteur, par le grand diseur Arnal, la fantaisie exaspérée de Ouvert et Lauzanne! Certes, ceux-là étaient des faiseurs de phrases; ils en faisaient pour rien, pour le plaisir, pour en faire, pour contraindre les mots à tintinnabuler comme des clochettes folles, à chanter comme les verres colorés d'un kaléidoscope, à s'élancer comme des clowns, qui se perdraient en plein ciel s'ils ne trouvaient en chemin un trapèze auquel ils s'accrochent par le bout de l'orteil !
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Ces phrases savantes, compliquées, cherchées, dictées par le désir de n'être pas naturel, nous donnaient cependant rillusion de la réalité, parce qu'elles étaient grouillantes de vie. Les substantifs révoltés, les adjectifs turbulents, les verbes piqués de la tarentule, les adverbes éperdus, les prépositions obstinées, les conjonctions farouches, les interjections stupéfaites y devenaient des masques et acteurs boufTons, qui se mêlaient, se bousculaient, s'entre-choquaient dans un savant désordre; et toute cette folie réglée, raisonnée et rhythmique s'emparait de nous avec une séduction si impérieuse, que si après cela un homme nous abordait en nous disant : « Bonjour, monsieur, comment vous portez vous? » c'est lui qui nous semblait en proie au délire. Ce n'est pas moi qui voudrais flétrir le grand Molière du nom de magicien ; cependant permettez-moi de vous faire observer, en passant, comme il est peu naturel qu'à des scènes de la vie réelle, entre honnêtes cens, se mêlent tout à coup, et sans préparation, des Egyptiennes, des Polichinelles, des Faunes, des Joueurs de boules, des Pêcheurs de corail et des Poitevins dansants. Enfin, pour finir, voulez-vous me permettre la brutalité d'un argument ad hominem? Eh bien, en écoutant Ma Camarade y nous ne nous serions pas si joyeusement. tenu les côtes et décroché les mâchoires à force de rire, si vous vous étiez borné à la simple énonciation du fait. Abandonné par son amante, Daubray se couche et ne peut pas dormir, voilà le fait. Mais les calembredaines qu'il débite, c'est l'imprévu, c'est l'amusant, c'est le caprice, c'est les arabesques, c'est les phrases 1 Et, je suis bien forcé de le croire, les seules phrases qui vraiment vous déplaisent sont les phrases vides de sens. Mais si les magiciens du style parlaient pour ne rien dire, ils ne seraient plus des magiciens, ils seraient des Jocrisses.
MOLIERISME