‹ Lettres chimériquesChapitre 16 sur 23 · A AUGUSTE VITU · texte numérisé non relu

A AUGUSTE VITU

Mon cher ami, absent de Paris, je n'ai pas encore vu le dernier ouvrage de votre Archéologie Moliéresque : Le Jeu de Paume des Meslayers et L* Illustre Théâtre, mais pour me faire prendre patience, j'ai près de moi, ici, à la campagne, et j^ viens de relire avec admiration votre merveilleux volume intitulé : La Maison mortuaire de Molière. Avec quelle sagacité ingénieuse, avec quelle puissance d'induction, avec quel tact, examinant tout, tenant compte de tout, écartant les assertions douteuses, vérifiant les hypothèses, vous avez fixé un important point d'histoire I

On le sait, grâce à vous, et on ne l'oubliera plus, et il n'y a plus moyen qu'on l'oublie^ Molière est mort, non comme avait cru le prouver Beffara, et comme le constatait indûment la plaque commémorative placée au nuniéro 3i de la rue de Richelieu, ni comme le pense Edouard Fournier, rectifiant cette erreur, au numéro 42, mais bien au numéro 40. L'étude des plans du Tertner Royal vous guidant pour la recherche de la vérité entre deux assertions inconciliables, celle de l'acte mortuaire indiquant la demeure de Molière « proche de l'Académie des Peintres, » et celle du

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mémoire de La Serre plaçant la maison du poète « visà-vis la Fontaine, du côté qui donné sur le Jardin du Palais-Royal, » de déduction en déduction, sans vous écarter d'un pas^ sans abandonner rien au hasard, vous êtes arrivé à vous former une conviction nette, absolue, qui dans votre esprit ne laissait aucune place au doute. Mais la preuve, la bienheureuse preuve, visible et tangible pour tout le monde, éblouissante d'évidence, vous ne la teniez pas. Quelle dut être votre joie, après tant de chères peines, lorsqu'il vous fut donné de la loucher et de la voiri

Ce fut, dites-vous, avec une entière certitude que je me fis annoncer chez M. le baron Albert Cretté de Palluel, Tun des propriétaires de la maison n° 40. J'y reçus Taccueil non seulement le plus courtois, mais aussi le plus intelligemment sympathique à l'objet de ma recherche. A peine l'avais-je exposé, que M. de Palluel, souriant de ma joie, plaçait sous mes •yeux une pièce du plus haut intérêt, l'acte de compte et partage de. la succession des héritiers Baudelet^ en date du 15 juillet 1704, où je lus avec un ravissement et une émotion faciles à comprendre, les lignes que voici :

« Il isera fait compte de la somme de 812 livres «10 sols, faisant moitié de celle de 1625 livres, pour « cinq termes du loyer des lieux occupez en ladite « maison, rue de Richelieu, par les sieur et damoiselle « Molière, eschus depuis le premier juillet 1677 jusques « à la Saint-Remy 1678, à raison de treize cents livres <c par an... »

Ce n'est pas d'hier, mon ami, que vous êtes un moliériste* ardent, convaincu, passionné, et quelle belle religion que celle-là, car n'est-ce pas adorer celui qui fut toute clarté, brûlant les vains mensonges à la flamme de son esprit, et dont l'universelle tendresse, embrassant toute la folle humanité, n'a d'égale que son génie! Vous aimez si profondément votre dieu que vous trouvez même superflu de perdre temps à le louer,

et VOUS aimez mieux vous occuper pratiquement, comme peut le faire un savant compréhensif et spiri*tuél, de ce qui peut nous aider et nous servir à le co&^ naître mieux. Vous avez étudié, vous étudiez sans cesse Molière, avec tous les moyens d'investigation que vous fournissent les livres, les documents, les archives, l'inconographie, et je me le rappelle, quand M. Ballande organisa au théâtre Italien un jubilé et une ex^ position moliéresque, les plus beaux portraits qui furent alors montrés au public appartenaient à votre précieuse collection. Elle est en effet riche entre toutes, et par conséquent vous devez savoir mieux que personne à quel point les portraits du poète ne se ressemblent pas entre eux. Si jamais il s'agissait de les mettre d'accord, ce serait une tâche à faire reculer Tanalyste le plus inventif. Comment le nez, gros du bout, aux narines bien ouvertes, que nous racontent le portrait écrit de Molière et les peintures de Mignard, devient-il, dans d'autres images, et notamment dans un portrait souvent gravé, dont vous possédez, je crois, l'original, un nez presque pointu ? Devine si tu peuxl

Moi, par un procédé qui m'est familier, j'adopterais la sublime et mélancolique effigie que nous propose ie buste de Houdon. Car la vérité matérielle étant en quelque sorte impossible à reconstituer, n'est-il pas prudent de s'en tenir à l'affirmation du génie? Molière doit être tel à travers les âges, parce que Houdon Ta voulu ainsi, et cette raison me parait suffisante. Celui qui a pu donner à Voltaire, chauve et lisse comme un rocher poli, une chevelure qui est bien la sienne, qui lui appartient en propre^ qui est sa chevelure légitime, et que rien ne lui enlèvera jamais à travers l'éternité future, celui-là avait bien le droit de modeler à Molière un visage d'une réalité idéale et supérieure , conforme à son génie. Et je le revois encore très bien esquissé d'un trait, mais d'un trait magistral I dans ces quelques lignes placées à Tavant-dernière page de votre belle étude :

« A moins d'une restitution pieuse, que je rêve sans oser la suggérer, la lumière du jour parisien n'éclairera plus jamais le puits obscur et enseveli devant lequel Molière a passé chaque jour pendant les cinq derniers mois de sa vie, soit qu'il descendît sous les ombrages pour respirer l'air matinal, soit qu'il se rendît à son théâtre pour préparer ce funeste Malade imaginaire, dont *les répétitions, mêlées de musique et de danse^ durèrent près de trois mois, et dont la quatrième représentation le tua. C'est par là qu'il sortait, vêtu communément de drap noir, sur lequel tranchait la blancheur des den*telles, marchant grave, noble et pensif, vers ce tréteau glorieux auquel il avait depuis trente ans voué sa vie, et qui la lui prit dans la soirée du 17 février 1673. »

Guenille si Von veut! — Votre admirable travail, mon ami, a trouvé une enveloppe, une figure digne de sa patiente et profonde pensée. II est imprimé sur du papier de fil fait, chose étrange! aveodu fil; en caractères purs, élégants, bien gravés, par les soins de l'excellent typographe Charles Unsinger; les proportions sont harmonieuses, la justification bien ordonnée, les blancs répartis dans une juste mesure, les ornements et les culs-de-lampe employés avec la plus discrète sobriété, de telle sorte que ce volume est dans la plus noble et la plus complète acception du mot : un iivbe. Et c'est ce qui me rend très heureux, car toutes les fois qu'un beau livre, qu'un vrai livre est consacré à la gloire immortelle du Contemplateur, j'en éprouve une joie vengeresse. Pourquoi vengeresse? me demanderezvous. J'aime, j'idolâtre Molière, naturellement, sans quoi ma prétention à mériter le nom de poète serait insoutenable et folle. Mais je ne me crois obligé ni à tousser et à cracher comme ce dieu, ni même à admirer la façon dont il tousse et crache. Et ici je vous demande la permission de mettre un point comme sur un I gigantesque.

Je crois qu'on ne saurait attaquer les abus d'une

institution sans attaquer Tinstitution elle-même, tant toute chose est étroitement et intimement liée à ses abus. Je crois que lorsque Luther flétrissait Tabus des indulgences, il en voulait, comme la suite l'a bien prouvé, aux indulgences mêmes, et à celui qui les donne, et à la religion qui le met sur un trône. Je crois que, lorsqu'en 1848 les opposants demandaient Tadjonction des capacités, ils réclamaient *;?so facto Tadj onction de^ incapacités, qu'en effet nous avons obtenue. C'est pourquoi, en compagnie de beaucoup d'honnêtes gens qui, de même que les Limosins, ne sont pas des sots, et de même que les Parisiens, ne sont pas des bêtes, je n'ai jamais pu applaudir la célèbre tirade de Clitandre à la scène III du quatrième acte des Femmes Savantes :

U semble à trois gredins, dans leur petit cerveau, Que pour être imprimés et reliés en veau, Les voilà dans TËtat d'importantes personnes; Qu'avec leur plume ils font les destins des couronnes...

Je le sais bien, Molière me dira que, par la bouche de Clitandre, il prétend railler les mauvais gredins et non les bons gredins ; mais je ne crois pas ce qu'il dit. Je sens que ces gredins, dont il rapetisse complaisamment le cerveau pour les besoins de sa cause, ce sont mes maîtres, mes rois, mes dieux, les princes de la pensée humaine! Je pense qu'ils font en effet avec leur plume les destins des couronnes et les autres destins, et qu'ils ont raison de se croire d'importantes personnes dans rÉtat, précisément parce qu'ils sont imprimés et reliés en veau. Et voulez-vous que je vous dise toute ma pensée? Il semble que, là, Molière incrimine les gredins qui font le livre, moins encore que le livre lui-même, et que le veau dont le livre est revêtu. C'est pourquoi, à ce qu'il me semble, le Livre prend une noble et magnifique revanche, digne de lui, lorsqu'il célèbre pieusement le plus grand des poètes. Et en quel temps plus que dans le nôtre a-t-il savouré cette généreuse vengeance?

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Non seulement les plus beaux livres, érudits, profonds, spirituels ont été écrits pour étudier, pour glorifier Molière, pour mettre ou remettre en lumière tout ce qui touche à son histoire et à sa vie ; mais la typographie, le dessin, la gravure, l'érudition patiente unissent chaque jour leurs efforts pour donner de nouvelles éditions irréj)rochables de son œuvre, où la correction le dispute à la plus éblouissante magnificence. Il n'est pas jusqu'au Registre deLagrange qui n'ait été imprimé avec des proportions monumentales, et avec une pompe inouïe, comme si c'étaient les Tables de la Loi. Ainsi le livre a montré qu'il a de l'esprit, et le veau a témoigné qu'il n'est pas trop bête.

Mais pourquoi ce grand cœur, pourquoi cette lucide pensée, pourquoi cet absolu bon sens, pourquoi ce victorieux génie, pourquoi Molière en aurait-il voulu au Livre, lui qui construisait jour à jour, et qui devait laisser après lui, impérissable, le plus beau de tous les livres? Pour répondre à cette question, il faut se rappeler, comme la science le proclame, que chacun de nous a une personnalité double et existe deux fois, d'abord comme être individuel, puis comme fragment d'un être collectif. Molière individu, Molière poète, le contemplateur, le créateur, le philosophe Molière, vivant à michemin du ciel, dans une sphère inaccessible et sereine, est à des milliers de lieues au-dessus des injustices, des préjugés et des faiblesses. Mais d'autre part, Molière appartient à l'être collectif appelé Théâtre, et en cette qualité il partage les amours, les appétits, les répulsions, les haines même de la race-théâtre. Or, c'est l'impeccable instinct, c'est la loi du combat pour la vie qui le veut ainsi, le Théâtre sent un ennemi dans le Livre. Où le Livre n'existe pas, où le spectateur est un être naïf ne sachant pas lire, le Théâtre est maître absolu ; à son gré il charme, domine, émeut, enchante les âmes, sans que rien vienne entraver son action, et le destin de l'œuvre représentée est une chose défini-

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live et suprême ; il n'y a pas à en appeler. Du moment que le Livre existe et le spectateur qui sait lire, tout change de face, et nous en avons vu d'éclatants exemples.

Deux œuvres d'Alfred de Musset, André del Sarto et La Quenouille de Barberine, qui étaient imprimées depuis longtemps et que tout le monde avait lues, passaient pour de très belles comédies; plus tard et pour des raisons qui peuvent êti'è appréciées de façons très diverses, l'épreuve de la représentation leur réussit à demi ; cependant elles restèrent belles comme devant, parce que le texte imprimé et connu permettait de faire la part qui revient à chacun dans ce résultat. Qui ne voit combien les poèmes de Corneille, de Racine, de Molière lui-même se seraient écartés de leur sens primitif, s'il ne nous était donné de les lire I Car par son essence même, la représentation tend à diminuer la part du Verbe, pour développer démesurément celle de la mimique et du jeu de scène.

Mais, mon ami, ces considérations m'ont entraîné trop loin. Je voulais vous dire quel intérêt j'ai trouvé dans la lecture de votre Appendice, qui prend une par une les maisons de la rue de Richelieu, et raconte leur construction, leurs vicissitudes et cellesde leurs propriétaires. Gomme tout serait éclairé, si on avait des siècles à soi et si un tel travail était possible, par une histoire de Paris entier faite de la sorte ! Ne seraitce pas le cas de reprendre l'idée de Balzac, d'enrégimenter sous un chef des gens de lettres, et de les utiliser à ce gigantesque labeur, comme jadis des pharaons employaient les rouges Égyptiens à construire les Pyramides?

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