A PIERRE VERON
Mon cher ami, la légende racontç que vous écrivez seulement par jour quatorze articles; mais, puisqu'on voit des articles de vous infiniment plus nombreux, c'est que, nécessairement, vous les écrivez. Et c'est toujours du même esprit net, vif, rapide, de là même plume alerte, avec la subtile intelligence de tout, avec le trait qui arrive à point nommé et vole droit au but. Le vers d'EViiUDNUS : « Sans jamais ni' absenter ni dire : ,., Je suis las » pourrait être votre devise. Et pourquoi seriez-vous las? Sont fatigués^ seulement ceux-là qui se reposent quelquefois, et qui ensuite veulent se remettre à l'ouvrage ; mais vous ne vous reposez jamais; aussi n'avez-vous pas à redouter cette dangereuse transition du chaud au froid.
Un personnage de La Vie de Bohème disait comiquement : « 11 y a comme ça des années où l'on n'est pas en train ! » Vous, c'est tout le contraire ; il y a des années où vous êtes en train, et ce sont toutes les années. Mais, au moins, êtes-vous bien entouré par la mise en scène traditionnelle de l'homme qui écrit? Avez-vous la lampe basse à vaste abat-jour, et autour de vous des piles de livres, et de l'eucre aux doigts et
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des manches vertes? Vous cognez-vous dans la rue contre vos amis sans les reconnaître, et quand on vous parle, répondez-vous tout de travers, comme un songeur qui tombe du ciel ou qui revient de Pontoise? Nullement. Vous appartenez à la vie, vous avez le temps d'assister aux comédies, de promener au Bois, d'aller dans le monde, de donner chez vous à vos amis d'excellents dîners, des fêtes où se presse tout le Paris illustre, où Ton entend Christine Nilsson, Faure, Maurel et les autres grands artistes^ et enfin de vous comporter comme les honnêtes gens. Cependant les quatorze articles quotidiens (moi, je crois qu'il y en a davantage) marchent avec une régularité parfaite, et quoi que le public désire savoir, vous êtes là pour le lui dire, sous une forme gaie et amusante, et dans ce très bon français qui, de même que le grec, n'a jamais gâté rien.
Notre grand Musset confesse en une de ses plus belles strophes que Quand on na pas d'argent y c'estamur sant d'écrire, et en effet, il écrivait volonliei*s, quand par hasard il lui arrivait d'être sans le sou. Mais vous, vous continuez la chère besogne, même quand vous avez de l'argent; sans quoi vous courriez le risque de n'écrire jamais. Et quand, par exemple, vous composez une grande pièce de théâtre, ou quand vous la faites répéter, vous ne faites nullement trêve pour cela à vos labeurs de journaliste, ce qui est le bon sens même. On ne relit jamais assez dans le livre d'Ëckermann la page où Gœthe conseille aux poètes de faire le plus possible de poésies de circonstance et, quand il leur vient une bonne idée, de la saisir tout de suite, au lieu de paresser, sous prétexte de rêver de grandes œuvres. Car, au contraire, ces petites œuvres du moment, enlevées, prises sur le vif, vous donneront la science de composition, et la plume docile, toujours prête, avec lesquelles vous ferez les grandes œuvres, si vraiment vous les avez dans la tête. Et aussi on ne se répète pas
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assez la définition admirable de Baudelaire : « L'inspiration, c'est de travailler tous les jours. » Oui, c'est la vraie et seule inspiration, et les constructions de phrases, les images, les tropes, les mots ne se dérobent pas à celui qui vit avec eux et qui ne les quitte pas d'une semelle.
Étant donné ce que vous êtes, mon cher ami, le conteur, le diseur infatigable, le remueur et le metteur en œuvre d'idées toujours prêt, c'est avec vous surtout que je puis causer sur cette question : le travail littéraire est-il fatigant ou ne l'est-il pas? A mon sens, il ne l'est pas du tout pour l'esprit, quand il s'agit d'un esprit créé, instruit, outillé, entraîné pour cela. Mais re^te un autre point de vue, celui de la fatigue physique. A l'époque où (l'art étant alors dans le marasme) les théâtres du boulevard jouaient par soirée trois mélodrames en huit ou dix tableaux chacun, et où le célèbre Saint-EVnest qui, bien qu'il n'eût pas de nez, représenta Louis XYI et Napoléon, soutenait presque à lui seul le poids de ces immenses machines, un amateur égaré un soir sur la scène de l'Ambigu lui disait son admiration. — Ah! monsieur, s'écriait-il, exprimer tant de passions, de délires, d'amours divers, subir tant d'émotions, verser tant de larmes, traverser tant de soufiTrances, quel martyre sans cesse renouvelé, et lorsqu'arrive la fin de la soirée, que vous devez sentir de commotions et de brisements dans le cq^url — Non, monsieur, c'est dans les jambes, lui répondit avec mélancolie le bon.SaintnErnest,. qui savait assez bien son état de tragédien pour n'être pas déchiré par les sentiments qu'il feignait, mais qui, en somme, étant une créature humaine^ ne pouvait rester sur ses jambes six ou sept heures de suite, sans y sentir des crampes douloureuses.
Ëh bien! tel est, à ce que je crois, le sort de l'écrivain. Inventer, créer, imaginer, ce n'est rien; trouver des saillies, des traits piquants, faire se dérouler sa-
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vamment les mille arabesques du caprice, cela va de soi; mais à être toujours courbé en deux sur le divin et terrible papier blanc, à toujours pencher la tête en avant, à toujours faire courir la plume de gauche à droite, on finit par avoir bien mal dans le dos et dans les reins. G*est à quoi depuis bien longtemps on a cherché des remèdes, mais il n'y en a pas. De fort honnêtes gens écrivent debout, sur un pupitre monté haut sur pattes, et tout en cherchant une épithète, ou un arrangement de syllabes, se promènent dans la chambre. Mais c'est un mauvais système, parce que, dès qu'on n'a plus l'œil sur eux, les mots, qui sont des malins, s'envolent dans tous les coins, comme des oiseaux fous, et se cognent la tête et les ailes contre le plafond. Et l'écrivain lui-même, s'il a quelque tendance à la rêverie, ce qui est pardonnable, car en somme on n'est pas parfait, ne tarde pas, en se promenant, à imaginer d'autres ouvrages que celui auquel il travaille, et au lieu de faire bravement son métier de forçat, à savourer frauduleusement les coupables délices de la liberté. Dans son charmant livre intitulé Le Paradis des Gens de Lettres, mon regretté ami Charles Asselinéau raconte une machine perfectionnée grâce à laquelle, au fur et à mesure que l'écrivain pense, sa prose se trouve composée typographiquement, corrigée, publiée d'abord dans une Revue où on paie très cher, et tout de suite après en yn volume élégant et commode ; mais cette solution, qui me paraît très vraisemblable, appartient encore au domaine, du surnaturel, tant que la Science ne l'a pas ratifiée; aussi n'y a-t-il pas lieu de l'examiner pour le moment. Des inventeurs plus pratiques avaient construit un piano-compositeur, sur lequel il suffisait de jouer, en suivant sa pensée, pour assembler les caractères typographiques et pour en former des mots et des phrases soigneusement ponctuées. Cette invention présentait de nombreux avantages, car c'est une combinaison séduisante, celle d'un
piano qui ne joue pas d'airs, ni de symphonies, et n'exhale aucun son. Mais aussi, lorsque Técrivain a rhabitude de raturer des mots, d*effacer, de retoucher et de recommencer des phrases, {ce qui n'est pas sans exemple,) quel tohu-bohu, quel tumulte, quel brouillamini de caractères, de virgules, de cadratins et de filets cela doit faire dans un piano ! On ose à peine y songer.
Non, décidément, le puissant anesthésique, le chloroforme de l'opération littéraire, n'a pas été .encore trouvé, et quoique mâle, ou devant l'être, il faut que l'écrivain, comme les femelles des bêtes, accouche dans la douleur, en ayant mal aux reins. Et cela, par mille raisons, dont la meilleure est celle-ci : que si le remède était trouvé, il ne faudrait pas s'en servir. Car la phrase est Comme la terre, elle aime celui qui la travaille de ses mains et l'arrose de sa sueur, et c'est pour celui-là seulement qu'elle est féconde. Il faut de ses yeux la voir germer, lever, éclore, grandir, fleurir et porter ses fruits superbes. Que l'écrivain écrive donc, puisqu'il n'en peut être autrement, et le seul adoucissement qu'il puisse apporter à sa peine matérielle, c'est de trouver de bonne encre et de bon papier sur lequel les plumes glissent bien. Parbleu! Rabelais, Montaigne, Molière se servaient de papier fait avec de vrai chiffon de toile, auquel on ne mêlait pas, comme aujourd'hui, un tas de choses absurdes, et les couteliers, qui étaient d'honnêtes couteliers, leur vendaient, pour tailler leurs plumes, des canifs qui coupaient très bien. Aussi n'estil pas étonnant qu'ils aient écrit des livres solides et durables. Voltaire aussi, à ce que j'imagine, avait su trouver du papier qui n'était pas mauvais . Dans ce temps-ci, on vend encore de bon papier chez quelques rares marchands (et notamment Victor Hugo en a déniché une quantité considérable I) mais il faut le payer beaucoup plus cher qu'autrefois.
Pour calmer momentanément les maux de reins
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produits par le travail littéraire, les massages, les frictions et les bains orientaux avec tous leurs salamalecs sont assez efficaces ; mais dès qu'on reprend la plume, va te promener, il n'y a plus rien de fait, tout est rompu, mon gendre. Mon ami, je vous le dis dans le tuyau de l'oreille, j'avais rêvé, moi qui vous parle, un autre moyen pour que les littérateurs n'eussent plus de douleurs dans le dos, et ce moyen c'était : de supprimer la littérature. Pourquoi ne la supprimerait-on pas? Dans tj;ès peu de temps, quand les progrès imminents des sciences électriques et télégraphiques nous permettront de faire venir instantanément de tous les points du monde des informations précises et infiniment variées, il est évident que le fait saisi, cueilli tout vif au moment même où il vient d'éclore, suffira à remplir les quatre pages des journaux. Il n'y aura donc plus aucune raison pour qu'ils donnent asile à des ouvrages souvent charmants, ingénieux, pleins de talent et de gaieté, mais qui, pareils à la savate de l'Auvergnat, tiennent de la place.
Quant aux livres , il est inutile d'en fabriquer, puisqu'il n'y a plus de place pour en mettre, ni dans les bibliothèques publiques, bondées jusqu'aux combles, ni dans les appartements particuliers , édifiés sur des terrains à trois mille francs le mètre, et à peine assez vastes pour y installer les deux fauteuils bas, confortables, et la paire de pincettes. Mais comme il faut employer les littérateurs, et comme l'homme a besoin d'amusement, de distraction, de surprise et de joie, dans la campagne ou dans les rues de la ville, près des tables où les laboureurs et les ouvriers boivent le vin du repos, les romanciers viendraient raconter toutes sortes de belles histoires. Ils ne seraient même pas forcés de les inventer p.ersonnellement; la même histoire pourrait servir à vingt conteurs, et ainsi, en passant do bouche en bouche, s'augmenterait et s'enrichirait de mille ornements nouveaux. Je le sais bien, co
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serait la mort de la propriété littéraire ; mais avec la propriété littéraire, ni Vlliadey ni La Divine Comédie n'auraient pu naître, ni les pièces de Molière. Il n'y aurait donc pas à trop regretter une loi, grâce à laquelle un paysan qui plante un chou s'expose à un procès en contrefaçon.
Mais les journalistes, les gens d'esprit? Rien de plus simple. Tous les mortels avec qui ils voudraient bien causer leur donneraient de l'argent, et de la sorte ils deviendraient extrêmement riches. Et sur toute^ la joaillerie des volumes de vers, que pense monsieur Josse? (Monsieur Josse, c'est moi-même.) Celui qui aurait composé un petit poème le réciterait aux personnes qu'il rencontrerait, et si c'était Le Loup et V Agneau^ ou Mignonne, allons voir si la rose,.,, le poème voltigerait sur les bouches des hommes et se perpétuerait ; sinon , il serait oublié. Mais écrirait-on encore des lettres, pour être mises à la pbste? Les messieurs, non; et ils devraient se contenter de la correspondance télégraphique ; mais les dames pourraient continuer à écrire des lettres, et on les lirait à haute voix dans les salons, pour s'amuser, comme au temps de Louis XIY. Car la femme, qu'elle soit Sévigné ou Turlurette, écrit toujours bien les lettres, parce qu'elle ne s'applique pas et qu'elle y met tout ce qui lui passe par la tête. Et puis, il en est pour elle de l'écriture comme des nuits passées au bal, et des causeries d'amour à la lueur des chastes étoiles ! Ça ne lui fait jamais mal dans le dos.