LA STATUE DE BALZAC
A EMMANUEL OONZALES
Mon cher président, comme le dit votre lettre si pieusement émue, ce sont les nombreux amis et admirateurs* 4u grand Honoré de Balzac qui vous ont invité à prendre l'initiative d'une souseriptian destinée à élever une istàtue au créateur de La Comédie Humaine. Ils ne pouvaient choisir mieux. Vos travaux déjà si longs, votre brillante et honorable carrière , l'intégrité d une irréprochable vie, le dévouement que vous avez montré, sans aucune défaillance, aux lettres et aux lettrés , vousrendaient digne de les représenter dans cette circonstance solennelle, et votre nom est ici un gage certain du succès.
Oui, mon ami, élevons la statue à Balzac! Que la noble figure de ce géant, de ce fils immortel de Rabelais, se dresse sur une des places publiques de son Paris, brillante de force et de joie, et resplendisse sous le soleil en sa gloire triomphale I Cette statue, Balzac ne l'aura pas volée, lui de son vivant toujours insulté, vilipendé, méconnu, grignoté par toutes les misères qui toujours mordent le talon du génie. Ah! pour la faire, cette statue du héros qui fut et sera notre mattre, rassemblons vite beaucoup d'étain et beaucoup de
cuivre 1 Et si nous en avons , jetons aussi notre argent dans la fournaise, et si nous en avons , jetons-y aussi notre or, afin que la figure du dieu soit coulée avec un airain pareil à celui qui ruisselait dans les rues après Tincendie de Gorinthe !
Ah! quand même nous jetterions encore, par-dessus le marché, dans le brasier nos cœurs et nos âmes, nous ne rendrons jamais asse^. d'honneurs à celui qui dans l'avenir sera notre seul témoin. Oui, osons le dire, le seul. Certes il y a .eu dans ce temps d'habiles et ingénieuses comédies jouées sur les théâtres ; il y a eu dés coins de vie et d'âme savamment observés ou devinés ; il y a eu des sanglots, des cris de poète sincères, et de superbes ironies; mais enfin, le siècle entier, ce dixneuvième siècle dans son ensemble, ses aspirations, sa lutte pour la vie, son prodigieux esprit, ses amours tragiques et maladives , pour en avoir une idée , il faudra feuilleter d'une main nocturne et diurne La Comédie Humainey qui après l'épopée de Rabelais, est le Livre ! Il faudra la relire sans cesse, parce qu'au-dessus 4es accidents et des anecdotes, elle est vraie d'une vérité virtuelle et grande comme une Iliade.
Lui aussi, le grand Tourangeau était un statuaire. A la façon de Michel-Ange, sans perdre de temps à des modelages et à des moulages, tout de suite il prenait en main le ciseau et le maillet, entamait son bloc par le haut, et autour de sa tête formidable et sereine, les éclats de marbre s'envolaient, ainsi que des oiseaux. Quelquefois, arrivé au bout de son marbre, il ne lui en restait plus pour faire les pieds, accident qui arrive volontiers aux colosses faiseurs de colosses. En homme qui prend ses précautions , en même temps qu'il l'érigeait pour nous, Balzac avait eu soin de s'ériger à luimême un monument sur lequel le Temps usera ses dents rapaces, et mille fois indestructible. Aussi n'aurait-il en effet aucun besoin de la statue que nous lui consacrerons; mais nous, pour notre honneur, pour
notre gloire, pour montrer que nous ne sommes pas des fils oublieux et indignes, nous avons besoin de la lui consacrer.
Élevons-la donc, cette statue, et qu'elle évoque, avec sa vigueur hérakléennç, le géant à Tépaisse chevelure ! Et une fois coulée, refroidie, posée sur son socle, j'imagine qu'elle éclatera d'un vaste rire, image d'un homme divin à qui on donnera une statue après sa mort, après lui avoir tout refusé de son vivant. Lorsque fut érigée la statue du grand Corneille, magnifiquement drapée dans un manteau aux larges plis, en une page pleine de colère, de bon sens et d'ironie , le spirituel Jules Janin expliqua très bien comme un solide manteau réel en bon drap d'Elbeuf eût été plus utile à Corneille vivant que le chimérique manteau de bronze à Corneille mort. Eh bien! mon ami, lorsque, Gulliver emprisonné dans les mille fils des Lilliputiens, harassé par les huissiers, par les billets, par l'argent et par le manque d'argent, Balzac avait à lutter contre d'innombrables difficultés pour pouvoir continuer sa grandiose Comédie, j'imagine que s'il avait pu savoir ce que nous allons faire demain, il n'aurait pas manqué de nous dire en homme pratique : « — Donnez-moi d'ores et déjà l'argent de la statue, pour que je puisse travailler; mais quant à la statue, je la ferai moi-môme, et je m'en charge! »
Est-ce à dire, mon ami, que je ne veuille pas la statue? Au contraire, je la veux de toute ma religion, de toute mon âme et de toutes mes forces; en humble auxiliaire, je m'associerai à votre œuvre sans marchander le temps et le dévouement, et je ne demanderai pas à me reposer avant que le Balzac de bronze ne regarde passer à ses pieds l'immense peuple fourmillant qu'il a modelé et créé, de Marsay et Vautrin, et Nucingen, et madame de Maufrigneuse, et madame Jules, et tous les autres. La statue, je la veux; mais lorsque nous l'aurons élevée, non seulement nous ne nous serons pas acquittés envers Balzac, ce qui est impossible , mais
nous ne nous serons même pâs acquittés dans la mesure de ce que nous pouvons, et nous aurons encore le devoir de rendre au maître des hommages bien autrement sérieux que celui-là.
Mon ami, aimer les grands morts seulement dans leur mémoire et dans le bronze qui vaguement les représente, c'est ne rien faire du tout; il faut les aimer dans leur sang et dans leur chair vivante, c'est-à-dire dans le sang et dans la chair de leurs fils, dans leur postérité légitime. Les pires de tous les philistins sont ceux quiprétendent adorer Racine et Corneille, mais qui disent : « La poésie a fini avec eux. » Non, ils en ont menti par leur gorge affreuse, la poésie ne meurt pas, elle ne s'éteint pas; Dieu, qui est le fabricant des génies, en fabrique toujours, et feindre de croire qu'ils n'existent pas est un moyen trop commode de s'acquitter avec eux.
Certes, il ne faut pas adopter l'audacieux système de tropes inauguré par Louis Belmont^t, et prétendre avec lui que Le vrai feu d'artifice est d'être magnanime. Il ne faut pas dire : « La meilleure manière d'élever une statue à Balzac, c'est d'honorer le génie vivant. » Mais pour rester dans le bon sens et dans la bonne construction grammaticale, nous pouvons dire : « Après que nous aurons érigé la statue de Balzac, nous n'aurons rien fait si nous ne l'honorons encore dans sa race, dans ceux qui après lui portent le flambeau sacré ; » et c'est tout ce qu'il y a de plus facile; il n'y a qu'à vouloir.
Quand le Molière de ce temps mourut brisé par le travail, à l'âge môme où étaient morts Molière et Shakespeare, son corps fut à peine suivi, honte éternelle pour la France I par quelques pelés et par quelques rares tondus. Nous ne pouvons pas faire que les obsèques de Balzac recommencent; mais ce que nous pouvons très bien faire, c'est, quand un homme de génie mourra, de l'accompagner pieusement à sa dernière demeure, au lieu de rester égoïstement au coin du feu, les pieds sur les chenets.
310 LETTRES CHIMÉBIQUES.
Pendant des années, — je me le rappelle î — on vit traîner à la Comédie-Française, usé à force de ne servir à rien, le manuscrit de Mercadet le Faiseur, une des grandes comédies de ce temps. Il fallut que Balzac fût mort, et que la pièce eût été jouée avec un éclatant succès au Gymnase, pour que notre prerûier théâtre consentît à Taccueillir enfin. £h bien! si la Comédie se repent de ce déni de justice, elte a un moyen bien simple, et unique! de le réparer; c'est de ne plus laisser traîner chez elle des chefs-d'œuvre non joués. Un jour, Paris fut étonné par un rire énorme, pareil à celui des Dieux assis au festin dans leur salle pavée d'or; c'étaient les académiciens qui riaient, parce qu'après avoir écrit seulement La Comédie Humaine^ Honoré de Balzac avait l'audace de se présenter à leurs suffrages.
Ni vous, ni moi, ni l'Académie, nous ne pouvons empêcher qu'il en ait été ainsi ; mais si un autre Balzac s'offre au jugement des immortels et provoque un nouvel éclat de rire, il nous est tout à fait permis de nous adresser au docte corps, et de l'adjurer par de vives raisons. Nous pouvons lui dire : « Académie, tu es la suprême consécration , mais à la condition d'être en même temps la justice. Lorsque volontairement tu te prives d'un génie, tu t'amoindris d'autant et tu n'amoindris nullement ce génie. L'avenir ne reprochera nullement à Gautier et à Baudelaire de n'avoir pas été académiciens, mais il ne saurait te pardonner de n'avoir pas admis dans ce que tu appelles ton sein Gautier et Baudelaire. » Oui, nous avons le droit de parler ainsi. N'allant jamais à l'Académie, je ne sais pas si Leconte de Lisle en fait ou n'en fait pas partie. Toutefois , je crois qu'il n'en fait pas partie. S'il en est ainsi, l'Académie aura, cette fois encore, boudé contre son ventre, ou contre son sein, puisqu'elle tient absolument à avoir un sein.
Mon ami, à la fin seulement de sa vie illustre, et lorsque les étrangers s'imaginaient certainement qu'au-
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tour de son cou robuste il portait le collier souverain composé d'aigles aux ailes déployées, Balzac reçut la croix de chevalier de la Légion d'Honneur, comme un sous-chef de bureau, ou comme Musset et Lamsu'tine^ car il faut bien Tavouer, pour le génie la France n'a jamais eu deux poids et deux mesures. Le grade de commandeur (que Hugo ne possède pas, n'étant que Hugo et n'ayant encore que quatre-vingt-un ans,) avait été réservé pour monsieur Scribe. Que pouvait faire Balzac devant cette manifestation ridicule? Il remercia, rangea la croix de chevalier dans un tiroir, et se remit à travailler, ce qui est la fin de tout et la suprême sagesse. Nous ne pouvons pas faire que cela n'ait pas été ; mais nous pouvons regarder ce qui se fait autour de nous. Je ne sais pas en vertu de quelles règles l'avancement est obtenu dans la Légion d'Honneur ; cependant l'Europe considère avec raison Edmond de Concourt et Alphonse Daudet comme les plus illustres représentants actuels de la littérature française, et sans en être certain, je ne pense pas qu'ils aient été appelés à des grades très supérieurs. Et même, quoique je ne puisse ^voir grande confiance en mes yeux affaiblis par l'âge, il me semble bien que je ne vois rien à la boutonnière de Jules Barbey d'Aurevilly, ni à celle d'Emile Zola, ni k celle du grand poète des Jtimes Neuves et Vieilles, du Pays des Boses, des Ailes d'Or, de la Chanson des Heures, Armand Silvestre. Pourtant, il y a dix-sept ans déjà (mars 1866) que George Sand écrivait à propos de ses premiers poèmes : « Voici de très beaux vers. Passant, arrête-toi et cueille ces fruits brillants, parfois étranges, toujours savoureux et d'une senteur énergique. » Mais qui parlait ainsi? Ce n'était que l'auteur d'Indiana, de Lélta et de Valentine, George Sand I
Mais, mon ami, on me demandera de quoi je me mêle, et on me renverra à mes moutons, c'est-à-dire à mes rioMM^jl» me priant de ne pas mettre le nez dans les dboses sérieuses. Il y a, me dit-on, un ministre compé^
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teni pour rendre justice à qui de droit, et il y a la Société des Gens de Lettres pour appeler Tattention sur ceux de ses membres qui le méritent. Cette Société, mon cher président, vous l'avez représentée avec fidélité, avec dévouement, avec éclat; moi-même, j*en suis membre depuis le temps où la reine Berthe filait; nous devons Taimer et nous Taimons, mais nous ne pouvons empêcher la nature des choses. Fondée surtout au point de vue du roman-feuilleton, il est probable qu'elle accorderait peu d'importance à un La Rochefoucauld n'ayant publié que ses Maximes. D'ailleurs un poète y serait un étranger et un exilé, par cette excellente raison qu'il est un étranger et un exilé partout.
Quant au ministre, il a bien d'autres chats à peigner. Il y avait déjà des ministres du temps de Balzac. Le ministre peut justement dire, en employant la logomachie de Gavroche : « Si je connaissais par leurs noms les écrivains de mon temps, je ne serais pas ici! » C'est pourquoi, mon ami, élevons la statue de Balzac, j'y consens, j'en suis, je suis prêt à retrousser ma manche et à faire la besogne ; mais en même temps occuponsnous un peu de savoir le sort qu'on fait à son sang et à sa chair vivante, et alors, exempts de honte et de remords, nous oserons contempler l'oeuvre pieuse de nos mains et lever nos yeux vers la Statue !