A PAUL MEURICE
Mon cher ami, je lis dans les journaux une nouvelle qui me comble de joie. C'est qu'à la saison prochaine, votre admirable drame traduit de Shakespeare, votre Hamlety prince de Danemaj^k, sera repris à la Comédie- Française. Ah! je désire être là et applaudir de tout mon cœur et de toutes mes forces, comme j'applaudissais, il y. aura ces jours-ci trente-six ans, le 15 décembre 1847, quand la pièce fut donnée pour la première fois, sous la direction d'Hostein, au Théâtre-Historique!
Cette pièce, à laquelle Alexandre Dumas père devait apporter plus tard l'appoint de son prodigieux talent et de son habileté scénique, enfant encore, vous l'ébauchiez déjà au collège, tout en étudiant Homère et Sophocle, car vous avez eu dès ce temps-là l'adoration de Shakespeare, et dès qu'il vous fut donné d'aborder la scène, dans une fraternelle union avec Auguste Vacquerie, ce fut par des études shakespeariennes, comme Falstaff, Shakespeare! il ne me semble pas qu'il soit même permis de le louer; mais il faut se donner à lui, comme firent Delacroix et Berlioz. Naturellement, je nomme d*abord ces génies; mais il n'est pas besoin d'être si grand qu'eux pour trouver le salut dans la
compagnie du poète d'Otkello et de Macbeth. Ainsi que le disait justement le regretté Philoxène Boyer, dans ses leçons qui n'ont pas été oubliées, il n'y a pas d'exemple qu'un homme, s'étant voué au culte de Shakespeare, soit resté un homme ordinaire. On peut être séduit par tous les systèmes chimériques, inventés par la médiocrité, qui font de la poésie dramatique un art de pur escamotage; mais qu'on lise une page de Shakespeare, etlout de suite ces vaines fantasmagories s'évanouissent, se dissipent dans la nuée.
Le plus beau des poèmes dramatiques, le plus grand, le plus complet qui, depuis Eschyle, soit sorti d'un cerveau humain, Hamlety prince de Danemark, prenant possession de la scène française, certes c'est là un événement de la plus haute portée, et moi humble, moi infime, qui aime Shakespeare dans chaque goutte de mon sang, j'en éprouve une profonde allégresse; mais que Molière et sa maison me pardonnent! je suis comme Le Guillotiné par perstuision de Chavette, j'ai de la méfiance. Hamlet sera joué, et cela ne fait nul doute, très bien joué; mais sera-t-il joué d'une façon shakespearienne? Sera-t-il lui-môme? Être ou ne pas être, voilà la question. Je sais que les comédiens de la rue de Richelieu sont les premiers comédiens du monde, et que M. Emile Perrin est un metteur en scène d'un goût sûr, d'un tact exquis et d'une habileté rare. Mais sauront-ils, oseront-ils et voudront-ils être shakespeariens? Je voudrais n'en pas douter et j'en doute cependant, parce que, pour leur grande gloire, ils sont des Français, et que, nous autres Français, nous avons le goût et la manie irrésistible de tout franciser. Rappelezvous, mon ami, que les historiens du dix-septième siècle, toutes les fois qu'ils ont à nommer le duc de Buckingbam, l'appellent franchement et sans détour : Monsieur de Bonquincamp! Nous sommes là tout entiers.
En Allemagne, en Italie et dans tous les autres pays, Shakespeare, couramment et habituellement reprc-
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sente, est accueilli et compris sans embarras, parce que, pour le jouer, on adopte, dans sa tradition large et claire, la rapide mise en scène anglaise, avec ses très simples changements de décoration à vue. Nous, avec les habitudes grossièrement réalistes que nous ont données Topera et le mélodrame du boulevard, nous assommons le poète sous ce qui Técrase le plus sûrement, sous les décors compliqués à plantation, où de toutes parts le vers se perd dans les trous noirs, et sous les interminables entr'actes qui rompent l'unité et le mouvement de Faction. Ce mouvement, dans Shakespeare, c'est le véritable comédien; le décor doit être subordonné, complètement initial, et l'important c'est que l'action marche droit son chemin, sans que rien l'arrête.
La Comédie -Française adoptera-t-elle la mise en scène anglaise, les changements à vue, et ces simples décors où une toile de fond toute droite, sans découpures, renvoie la sonorité du vers, comme la plaque polie d'un réflecteur renvoie la lumière? Enfin saurat-elle et voudra-t-elle costumer les acteurs é'Hamkt d'une façon shakespearienne ? Il faut bien l'avouer, à la Comédie-Française comme à l'Opéra, prévaut l'abominable hérésie de l'exactitude historique considérée en elle-même, et sans tenir aucun compte de la volonté et des aspirations du poète ou du musicien qu'il s'agit d'interpréter. C'est ainsi que les décorateurs et les dessinateurs de costumes de l'Opéra courbent sous le même niveau égalitaire Meyerbeer, Rossini et Mozart, devenus, sous leur dure loi, non seulement égaux, mais pareils ! La Sémb^amis de Rossini succombe sous le poids des taureaux ailés à tête humaine, à barbe calamistrée, et de tout ce qu'on a trouvé dans les fouilles de Ninive, si longtemps après que le fécond musicien avait écrit sa partition, en se souciant de la couleur locale comme du Grand Turc.
À la Comédie-Française, lorsqu'il s'agit de réaliser
cette fantaisie délicieuse : On ne badine pas avec f amour y le fin, le lettré, le spirituel, le délicat, mais trop docile Edouard Thierry assembla un sanhédrin qui, d'après des indications recueillies passim tout le long de la comédie de Musset, décida, à un mois près,,répoque probable à laquelle semblait devoir se passer l'action. Cet arrêt rendu et dûment enregistré, Procuste en personne fut appelé et, des ajustements donnés par Musset à son héros supprima impitoyablement tout ce qui dans cette affaire devait créer une discordance historique. Parfaitement et exactement vêtu comme un bourgeois du temps, le poétique, l'insaisissable, le romantique Perdican fut poudré à blanc et coiffé d'un tricorne, pour que rien ne l'empêchât d'aller faire sa visite réglementaire à madame la présidente.
Musset avait voulu que Perdican détachât une chaîne d'or de son bonnet, pour la donner à Rosette; mais, comme le fit alors observer judicieusement le géomètre, l'amant de Camille étant coiffé d'un tricorne ne pouvait avoir en outre un bonnet; et, en conscience, il ne pouvait non plus, d'un bonnet qu'il n'avait pas, détacher une chaîne d'or. Ah! si l'on eût daigné feuilleter l'œuvre du seul artiste qui eût vraiment le droit de costumer On ne badine pas avec l'amour y c'est Watteau que je veux dire, on y eût trouvé beaucoup de gens de ce temps-là qui portent leurs cheveux sans poudre et qui sont coiffés de bonnets; mais Watteau, qui est le moins connu des Français, est censé n'avoir représenté que des bergers d'églogue, et nul maître n'est, moins que ce peintre immortel des comédiens, consulté par les comédiens.
Vous vous rappelez, mon ami, toutes les belles illustrations que l'œuvre de Shakespeare a inspirées aux dessinateurs anglais; pour parlei* sans plus de celles qui sont couramment sous nos yeux, je vous citerai les dessins gravés sur bois qui ont été transportés dans la traduction française d'Emile Montégut. Ne suffit-il pas
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de les regarder pour se convaincre que toute costumation exactement historique, appliquée au poète, est une hérésie? En effet, dans leur réalité poétique comme dans ces cTstampes charmantes, les personnages de Shakespeare sont essentiellement costumés d'une manière qui est un compromis entre l'antique et le moyen âge. Pourquoi cela? Parce qu'ils sont ainsi, parce qu'ils sont nés ainsi dans l'âme du poète, — et parce qu'il y a une vérité supérieure à la réalité. Ceci n'est plus du tout affaire d'époque et de calendrier, mais d'intuilion, de sentiment, et d'ailleurs, pour cela encore, il suffirait de se conformer à l'excellente tradition anglaise.
Et comme les héros de Shakespeare ont leur costume, sans lequel ils ne sont pas eux-mêmes, ils ont leur caractère ethnique. Ce sont des Anglo-Saxons. Les jeunes hommes sont de jeunes , Hercules aux larges épaules, aux longues chevelures, aux têtes presque enfantines. Ce sont des lutteurs, des boxeurs, des géants roses nourris de roastbeef. Quant aux héroïnes, il est impossible de se les figurer autrement que très grandes, sveltes, minces, robustes cependant, jaillies comme dés lys, si majestueuses et si idéalement poétiques à la fois, qu'à Londres presque toujours la même tragédienne peut être tour à tour Juliette, âgée de treize ans, et lady Macbeth.
La note des journaux dit : « M. Mounet-Sully jouera Hamlet, mademoiselle Reichemberg Ophélie; les autres rôles ne sont pas encore distribués. » Je me hâte de faire ma critique pendant qu'il en est temps encore, c'est-à-dire six mois à l'avance. Car mademoiselle Reichemberg est une parfaite, charmante et merveilleuse comédienne; elle fait tout ce qu'elle veut faire; elle est tout ce qu'il lui plaît d'être et cela est évident, quami je l'aurai vue en Ophélie, ses cheveux d'or pâle mêlés de fleurs des eaux, fredonnant avec une douloureuse mélancolie : Voici le matin De Saint-Valentin, je ne voudrai pas d'autre Ophélie qu'elle, et elle me paraîtra la
seule Ophélie possible. Mais, et pour dire cela je profite de ce que je ne Tai pas vue encore, pour représenter la fille pensive de Polonius, pour cela seulement! il vaudrait mieux qu'elle fût de haute taille, au lieu d'être petite. Quant au très beau et très vaillant tragédien Mounet-Sully, je vous parlerai de lui tout à Theure.
Quand fut créé votre Hamlet, prince de J)anema?*k, Rouvière joua le rôle écrasant d'Hamlet avec un talent qui touchait au génie. De ce personnage surhumain il avait tout, Tâme, la pensée^ la tendresse, la poésie, l'angoisse, la douloureuse ironie, tout, excepté la figure matérielle. Et de la part de Rouvière, peintre et excellemment artiste, ce fut une preuve de tact exquis de ne pas tenter de se conformer au type voulu par le poète. Car sec, brûlé, maigre^ méridional jusque dans la moelle des os, avec son profil d'oiseau de proie, ses cheveux à la Paganini, sa mince barbe rare, par quel impossible miracle eût-il pu ressembler |au jeune barbare du Nord, un peu gros, asthmatique déjà, à la blonde chevelure pâle, que le doute accable et déchire?
Avec l'interprétation de Rouvière, toute cette indispensable partie du rôle fut donc supprimée, et plus tard, lorsqu'accomplissant une transposition presque surnaturelle, madame Judith joua avec tant de force et d'éclat le rôle d'Hamlet, il ne dépendait pas d'elle, si brune, élégante et fine, de nous montrer le jeune prince blond et un peu gros.
Nous avons donc entendu Hamlet, mais THamlet physique, si admirablement réalisé à Londres et en Amérique par notre grand tragédien Fechter, nous-ne l'avons pas vu ici. Le verrons-nous? Tkat ts the question. Dans le rôle d'Hamlet, comme dans celui du Cid, l'extrême jeunesse est presque tout, elle est tout ! car il n'y a pas un mot de ces rôles qui ne devienne absurde , si le personnage ne semble pas à peine échappé de l'enfance.
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Mais un comédien arrivé à Fâge d'homme peut-il donner complètement l'illusion d'un très jeune homme? Cela ne fait pas doute. Régnier, à soixante ans, jouant Thomas Diafoirus, y était plus jeune et plus enfant que nul comédien au monde, parce qu'il voulait et savait Têtre. Lorsque Beauvallet, à cinquante ans passés, représentait Rodrigue du Cid, mince encore, admirablement costumé, ayant su se donner Tallure, le geste, la façon d'être de l'enfant, charmant à voir avec une imperceptible moustache blonde naissante et une longue et soyeuse chevelure lisse, presque , rousse, faite avec des cheveux de femme, il semblait avoir, non pas dix-neuf ans, mais expressément dixhuit ans. Ce que faisaient, vieux déjà, Régnier et Beauvallet, Mounet-Sully qui, jeune et beau, a comme eux le don et l'art de la composition, pourrait assurément le faire. Seulement, comme dit Bassecour...
Seulement, Mounet-Sully est l'adepte d'une religion dont les dogmes ne me sont pas connus, mais qui défend de couper sa moustache et de porter une perruque, môme pour jouer la comédie. C'est pourquoi jouant Le Cid avec sa forte barbe et son épaisse chevelure, il a l'air d'être, non Rodrigue enfant, mais le Mounet-Sully qu'il est en effet. Et cela, malgré son talent, sa flamme, sa belle diction, son inspiration ardente. Un jour, je demandais à Fechter pourquoi ayant la plus charmante tête qui eût jamais été donnée à un mortel, il se faisait toujours pour jouer d'autres têtes que la sienne. — « Mais, mon ami, me dit en souriant le grand tragédien, c'est que je n'ai pas la prétention de posséder à moi seul tous les genres de beauté rêvés et voulus par les poètes ! »
Autre chose. Vous le savez mieux que moi, mon cher Meurice, l'antithèse entre la rêverie et l'action, entre Hamlet et le jeune Fortinbras, c'est toute l'idée de Shakespeare. Ce Fortinbras, prince de Norvège, que vous réclamiez jadis avec tant de justice et que Hos-
tein vous refusa si obstinément, viendra-t-il cette fois au dénouement, à la tête de son armée victorieuse? Car, mon ami, voilà assez longtemps qu'on corrige Shakespeare et qu'on le met en pénitence. Si on le laissait une fois agir et parler à sa guise? Ah! que M. Emile Perrin, toujours si sagace, serait bien inspiré et qu'il aurait bien mérité des lettres, s'il s'avisait de faire ce coup-là !
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