A NESTOR
Mon cher Nestor, nous pouvons causer ensemble, comme deux bons vieux. Car vous, vous avez su vous procurer adroitement tin beau masque de vieillard, magnifiquement modelé et peint, que vous avez appliqué sur votre visage, et sous lequel on voit à peine passer, comme une traînée d'or, les mèches légères de votre jeune barbe blonde. Moi aussi, je possède un masque de vieillard , également appliqué sur mon visage, mais qui tient; il ne saurait m'être arraché, si ce n'est par les violences d'un audacieux vivisecteur. Cette façon d'être masqué en podagre constitue ma manière d'être; c'est comme cela que je suis, même lorsqu'on me réveille en sursaut, et pour parler comme Ruy Blas, je suis déguisé quand je suis autrement. Expliquons-nous donc, s'il vous plaît, à cœur ouvert.
Mon ami, je vous lis avec tant de sympathie, j'admire dans vos écrits (pourquoi vous l'enverrais-je dire?) tant de rapide esprit, d'honnête bon sens, de grâce vraiment française, que vous avez le don de me convaincre toujours, et à chaque mot qui tombe de votre plume, je vous crie de loin : « Vous avez raison ! » comme Pandore à son brigadier. Aussi je me sens profondé-
ment stupéfait et désappointé lorsque, par le plas grand des hasards, il m'arrive de n'être pas de votre avis. Or j'ai éprouvé ce grand ennui il y a quelques jours, et cela me tourmente, il faut absolument que j'y réfléchisse, et que je m'efforce de démêler si c'est moi qui se trompe, ou si c'est vous.
Dans votre belle étude intitulée : Deux Académiciens, où l'un après l'autre, vous pénétrez avec une si sagace intuition l'esprit de l'historien Henri Martin et l'esprit du poète de Psyché, après avoir énuméré Les Corybantesy Les Argonautes, La Colèj^e de Jésus, Les Parfums de Madeleine, vous dites : En toutes ces œuvres, Victor de Laprade se montre un bon disciple du grand Lamartine, le meilleur poète que nous ayons eu. A quoi, en toute sincérité, je me permets de vous répondre deux choses : d'abord qu'il n'y a pas de meilleur et de moins bon poète ; ensuite que Lamartine n'a pas eu de disciple et ne pouvait pas en avoir.
Sur le premier point, pour la clarté de ma démonstration, permettez-moi de vous parlez de la poésie comme si vous ne la connaissiez pas mieux que moi, tandis qu'au contraire, je n'y suis et n'y serai jamais qu'un écolier en cheveux blancs! Mon ami, en poésie, il n'y a pas de bon, de mauvais ou de médiocre. Un poème EST ou n'est pas. S'il n'est pas, c'est de l'ordure, de la fange, des détritus quelconques, n'importe quoi, rien du tout. S'il est, il est un chef-d'œuvre absolu, et il est par conséquent l'égal de tous les autres chefsd'œuvre. 'Aussi n'y a-t-il pas de bons et de mauvais poètes; il y a des poètes, voilà tout, et il me semble bien audacieux de dire que l'un d'eux est meilleur qu'un autre. La poésie étant miracle, don absolument surnaturel, où rien ne dépend de notre volonté, il se peut très bien qu'à un moment donné elle visite un homme, lui inspire une œuvre, et qu'elle ne le visite plus le lendemain de ce jour-là, ni même aucun autre jour de sa vie.
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En voulez-vous un exemple éclatant, fulgurant, aveuglant, contre lequel il n'y a rien à objecter? C'est Rouget de Llsle et La Marseillaisel Le jour où le jeune officier invente ou plutôt reçoit ce chant, libérateur, guerrier, irrésistible, qui emportera les armées, éclatera avec la force des ouragans et des tonnerres, et déchirera lescieux éblouis, comme une divinité casquée et cuirassée d''écailles, tenant en mainTépée sanglante, ce jour-là, si ces mots : le meilleur poète, signifiaient quelque chose, il aurait été évidemment le meilleur poète. Gomme il n'y a rien au delà et comme il n'y a rien de plus grand, contentons-nous de dire simplement qu'il a été poète* Mais après, l'a-t-il été le lendemain? L'avait-il été la veille? Hélas l mon ami, vous connaissez les chants de Rouget de L'isle, à propos desquels il convient de garder un pieux et respectueux silence.
Ne parlons que de ce qui existe, du poème digne d'être nommé ainsi. Eh bien! la science nous l'enseigne, tout miracle de vie est égal et semblable à un autre miracle de vie. N'est-il pas devenu enfantin et puéril de dire, parce que cela est trop évident, que pour attester la puissance créatrice un brin d'herbe vaut un chêne, comme un ciron est un aussi bel ouvrage qu'un éléphant? Une rose vaut-elle mieux qu'un tigre, et un crocodile est-il meilleur qu'un oiseau-mouche ? Qui a pu faire l'un a pu aussi faire l'auti^e, cela est bien certain ; l'autre n'est pas plus facile que l'un ; la vie est toujours au même degré étonnante, prodigieuse et divine, et c'est pourquoi, comme ils vivent aussi, un poème est l'égal d'un autre poème.
C'est ce que Boileau a voulu et n'a pas du tout su dire, lorsqu'il a écrit ce vers, détestable à tous les points de vue :
Un soanet sans défaut vaut seul un long poème.
Commençons d'abord par effacer cette cheville, le
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mot SEUL. Certes, les chevilles, il en faut, je le crois, et j'ai tenté de le démontrer; mais elles doivent concourir à l'effet général, bien loin de le détruire. Or ici le mot SEUL constitue un contresens et un non-sens. Il est trop clair que si un sonnet peut valoir un long* poème, il faut que cela soit à lui seul. Car pour atteindre ce résultat, s'il a besoin d'être accompagné de V Iliade , la proposition devient extraordinairement naïve. Malheureusement, le mot seul, mis là avec une si fâcheuse inadvertance, n'est pas le seul mot impropre qui dépare le vers de Boileau. Il aurait fallu écrire : Un sonnet parfaitement beau vaut un long poème; car la condition essentielle d'un poème est la beauté, que l'absence de défauts ne constitue en aucune manière. Un sonnet sans défaut, ce n'est absolument rien ; il en peut exister et il en existe de tels, qui sont bons, sans plus, à mettre au cabinet.
En cette affaire, après l'avoir prouvé tant de fois, Boileau prouve une fois de plus qu'on n'énonce pas toujours clairement, ni même exactement, ce que l'on conçoit très bien. En effet, il est malheureux qull n'ait pas su le dire mieux, mais il avait très bien conçu ou plutôt compris qu'il n'y a pas plus de choix à faire entre deux poèmes qu'entre deux êtres. Et pour entrer plus loin et plus audacieusement dans la vérité^ osons le dire, d'une manière absolue, il n'y a que des poèmes, et il n'y a pas de poètes; ou mieux, il n'y a que des poètes intermittents. Ils le sont à certains moments, quand le dieu entre violemment dans leurs âmes, et quand le dieu s'en va, ils ne sont plus poètes. A ce moment-là, comme on l'a dit, le bon Homère sommeille, et les autres ronflent.
Cependant, comme il faut continuer les poèmes commencés, achever la besogne attendue, et travailler quand on veut, le chanteur a créé en lui-même un poète artiste qui, à force d'adresse et d'amour, imite dans une certaine mesure le poète inspiré ; c'est celui-
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là qui a la charge d'adapter, de compléter, de faire les raccords. L'inspiré reçoit dans ses mains frémissantes les alouettes qui lui. tombent du ciel toutes rôties; mais s'il n'en tombe pas assez pour compléter un plat présentable, l'artiste, qui est bon cuisinier, va acheter au marché d'autres alouettes, les barde et les pare de son mieux, les cuit à point, et les dispose en bon ordre sur le plat, à côté des alouettes célestes. Pour quitter la métaphore, (car il n'est pas de si bonne compagnie qu'on ne quitte,) un poète, aussi complet que cela est humainement possible, doit posséder, d'une pa*t l'aptitude à subir l'inspiration, qui est le génie; d'autre part, l'agilité, l'adresse, la rapidité d'esprit, qui sont le talent. Mais il est bien rare que ces deux facultés existent à la fois chez le même poète, dans la mesure où il les lui faudrait pour produire des ouvrages parfaits. Les uns ont trop de talent et pas assez de génie, et vice versa. Mais comme rien n'est simple, comme toutes les monstruosités existent et doivent exister, voici ce qui arrive encore. C'est que certains poètes ne possèdent que du talent et n'ont aucune espèce de génie, et que d'autres ont seulement du génie, sans ombre de talent. Mais parfois, alors, le talent, par sa prodigieuse intensité, arrive au génie, tandis que le génie par son impeccable certitude, produit, même matériellement, des résultats identiques à ceux que donne le talent le plus accompli.
Allez donc chercher votre aiguille dans ces deux bottes de foin I Lamartine, lui, n'eut que du génie et rien de plus ; mais il en eut à un tel point qu'une fois possédé, brûlé, emporté par le dieu, il avait la vision de tout, la science universelle, toutes les perfections. Ame véritablement noyée et planant dans l'azur, quand l'Inspiration le saisissait aux cheveux, il était quelque chose de surhumain et d'inouï, un être de race divine. Les langues de feu étaient descendues sur lui ; il savait toutes les philosophies, toutes les histoires, tous les
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idiomes. Devenu inconsciemment et par l'absolu miracle un artiste parfait, il écrivait des strophes comme celle-là : Omi, VAnio murmure enco9*e.,., qui effaçaient en pureté et en variété de sons les douceurs virgiliennes. Alors, certes, si vous tenez à ce vocable, il était le meilleur poète; il était poète comme le frissonnement des astres, comme la profondeur triomphale et désolée de Tazur, comme le mélodieux sanglot désespéré de la mer. Mais par exemple, Tinspiration éteinte, le dieu parti, il écrivait des phrases contournées et obscures, il faisait rimer algue avec vague : il n'était plus qu'un temple vide. Sainte-Beuve a écrit : Lamartine ignorant y qui ne sait que son âme. Hélas I non, il ne savait pas cela non plus, et il n'avait nullement besoin de savoir quelque chose pour être ravi en extase au milieu des concerts des Anges, et pour nous en rapporter, vibrant encore, le délicieux et formidable écho.
Mais, mon ami, quels disciples auraiUl pu avoir et que leur aurait-il appris? Est-ce que la harpe éolienne peut nous donner un procédé pour résonner sous les caresses du vent? Est-ce que la plume envolée peut nous dire comme on s'y prend pour être roulé dans l'ouragan? Tout ce que Lamartine aurait pu nous enseigner, c'est que nous devons tenir notre ^me propre, nette et exempte de toute souillure, afin que la Muse daigne la visiter. Mais cela, nul ne l'ignore, parmi ceux qui sont aptes à se manifester poètes, au moment où ils seront touchés par la grâce. Le jugement, le sens critique sans lequel il n'y a pas d'artiste possible, grand ou petit, le divin Lamartine, hélas ! en manquait à ce point que dans Rabelais il voyait des ordures et rien de plus, et que (voyez ses leçons de littérature) il mettait La Fontaine à un rang très inférieur parmi les fabulistes I Et cela prouve-t-il quelque chose contre lui? Nullement. L'aigle n'est pas tenu à savoir faire sa toilette, comme le chat, et à bâtir des
demeures, comme le castor. Ravir des proies, les emporter sanglantes dans les nuées^ et par la fixité de son regard faire baisser les prunelles des astres, telle est sa fonction ; il serait inutile qu*il eût les qualités d^une femme de ménage.
Mon ami, non seulement il faut laisser aux professeurs de lycée la puérile méthode de classer le mérite par 1 , 2, 3, 4 ; mais eux-mêmes, ils devraient y renoncer, s'ils voulaient faire des hommes. Un devoir d'écolier n'est pas le septième ou le huitième ; il est bon ou il est mauvais. Barbier, lorsqu'il écrit La Curée; Musset, en ses poèmes qui ravivent les blessures de nos cœurs; Leconte de Lisle, lorsqu'il donne une éloquente et immortelle voix à la révolte de l'homme moderne; Baudelaire, quand sa noble et douloureuse plainte devient celle de tout un siècle ; et bien d'autres aussi, que je pourrais nommer fièrement, alors que la sincère Inspiration les possède, sont tour à tour ce que vous nommez : le meilleur poète. Quant à Viétor Hugo, puisque vous le passiez sous silence, je n'en ai pas parlé non plus; il saura bien se débrouiller tout seul.
Négligeons-le, j'y consens, et je me résume. 11 n'y a pas de meilleur poète ! il . n'y a qu'un meilleur cho> colat, qui est le chocolat Menier, à ce que disait monsieur Menier. Et encore, je n'en mettrais aucune main au feu, pas même la mienne.
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