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UN ACTEUR

A AUGUSTE VACQUERIB

Mon cher ami, le comédien Louis Monrose vient de mourir. S'il faut en croire une légende bizarre, dont les détails ont été mille fois racontés, et qui doit être vraie symboliquement, bien plutôt qu'au point de vue réel, monsieur Bardoux, avant de se décider à ne pas décorer ce professeur du Conservatoire, aurait eu d'abord ridée de le décorer. Que la chose soit ou non vraie, le second parti auquel il s'est arrêté était le bon. Non pas que la croix de la Légion d'Honneur eût été déplacée sur la poitrine de Louis Monrose, non plus que sur celle d'aucun des sociétaires de la Comédie-Française. Mais il avait obtenu sur la terre une récompense de ses efforts inouïe, absolue, suprême, auprès de laquelle tout le reste n'est rien.

Il posséda cet honneur, qui suivra Malibran à travers les âges et que n'a pas eu Rachel, cet immense honneur que son nom fût entré (et mis a la rime I) dans les vers d'un poète dont l'œuvre est indestructible. C'était, mon ami, — nul ne doit mieux s'en souvenir que vous, — dans le prologue écrit par Théophile Gautier pour le Falstaff' que, tout jeune homme^ presque

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enfant encore, vous avez fait jouer à l'Odéon, en compagnie de Paul Meurice :

Sous cet habit rayé de satin jauae et rose,

Tel que vous me voyez, je suis Louis Monrose...

-Et voilà un homme immortel, aussi irrévocablement immortel qu'Acliille aux pieds légers, ou Hélène aux beaux cheveux, reine de Sparte. Il se peut que Paris soit détruit lors de la future invasion des Japonais ; et qu'une brise légère caresse les champs de riz et de maïs, à la place même où les omnibus à trois chevaux écrasent aujourd'hui les piétons, sur le boulevard des Italiens. Alors peulrôtre Notre-Dame et TArc de Triomphe seront devenus des tas de cailloux, et avec le bronze de la colonne Vendôme on aura fondu des vases élégants et de pensives idoles, et au milieu de la Seine, qui coulera librement entre des rives bordées de fleurs roses, nageront de petits canards au plumage singulier et de longues files de cygnes noirs, et Paris évanoui ne sera plus qu'une hypothèse pour les archéologues. Cependant, éclatants et jeunes comme au premier jour, les vers de Théophile Gautier seront toujours réimprimés tant que Tart de Tlmprimerie existera; et même si cet art se perdait, ils existeraient toujours, persistant dans les mémoires et voltigeant sur les bouches des hommes.

Car, mojû ami, le poêle est comme le tiers-état ; il commence par n'être rien, et il finit par être tout. Le nom d'un homme emplit les journaux ; il retentit avec le bruyant éclat de cent mille fanfares, répercutées par des échos sonores, et vous vous figurez que ce nom ne saurait périr. Mais quelques années se passent; vous cherchez les feuilles envolées qui le célébraient; où sont-elles? Au contraire, ce que le poète (j'entends un Gautier) a écrit, est écrit ; et la toute-puissante Chimie ne l'effacerait pas avec ses plus terribles acides. Et

jusqu'à la consommation des siècles, parce que le poète l'a voulu, on connaîtra le nom du comédien Louis Monrose.

— « Mais, me dira-t-on, vous êtes orfèvre, monsieur Chose! » Oui, mon ami, je ne m*en cache pas, jusque dans les moelles, et depuis la plante des pieds jusqu'au bout des ongles, je suis orfèvre, forgeron de l'or et forgeron de l'argent, comme disent les Anglais, en deux beaux mots composés, dont, par malheur, les équivalents n'existent pas chez nous. Je sais bien, et on n'a pas besoin de me le dire, que je suis un humble^ un infime, un tout petit orfèvre, et nul ne serait assez cruel pour me juger aussi sévèrement que je me juge moi-même. Mais quand,, échevelé et les bras nus, votre maître et le mien, le formidable Hèphaistos, forgeron de tous les ors, travaille dans sa forge embrasée et frappe à coups redoublés de son marteau, souvent caché dans un coin sombre, je regarde comme il s'y prend, et parce que je comprends un tout petit peu ce qu'il fait, je me sens plus fier que si j'étais un conducteur d'hommes coiffé de lauriers, et paradant sur un cheval cabré, en habit de général romain.

Donc Louis Monrose est à jamais sauvé de l'oubli, qui dévore tout ; mais quand même il n'en eût pas été ainsi, la vie de cet acteur vraiment extraordinaire serait encore un des plus profitables sujets d'étude qu'on puisse se proposer. Il faudrait dire les vies, car il eut deux existences parfaitement distinctes. 11 a été deux êtres, le Louis Monrose de l'Odéon et le Louis Monrose de la Comédie-Française, aussi différents l'un de l'autre que Roméo au teint de lys et le noir Othello. A l'Odéon, il avait le diable au corps, dans les yeux, sur les lèvres, partout; c'était un casse-cou, un turbulent, un fantaisiste. Il ne cherchait que plaie et bosse ; il était lui-même la bosse et la plaie; et il prenait deux lances au lieu d'une, pour pouvoir guerroyer à la fois contre deux moulins.

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La Rime 1 il Tadorait follement, rageusement, éperdûment ; il ne se lassait pas de la caresser avec frénésie, et de baiser jusqu'au sang ses lèvres jumelles. Certes, vous vous en souvenez, quel admirable acteur il fut pour vos fantaisies de jeunesse ! Quel feu, quelle verve, quelle folie il mettait au service de votre Falstaff et comme il était charmant dans Le Capitaine Paroles! Au couplet final, lorsqu'il disait avec fatuité aux dames de la salle : J'entends, Voils aimez mieux que je reste garçon, c'était comique comme AAial, et c'était lyrique, et sur la lèvre de cet acteur qui rappelait son père endiablé, le vers chantait et murmurait comme un ruisseau d'argent sur un lit de cailloux.

Cependant, porté par le prodigieux succès de la comédie de Camille Doucet, Le Baron de Lafleur ou les derniers valets, jouée à l'Odéon plus de cent cinquante fois de suite, il entra un jour à la Comédie-Française, et alors il fut en une minute radicalement changé du tout au tout, comme ces maris de la farce gauloise, que là leurs femmes font refondre à nouveau par le fondeur de vieux cuivre. Certes, dans la maison de Molière il eut, comme tout le monde, du talent, mais un talent peut-être un peu sérieux pour moi ; ses yeux étaient devenus tristes, et tant qu'il vécut, restèrent tristes. Quant à sa fant^iisie et à sa bonne humeur, elles s'étaient envolées, comme des oiseaux aux approches de l'hiver, et dès lors il sembla aimer la Rime tranquillement, comme on aime une femme.légitime, qu'on n'a pas épousée par amour.

En vertu de quelle genèse fut enfanté le Louis Monrose de la Comédie-Française, je l'ignore et je veux l'ignorer ; mais je sais très bien comment le Louis Mon- Tose de l'Odéon avait pu éclore, pareil à une sauvage fleur écarlate. Le Second Théâtre-Français était alors dirigé par un écrivain extrêmement spirituel, nommé Auguste Lireux. Avant de saisir ce qu'on nomme le sceptre, je ne sais pas pourquoi, il ne s'était guère mêlé

de théâtre, quoiqu'il eût rédigé la Revue et Gazette des Théâtres, et il avait surtout éparpillé et gaspillé les perles de son esprit, comme un Aladin qui peut se ruiner tous les jours sans s'appauvrir. Le public des chemins de fer n'existait pas ; les théâtres littéraires ne faisaient pas encore des recettes de huit mille francs; autant valait s'en donner à cœur joie, et faire de Tart. Auguste Lireux avait une scène et des acteurs ; il les livrait aux poètes, en leur disant : « Faites-en ce que vous voudrez, débrouiUez-vftus I » et après leur avoir donné tout cela, ses décors, son matériel -r- peut-être un peu immatériel ! — il les laissait tranquilles.

C'est le meilleur moyen pour avoir des chefs-d'œuvre; la preuve, c'est qu'il en eut, et beaucoup. En généra], du matin au soir un directeur ne quitte pas l'avant- scène, sue d'ahan, travaille comme quatre hommes et un caporal, fait recommencer même ce qui n'a pas été commencé, taille, coupe, rogne, fait des reprises dans la pourpre, enseigne la cordonnerie an cordonnier, la rime au rimeur, et l'art de la prose à.. George Sand. Eh bien ! il ne peut savoir à quel point il avancerait ses affaires, s'il laissait le régisseur faire de la mise en scène, le poète dire ce qu'il a à dire, les comédiens se livrer à leur propre génie, et s'il s'en allait tranquillement pêcher dans les rivières et dans les ruisseaux d'eau vive, comme mon excellent ami Armand Silvestre.

Lireux était un casse -cou, et ce croquemitaine si redouté dans les théâtres, le génie, ne T-effrayait pas. On voulait lui amener Galdéron , Lope de Yéga, Sophocle, Aristophane, il voulait bien, et il n'était pas même épouvanté par l'invasion du féroce Shakespeare. Il n'avait pas peur de Dumas, ni de Gozlan, ni de Balzac ; l

il n'avait peur de rien. Ses poètes lui apportaient des '

vers ruisselants de lumière, éblouissants d'or, embrasés de pierreries; il ne leur disait pas : (Éteignez çal » Il ne trouvait pas que les rimeurs avaient jeté dans leur

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s ouvrage trop d*arabesques et de gemmes brillantes, et ^ il leur aurait bien plutôt conseillé d'en remettre! \ Son comique, Louis Monrose était fou de jeunesse, de joie, de curiosité, d'inspiration, d'amour; il s'envolait comme un papillon ivre; il se cognait le nez contre ^^^les frises et contre les étoiles; il emportait les hommes et les femmes qui jouaient avec lui dans un orage, dans un tourbillon de démence et de génie, et il mettait littéralement le feu aux planches de la scène. Et alors, loin de le calmer, son directeur Lireux l'aurait plutôt rejeté de ses propres mains dans la fournaise. Il aimait ces comédiens enflammés par tous les bouts, et qui brûlent comme des allumettes. Tel était cet étonnant Louis Monrose de l'Odéon, que le ministre ne pouvait pas décorer, puisqu'il ne l'a pas connu, et que le sage Gautier, le maître impeccable et doux, qui ne faisait rien à la légère, a eu raison de rendre immortel.

Et tandis que je vous parle de cet Odéon des temps évanouis, ce n'est pas sans attendrissement, mon ami, gue je resonge à ces œuvres de Paul Meurice et de vous qui ont enchanté ma jeunesse, Falstaff, Le Capitaine Paroles, et VAntigone traduite de Sophocle, avec les chœurs de Mendelssohn! Certes, votre merveilleux Tragaldabas et les œuvres accomplies de votre âge viril. Les Funérailles de l'Honneur, Jean Baudry, Le Fils y Les Miettes de l'Histoire ne me font pas regretter ces premiers et si heureux essais, et si cela dépendait de moi, je ne changerais rien dans la belle carrière que vous avez parcourue. Et en vous, ce n'est pas le journaliste qui m'étonne le moins, car vous traitez les questions politiques avec autant d'esprit que de clarté, et chose admirable à dire, non pas dans un langage spécial et professionnel, mais tout simplement, en français I

Mais enfin, permettez-moi d'être moins modeste pour vous que vous ne l'êtes vous-même, j'aurais voulu retrouver, dans vos œuvres réunies, ces comédies de

jeunesse que vous avez dédaigné d'y mettre. Quand vous les avez imaginées, vous n'étiez peut-être pas encore le grand écrivain que vous êtes devenu depuis ; mais, poète, on Test en naissant, ou on ne l'est jamais. Aujourd'hui, vous savez diriger le Pégase et l'emmener où vous voulez ; alors, vous vous laissiez emporter par lui dans sa course vertigineuse, à travers les paysages inexplorés, et celui qui fut alors votre écuyer fidèle, le Louis Monrose de l'Odéon vous suivait avec une folle bravoure, au risque de se casser le cou. Vous mon ami, vous n'avez besoin de personne pour sauver votre nom de l'oubli ; vos vers y suffisent, et d'ailleurs le Maître des maîtres l'a inscrit dans ses poèmes divins. Mais grâce à Théophile Gautier, celui qui vous a bien servi ne doit pas mourir non plus, et l'avenir le verra, non pas sous les traits de l'éminent professeur qu'il fut, vieillard bienveillant et ironique aux rides spirituelles, mais avec la figure d'un jeune Mézzetin endiablé, sous cet habit rayé de satin jaune et rose!

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