A GUSTAVE RIV^T
Mon cher poète, (car votre mandat de député ne saurait vous enlever cette qualité indélébile!) si nous n'arrivons pas à résoudre les menaçants et douloureux problèmes qui nous jettent leur interrogation formidable, c'est d'abord et surtout parce que l'absurde Politique nous défend d'avoir raison avec ceux qui ne sont pas de notre parti. Mais c'est aussi parce que personne n'ose et ne veut contempler la Vérité toute nue, ni même habillée I II est si doux de se figurer que le mal n'existe pas, pour n'avoir pas à y remédier, et de dormir sur les deux oreilles, — alternativement sans doute, car envisagé autrement, ce trope devient inexplicable.
Législateurs, philosophes, écrivains, gens du monde, toute l'humanité civilisée se laisse bercer et lentement dévorer par une immense hypocrisie, qiii n'est ni la pudeur, ni le respect de soi, et qui consiste à faire semblant de croire que les choses sont autrement qu'elles ne sont. Et pourquoi faire ce semblant? Mais tout bonnement pour être tranquille, pour éviter les spectacles attristants, pour être excusé de ne pas panser les plaies, puisqu'on ne les voit pas. Après moi la fin du monde! ce
moi horrible d'un roi s'est embourgeoisé et même démocratisé. Ignorer est si coçamodel Tout le monde ressemble plus ou moins à ce scepttique et charmant compositeur Auber, à qui on annonça un jour que dans le mur de son salon, près du corps de cheminée, des poutçes avaient plusieurs fois pris feu et brûlé lentement.
L'aimable auteur de La Muette déclara nettement que c'était faux, que les poutres ne brûlaient jamais, et voulut qu'on le laissât tranquille. Au fond, il savait très bien que les poutres avaient brûlé en effet, et que peut-être elles brûlaient encore; mais il n'avait pas d'enfants, il espérait mourir avant qu'une catastrophe éclatât, et son espoir fut réalisé. Beaucoup de gens, qui raisonnent comme lui, ont des enfants ; mais ils font comme s'ils n'en avaient pas. Car pour faire réparer la cheminée, il faudrait consentir à déranger ses pieds commodément posés sur les chenets, et à ôter ses pantoufles. Et l'amour des pantoufles est devenu une passion aussi ardente que le fut jadis l'amour de la patrie, et seul peut-être il pourrait inspirer une nouvelle Marseillaise.
Ah! mon cher poète, ôtons nos pantoufles, chaussons les souliers aux. semelles épaisses avec lesquels on peut marcher dans la boue comme dans la terre labourée, et si c'est pour quelque chose d'utile, ne craignons pas d'entrer dans- le cloaque ! Votre proposition de permettre la recherche de la paternité, permettezmoi de vous le dire, circonscrit, restreint et présente comme toute petite, une difficulté qui est vaste comme la vaste mer. D'abord vous savez bien que vous avez contre vous l'expérience et la science. Voulez-vous que nous parlions sans euphémismes? Une femme qui a appartenu à plus d'un homme dans une période de temps, ne sait pas du tout quel est le père de son enfant, et ceux qui l'ont possédée n'en savent pas plus qu'elle. Vous parlez sans doute pour la femme qui s'est
donnée à un homme unique? A là bonne heure; mais comment s'en assurer? C'est proprement la bouteille à Tèncre.
Vous invoqaea les preuves^écrites ! Mais parce qu'une chose est écrite, il ne s'ensuit pas du tout qu'elle soit vraie. Un écrit prouve tout au plus que Fhomme qui a écrit s'est cru le père de l'enfant, ou a voulu faire" croire qu'il l'était; mais ne prouve pas qu'il le soit. Nous avons sous la main quelque chose de positif, de réel, d'évident, qui ne nous échappera pas ; c'est la femme abandonnée à secourir; c'est l'enfant à élever, à protéger, à instruire, à sauver de la misère ; occuponsnous de cela, qui est le devoir absolu, au lieu de perdre notre temps, et de courir après un père chimérique. D'ailleurs, ce père, voulez-vous que je vous dise ma pensée entière? 11 n'est pas du tout nécessaire de le chercher. Et pourquoi? parce que nous le connaissons parfaitement. Ne vous récriez pas ! Ce père, mon cher poète, c'est moi, c'est vous, c'est tous nos amis et tous nos ennemis; c'est tous les hommes vénérables, comblés d'honneurs et entourés de respects ; et les honnêtes gens, et les autres gens, en un mot tous ceux qui, n'étant pas encore mariés, se sont exposés à être pères, et ont fait tout ce qu'il fallait pour cela. Et qui donc aurait l'effronterie de dire : L'homme qui a commis ce crime, ce n'est pas moil
Certes, nous avons tous fait ce mal, et c'est pourquoi la réparation est due par nous tous, solidairement. Oui, les auteurs du mal, les voilà, c'est tous les hommes qui ont effeuillé une marguerite ailleurs que devant l'écharpe de monsieur le maire. Et leurs complices, c'est toutes les honnêtes femmes et toutes les bonnes mères. En effet, peut-être avec raison, pas une d'entre elles ne consent à ce que son fils se marie avant d'être au milieu de sa carrière, d'avoir une position faite, et d'avoir économisé de quoi acheter des culottes aux enfants légitimes qu'il aura ; c'est-à-dire ; avant l'âge de
trente ans, au moins. Mais comment la mère penset-elle que son fils se gouvernera de seize à trente ans? Pense-t-elle qu'il vivra chaste, et pareil à un lys dans le vallon sauvage ? Allons donc! la plus honnête mère serait profondément humiliée, si elle supposait à son fils une vertu de cet acabit ; et d'ailleurs, la Physiologie, qui tranche dans le vif, nous affirme qu'elle est impossible.
La société, dans son expression officielle, feint de croire, je le sais bien, que d'immenses collections d'hommes, les soldats sous les drapeaux, les prisonniers dans les prisons, les grands jeunes gens dans les écoles vivent chastes. Mais aussi, elle sait bien que ce n'est pas vrai, qu'elle ment de propos délibéré, et comme une arracheuse de dents. Elle sait bien, et qui l'ignore? que la prétendue chasteté dont elle admet la commode hypothèse se traduit par des désordres dont elle serait épouvantée, si elle osait les regarder en face. Cacher sa tête, comme l'autruche, n'a jamais été le moyen de remédier à un danger, et cependant c'est le parti choisi par elle, c'est-à-dire par nous tous.
Il est puéril de dire que beaucoup d'hommes, (notamment tous jusqu'à un certain âge, et beaucoup d'autres plus tard encore,) désirent ^et même obtiennent ïœuvre de chah*, en dehors du mariage. Il y a donc nécessairement beaucoup de femmes séduites, abandonnées, quittées, beaucoup d'autres femmes devenues éclectiques, beaucoup d'enfants sans père, et dont le père ne sait pas qu'il l'est. Et vous vous amusez à chercher ces pères, comme des aiguilles dans un grenièr^à foin I Je mets que vous en trouviez un, deux, trois, dix, cent; ce sera justement comme si vous aviez capturé vingt ou cent des insectes qui forment l'effrayant phylloxéra. Non, le problème se dresse, bien autrement cruel, et sous la figure d'un invincible dilemme : Toi, société, ou oblige tes enfants à se marier dès qu'ils ont atteint l'âge d'homme et à être fidèles à leurs femmes; ou,
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comme une personne civile, tu dois être responsable, au point de vue pécuniaire, comme au point de vue moral, des fautes que l'amour, (j'emploie ce vocable par euphémisme,) leur aura fait commettre.
Une idée anglaise, américaine, mais très peu française, parce qu'elle est peu claire et peu scientifique, veut que la mère abandonnée réclame un dédommagement monnoyé au père anonyme; mais encore faudraitil connaître spécialement ce père anonyme l Nous retombons dans la même difficulté; c'est le serpent qui se mord la queue, et tout serait facile si on pouvait mettre un grain de sel sur la queue du moineau qu'on veut attraper; le malheur, c'est qu'on ne peut jamais.
Emile de Girardin, cet agile et subtil esprit, qui eut le tort d'inventer trop souvent la poudre, avait imaginé une panacée contre l'abandon des mères. Son article, quand je le lus, me rappela une bizarre historiette, dont le héros fut un de mes amis. Cet ami, artiste exquis, subtil, inassouvi, délicat jusqu'à la névrose, pensait qu'en dépit de Galidasa, d'Homère, d'Eschyle, dePindare, de Dante, de Shakespeare, la poésie en est encore au bégaiement. Il rêvait une poésie plus perfectionnée, plus immatérielle, plus idéale que celle qui existe, plus caressante et féminine, et qui, au lieu de produire l'émotion en animant des paysages, en dramatisant des faits et des caractères héroïques, l'éveillerait moins brutalement, par des harmonies, par des rappels, par des concordances.de sons, par d'habiles dissonances, qui par le chemin des nerfs chatouillés, ravis et surexcités, s'en iraient directement jusqu'à l'âme. — « Mais, monsieur, lui dit un harpiste, qui patiemment l'avait écouté développer son système, l'art inconnu que vous cherchez est trouvé depuis longtemps et florissait au temps d'Orphée, roi deThrace : il se nomme... la Musique !»
Telle, et très semblable à celle-là, fut Tillusion d'Eniile de Girardin, lorsqu'il crut avoir trouvé une sois
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lution au problème qui nous occupe. Dans sa pensée, toute femme ou jeune fille qui s'expose à devenir mère, devait s'assurer des sentiments de celui qui par la même occasion s'expose à devenir père, en exigeant de lui, sous forme d'argent mon noyé, ou d'actions dans une bonne entreprise, ou de titres au porteur, une caution préalable. Eh bien! j'en suis fâché pour sa mémoire, mais l'idée n'est pas si neuve et originale qu'il se la figurait. Il y a tout un immense peuple de femmes qui, par une habitude continue, s'exposent plusieurs fois par jour et plusieurs fois par nuit à devenir mères, et qui, sans doute dans l'hypothèse où elles le deviendraient, exigent de tous ceux qui désirent leur parler d'amour, une caution régulièrement fixée à une somme uniforme. Les unes sont errantes et vont au-devant des pères possibles qui pourraient venir; les autres sont cloîtrées, mènent une vie conventuelle, et attendent patiemment les pères futurs qui viendront, emmitouflés dans un cache-nez, et se cachant, honteux par avance de n'apporter qu'une dot minime aux enfants hypothétiques et douteux qu'ils pourront avoir.
Cette manière d'être est connue et cla&sée depuis le commencement du monde, et remonte aux âges les plus reculés; elle constitue une profession spéciale, et la profession, aussi bien que celles qui l'exercent, ont leur nom particulier dans tous les idiomes. Et puisque nous parlons, mon cher poète, de ces malheureuses, pour qui notre Maître a toujours exprimé la pitié la plus attendrie, ne croyez pas que je les méprise! Et non seulement je ne les méprise pas, mais, en mon âme et conscience, je crois que personne au monde n'a le droit de les mépriser. Car elles sont nous-mêmes ot notre propre substance, ayant été créées par nos vices, par nos appétits, par nos désirs impérieux, dont ellôs sont la figure matérielle et vivante!
Et ne nous abusons pas ! chez les dévots pour qui
c'est un crime de se nourrir de viande à certains jours, on incrimine avec raison ceux qui mangent le gigot rôti, et non jamais le gigot lui-môme. Car imaginez, par exemple, un pays où tout le monde serait assez religieux pour faire strictement maigre, il est plus que certain que personne n'aurait Vidée d y faire rôtir un gigot, destiné à n'être mangé par personne. Et on peut croire aussi que, livré à sa propre inspiration, le gigot n'aurait jamais Tidée de se parer, de se mortifier, de se mettre à la broche, de se faire cuire devant un feu clair, et de se servir lui-même sur un plat. Le rôti suppose^ par cela seul qu'il existe, un cuisinier et des convives. Chez nous, chez les autres et partout, il y a beaucoup de carnassiers et de cannibales.- Et en feignant do Tignorer, nous faisons de la bouillie, non pour les chats^ mais pour les tigres, oubliant volontairement que les tigres se nourrissent non de farine délayée dans du lait, mais de chairs sanglantes!
Oui, j'en ai pitié de ces misérables êtres qui seraient des femmes, si la société était ce qu'elle fait semblant d'être ; et quand même on leur aurait jeté toutes les pierres, et s'il restait seulement une toute petite pierre grosse comme une puce, je ne la leur jetterais pas, et je ne me crois pas le droit de cracher dans le ruisseau qui nous a tous désaltérés. Et les honnêtes femmes, les mères réelles, dont je vous parlais tout à l'heure, et qui, avec raison peut-être, ne veulent pas que leurs fils se- marient avant l'âge de trente ans, ne doivent aussi jeter nul caillou, si petit qu'il soit, aux pauvres cautionnées à la façon de Girardin. Car si ces victimes ambulatoires n'existaient pas, voici ce qui arriverait. Lorsque, causant du Grand-Prix, de la comédie nouvelle écrite" par un homme du monde, et des plus récents chiffons, et du dernier roman délicieusement vertueux, les honnêtes dames offriraient à leurs amies le thé de cinq heures, leurs grands fils paraîtraient sans être attendus et emporteraient ces amies, comme les ban-
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dits de Romulus emportèrent les femmes sabines, ou comme Thésée, roi d'Athènes, enleva Hélène, âgée de dix ans, tandis qu'elle dansait dans le temple de la déesse Artémis.
— « Mais enfin, me dira-t-on, qu'est-ce que vous voulez? » — Ohl bien peu de chose. Je désire que la société accorde ses agissements avec son idéal de vertu, ou qu'elle change cet idéal, si elle n'a pas la force et la bravoure d'y conformer ses mœurs. Mais, mon cher poète, la recherche de la paternité! Si l'on adoptait votre proposition, monsieur Camescasse serait logique en ordonnant à chaque agent de police de saisir au collet le premier passant venu, et de lui crier, avec la solennité de la Justice poursuivant le Crime :
— « Je vous arrête, parce que c'est vous qui êtes le père ! »