‹ Lettres chimériquesChapitre 5 sur 23 · A ARMAND D*ARTOIS · texte numérisé non relu

A ARMAND D*ARTOIS

Mon cher ami, c'est dans la Nièvre, en pleine campagne, entre un petit bois où il y a des chênes de cent ans et une prairie ombragée de peupliers où serpente une rivière murmurante, que j'ai appris par les journaux l'incident Corot-Trouillebert. Le hasard avait voulu que je n'eusse jamais vu de tableaux de M. Trouillebert; j'arrivais donc tout neuf, et sans prévention possible, dans cette historiette qui me semble digne de susciter en nous d'utiles réflexions. Je n'ai pas besoin de vous le dire, à vous qui doublement écrivain dramatique, par droit de naissance et par droit de conquêtes, êtes habitué à aller droit au but, à marcher vers l'événement, l'intérêt de ce petit drame n'est pas du tout dans la fausse signature Corot appliquée sur le tableau de M. Trouillebert.

Cette manœuvre frauduleuse, dont ^artiste est non seulement innocent mille fois, mais cruellement victime, et contre laquelle il invoque avec raison la répression de la justice, en réclamant orgueilleusement le droit de revendiquer son œuvre; cette fourberie, cette substitution audacieuse, cette farce de Scapin ou de fumiste, est un attrape-connaisseur, un guet-apens, un

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épisode parmi cent autres, dans la guerre de sauvages civilisés que se font les amateurs, les spéculateurs et les marchands de tableaux, et à ces divers titres, n*a pas le droit de nous occuper une minute.

Mais il y a dans l'affaire un point bien autrement poignant, intéressant, et humain, et dramatique. Ce point, le voici. C'est que, des aveux mêmes de M. Trouillebert, il résulte qu'il peint, sans l'avoir voulu, et même ne le voulant pas, des tableaux qui peuvent être pris pour des Corot par des marchands et par des amateurs, à qui l'œuvre de Corot est parfaitement connue, et même familière. Un de nos plus spirituels confrères s'est égayé aux dépens de cette production inconsciente, qu'il nomme une maladie. C'est une maladie en effet; mais le peintre n'est pas ici le seul malade, et s'il se porte mal, ceux qui prennent sa peinture pour ce qu'elle n'est pas ne se portent pas bien. Nous avons devant nous tout un groupe de gens sérieusement atteints; eh bien! pardonnez-moi cet orgueil, je crois qu'il est inutile de provoquer une consultation, de déranger les gros bonnets de la Faculté, de recourir aux piqûres de morphine, et même de demander à l'illustre docteur Charcot quelle part dans tout cela doit être faite à la sempiternelle, à l'inévitable névrose.

J'ai la prétention de pouvoir, à moi seul, guérir ces malades, de leur apporter le diagnostic, la médication à suivre, et même de leur indiquer l'alimentation, progressivement substantielle, grâce à laquelle ils recouvreront bientôt leurs forces. Commençons tout de suite par le sujet le plus intéressant, je veux dire par M. Trouillebert. Quant à lui, son cas est bien simple. S'il peint des Corot sans le vouloir, cela tient uniquement à ceci qu'Un a pas assez imité Corot, Et le remède absolu, héroïque, efficace à sa maladie, c'est d'imiter davantage Corot.

Vous me connaissez trop, mon ami, pour m'accuser de vouloir vous étonner en disant le contraire de ce

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qui est vrai/et en affirmant que le corbeau est blanc, ou que la neige est noire. Si je prétendais exciter la surprise par des moyens empiriques, je ne me contenterais pas de ces jeux trop faciles, et je me donnerais au moins la peine de dire que le corbeau est vertpomme, et la neige écarlate. Mais non, je dédaigne ces simples tours de force et de faiblesse; je parle sérieusement, sincèrement, et je m'explique, en promulguant cet AXIOME, qui doit être pris au pied de la lettre : « Imiter un peu les œuvres du génie, c'est les copier et les reproduire; imiter beaucoup et à fond les œuvres du génie, c'est être soi-même et devenir original. »

Et rien de plus facile à comprendre! car il ne faut pas confondre la saine, l'utile, la fortifiante imitation, avec la singerie. Si grand qu'il soit, tout artiste, tout créateur, Michel-Ange ou Rubens, ou Rembrandt, et à plus forte raison Corot, a ses redites, ses habitudes de pinceau, ses tics, et tout cela n'est pas plus son génie qu'une verrue n'est un visage. Étudiez et imitez superficiellement le maître, et c'est cela que vous reproduirez; mais si vous le regardez mieux, si vous entrez plus avant dans son travail, vous verrez que ces vétilles, ce n'est pas lui-même.

Passé cela, pour lutter corps à corps avec la nature, pour saisir l'effet, l'impression subtile, délicate, fugitive, il oublie volontairement le métier qu'il sait à fond, et répudie tout ce qui est procédé et formule. Gomme la nature est infinie, diverse, éternellement variable, inattendue et déconcertante, il comprend, lui l'artiste, qu'il doit, à mesure qu'elle se transforme et se dérobe, imaginer à chaque minute et créer de nouveaux moyens d'expression. Il devient le créateur, le poète, qui n'a pas de métier et ne veut pas en avoir. Ce que lui suggère la création vivante, ce qui se passe dans son âme, les émotions qui s'y succèdent avec une rapidité vertigineuse, il veut les fixer, s'en emparer,

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les peindre par des moyens qui n'existaient pas une minute auparavant, et que nulle expérience n'enseigne. A ce moment-là, il n'est plus le bon ouvrier, il est le dieu, le titan dérobant la flamme. Si alors vous Timitez, vous ferez comme lui, vous inventerez votre peinture à mesure que la nature invente son spectacle, obstiné, forcément sincère, extasié jusqu'à mourir; et comme vous êtes Trouillebert et non pas Corot, en l'imitant ainsi, vous ferez non du Corot, mais du Trouillebert.

Ah! lui surtout, ce grand Corot, de quelles flammes, de quelles ardeurs ne f\it-il pas dévoré ! Je me souviens de l'avoir vu pendant six semaines lutter, batailler, s'acharner sur un petit morceau de source endormie au fond d'un bois, éclairée par les vagues reflets du soleil couchant, et qui sur la toile ne tenait guère plus de place qu'une pièce de quarante sous. Ce petit morceau il l'avait peint, effacé, gratté à vingt reprises, et chaque fois ses amis criaient au chef-d'œuvre; mais luî, il secouait sa bonne tête spirituelle et narquoise sous le bonnet de coton à raies roses. Eh! oui, c'étaient bien des chefs-d'œuvre, mais non celui qu'il voulait; ce n'était pas l'impression qui, tremblante .et frémissante, avait habité son âme ; et pour donner un à peu près, il aimait autant et mieux rien du tout. C'est ce Corot-là qu'il faut imiter.

Et tous les génies, au moment oh ils sont euxmêmes, Ft dans la sofnbre nuit jettent les pieds du faune f Imitons, certes! mais comme des artistes dévorés d'amour, déchirés par l'amour du beau, et non comme un singe qui se met sur la tête un chapeau de général, et après se gratte la cuisse. Toute sa vie, Wattéau a imité Rubens, et Delacroix a imité Goya, mais avec furie, avec passion, avec la soif du vrai et de l'idéal, enfin comme peuvent imiter un Watteau et un Delacroix! Mon ami, très souvent de jeunes poètes, s'imaginant que, parce que je suis très vieux déjà, je dois

en savoir plus qu'eux, ce qui n'est pas une conséquence rigoureuse, me font l'honneur de venir nie consulter sur leurs premiers essais. Presque toujours, en dépliant son petit papier, le rimeurlmberbe commence par me dire :

— a On me reproche, monsieur, de trop imiter Victor Hugo. »

Et moi je ne manque jamais de lui répondre, avant d'avoir entendu un seul mot de son poème :

— « Mon cher enfant on vous trompe. Soyez assuré que non seulement vous n'imitez pas trop Victor Hugo, mais que vous ne l'imitez pas assez, et que même vous ne l'imitez pas du tout! »

Ils en parient bien à leur aise! Imiter Victor Hugo! Quel Victor Hugo? Mais ce Maître des maîtres va sans cesse loin, au delà, plus avant, toujours transformé en restant le même, trouvant pour chaque poème et pour chaque fragment de poème un art nouveau, que personne n'avait connu auparavant, pas même lui. Autant vouloir suivre, en se promenant la canne à la main, un oiseau fulgurant, qui s'envole, en déchirant la nuée terrifiée. Vous le cherchez ici? il est là-bas, au loin, si loin, si loin que vous ne l'apercevez plus, par delà les horizons et les espaces, rapide comme la pensée et comme la lumière. En même temps qu'un créateur d'idées, il est un perpétuel créateur de formes; ou plutôt, idées et formes, tout chez lui naît en même temps ; et le propre de son génie c'est d'être varié et inattendu comme la nature, insondable et profond comme l'âme humaine, et toujours éclairé par ce qu'il y a au delà de la vie terrestre.

Dans ce siècle, où forcément tout a subi l'influence du plus grand des poètes français, ceux d'entre les rimeurs qui sont arrivés à l'imiter passablement, sont déjà eux-mêmes de grands poètes, dont la première récompense est de ne plus ressembler à leur maître, et comme lui, de n'avoir ni métier, ni système, ni for-

mules, et de ne connaître qu'une loi : la nécessité d'être sincère. Pour ces prétendues imitations de Victor Hugo, que nous lisons quotidiennement et à propos desquelles les gobe-mouches s'écrient : « Oh! comme c'est bien du Victor Hugo! » vous savez, mon ami^ comme de telles niaiseries nous font sourire. Elles ne sont ni rhythmées, ni rimées, bien entendu; car si leurs auteurs savaient rimer, ils connaîtraient des milliers de mots, feraient résonner un clavier immense, et écriraient des poèmes durables que les apprentis tenteraient d'imiter.

Imiter Napoléon, par exemple, ce n'est pas écrire à la lueur d'un chandelier à abat-jour, croiser ses rnains derrière son dos, et prendre du tabac dans la poche de son gilet; c'est, comme il le faisait lui-même lorsqu'il imitait Alexandre et César, tenir tête à vingt peuples, gagner des batailles, entrer dans les capitales, créer et destituer des rois, et refaire, au gré de sa fantaisie, la figure du monde. Et voilà ce qui a le droit de s'appeler : imitation ! Aussi a-t-on pu dire de beaucoup de généraux modernes qu'ils n'imitent pas assez Alexandre de Macédoine; et plût à Dieu que nous ayons eu, pendant l'Année Terrible, un conducteur d'hommes qui aurait su imiter à s'y méprendre cet ancien conquérant de l'Inde î Et j'en reviens à mon dire, c'est qu'on n'imite pas assez,- et pas assez profondément, le génie.

Mais Corot était-il un homme de génie? Assurément, et dans toute l'acception du terme , car c'est en art surtout qu'il n'y a pas de hasard. L'atmosphère créée sur une toile, des arbres simplifiés comme ils nous apparaissent, et où cependant chaque feuille tressaille ei frémit doucement, remuée par la brise ; des ciels vastes, doux, transparents^et profonds; l'impression de la vie, de la respiration, de l'être mêlé au frissonnement des choses ; l'extase religieuse des noires forêts où bondissent les Nymphes dansantes; le calme du village ami, bercé par les frondaisons où le vent se joue ; et cet bar-

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monieux, ce silencieux chant d'amour; cette extase du peintre qui veut atteindre à l'intensité de son émotion, cela ne se trouve pas avec des procédés, un habile tour de main et un concours heureux de circonstances. Imiter Corot, c'est donner son âme, sa propre substance, tout son être, et vouloir, et savoir, et pouvoir traduire l'intraduisible. Et qui fait cela, n'est pas un copiste.

Parce qu'il y avait de la bonhomie dans l'aimable visage gai et narquois de Corot; parce que ce bon vivant, entre amis, au dessert, chantait volontiers sa chanson ; parce que , pour vivre à son aise, à la campagne, il s'affublait en paysan, vêtu de la blouse, coiffé du bonnet de coton à raies roses, et fumant sa pipe dorée et fauve comme une odalisque, des 'gens à courte vue l'ont pris pour un inconscient. Ils se trompaient du tout au tout, et si Corot fut bonhomme, c'est à la façon de La Fontaine. J'ai eu la rare fortune de dîner souvent avec lui, dans une maison où le ramenait sans cesse une vieille et constante amitié; là j'ai vu le Corot sans blouse, et je puis affirmer qu'il valait bien l'autre. Non seulement il portait l'habit noir avec autant d^aisance et de grâce qu'un grand seigneur; mais, dans un salon comme celui où je l'ai vu et où on savait le comprendre, il était un causeur des plus brillants.

D'autres fois, il était mieux que cela encore. Un soir, chez Asselineau, quelques camarades réunis, parmi lesquels il n'y avait pas un profane, fumaient, assis autour de la cheminée. On vint à parler de Théocrite, à propos de l'admirable traduction de Leconte de Lisle ; Corot prit la parole, et avec la plus magnifique inspiration nous décrivit, nous peignit, nous fit voir les paysages des Idylles, tels qu'il les devinait, tels qu'il les voyait^ à travers le texte du poète. Nous assistâmes ià^ mon ami, à un spectacle prodigieux; car le maître nous peignit alors, rien qu'avec les mots magiques! vingt Corot, qui valaient ses meilleures toiles.

Donc, il était rhomme de sa peinture; il y avait en lui autre chose que Fouvrier habile, et c'est pourquoi j'en reviens à mon dire, le plus sûr moyen de ne pas singer Corot, c'est de l'imiter. Voilà pour l'artiste; quant aux marchands qui prennent des Trouillebert pour des Corot, le traitement qu'ils ont à suivre, c'est de regarder, d'étudier et d'ainier Corot, mieux qu'ils ne l'ont fait jusqu'ici. Et nous, mon ami, tâchons d'imiter assez bien nos maîtres pour que nos vers soient à nous^ et ne soient qu'à nous.

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