A EMILE BERGERAT
Le Public 1 mon ami, que le mot est effrayant! Beaucoup plus que la chose. Car le Public peut tout, pour ou contre l'artiste mercantile qui, dans Tart, ne voit qu'un négoce. Il peut, à son gré, remplir ou ne pas remplir la bourse de ce commerçant. Mais le Public ne peut rien ni pour ni contre l'artiste sincère, uniquement guidé par l'amour du vrai et du beau, et pour qui la gloire môme n'est qu'un but accessoire. Celui-là, pour l'heure présente, relève seulement de ses pairs, et ensuite de la postérité, qui porte les jugements définitifs.
Ne nous laissons pas étonner par les mots, et allons droit au cœur des idées. N'attachons même qu'une importance relative à la rencontre bizarre des circonstances, que nous devons savoir simplifier et façonner à notre gré, car la Réalité, qui a devant elle le temps et l'espace pour fondre et harmoniser tout, se permet des fantaisies sans queue ni tête, et des antithèses d'une violence un peu trop crue. C'est ainsi que, l'été, vous habitez, au bord de la mer, vous qui êtes le plus probe et le plus délicatement honnête des hommes, une propriété qui se nomme la Fourberie/ Le vaudevilliste —
et plus tard banquier — Auguste Lefranc, auteur des Deux Papas très bien, comédie dans laquelle le pathos d*un des papas et le farouche argot de l'autre sont de force à décrocher les étoiles, — était le descendant direct du Lefranc de Pompignan classique : Le Nil a vu sur ses rivages! Le collaborateur de Bayard, le critique modéré du Siècle, le doux et tranquille auteur du Fils de Famille avait pour frère ce blond Fernand Desnoyers, qui fut un poète excessif et intransigeant au delà de toute expression : ce n'est pas moi qui lui en ferai un reproche. Certes, dans la célèbre imprécation contenue en son volume : Poésie Française, ce révolutionnaire, s'adressant au Public, n'a pas raison de s'écrier :
Béte à tête de veau, de lapin et d'aspic!
D'abord parce que, même dans la poésie lyrique, un tel langage manque de politesse et de mesure. Ensuite il est difficile de se figurer cette tête, telle que le poète l'imagine. Car si elle est de veau, elle ne peut être de lapin ; et si elle est de veau et de lapin , elle ne saurait en même temps appartenir à l'aspic ! Mais s'il l'exprime sous une forme empirique et vertigineuse, la colère de Fernand Desnoyers me paraît être au fond très légitime* On a dit que le Public a plus d'esprit que Voltaire ; ce n'est pas mon avis, et je pense que, la plupart du temps, il n'a pas tant d'esprit que Jocrisse. Car n'est-ce pas lui qui s'éprend des mauvais ouvrages et des plus sottes chansons, qui consacre passionnément des réputations éphémères, et qui brûle son encens devant des idoles destinées à être jetées au coin de la borne?
Cependant que de lâchetés et de platitudes ont été faites aux pieds du Public, même et surtout par les génies! Combien se courba servilement devant lui ce grand et sublime Molière, qu'on ne peut assez aimer et admirer; car je plains le poète qui peut relire sans être
transporté le Prologue à' Amphitryon ! Eh bien, tout meurtri et déchiré car l'injustice de cet aveugle tyran, qui condamnait V Ecole des Femmes et Le Misanthrope, Molière proclamait encore l'infaillibilité, le goût impeccable, le suprême bon sens du Public, et déclarait que le Public a toujours raison. Et il ne troyait pas un mot de ce qu'il disait, et il savait bien qu'il en avait menti par la gorge ; son excuse, c'est qu'il avait des comédiens à nourrir. Sans cela, ne serait-il pas impardonnable de s'être bassement agenouillé devant le maître de l'heure présente, lui qui d'avance possédait l'éternité et toute l'humanité future?
Si je laisse de côté l'entrepreneur de spectacles, le directeur d'une troupe comique, et si je vois uniquement dans Molière le penseur et le grand poète, il a fait entre ses deux maîtres une confusion regrettable, et il a eu grandement tort de traiter le Public comme il traitait le Roi. Il les flattait l'un et l'autre avec une rare effronterie, et avec un parti pris qui finissait par devenir ironique; mais il avait raison dans un cas, et non dans l'autre. En effet, ennemis par la nature môme des choses, puisque l'un représente l'esprit d'autorité et l'autre l'esprit d'affranchissement, le Poète et le' Roi sont cependant des alliés nécessaires, car seul le Roi peut assurer au Poète la liberté de parler, et seul, le Poète peut donner au Roi cette magnificence épique et cette splendeur d'apothéose qui lui sont indispensables ; il est seul assez magicien pour costumer Louis en Apollon vainqueur des hydres, et en Gésar-Auguste.
Au contraire, je le répète, excepté en ce qui concerne la recette du soir, la question de sous, et tout ce que contient la célèbre exclamation de Bilboquet : Il s'agissait de cinquante centimes!, le Poète peut et doit se passer parfaitement du Public. Jamais le suffrage universel n'a su créer une gloire; et quand il a eu l'air d'en créer une, comme par exemple celle de Béranger, voyez le peu qu'elle durel Aussitôt que meurent les
passions éphémères qui Font faite, cette gloire perd tout ce qu'elle leur avait dû, et le seul trésor qui reste à l'artiste, c'est ce que lui avait inspiré Tamour désintéressé du beau. Nul ne peut être jugé que par ses pairs; cet axiome juridique, toujours vrai, est surtout vrai en art et en poésie, et la postérité elle-même ne peut rien de plus pour un poète que ratifier le jugement de ses pairs. Quant au jugement immédiat du Public contemporain, il va rejoindre dans l'universel magasin d'accessoires les arquebuses à rouet, les manches à gigot et les vieilles lunes. Public ! tu peu x enrichir qui tu veux, emplir Tillustre théâtre ou la baraque du montreur d'ours et, selon qu'il te plaît, acheter à tel ou tel ses rames de papier imprimé; rien de plus. Mais quant au laurier que ne flétrissentpas les hivers, tu n'en possèdes pas un rameau ni une simple feuille, et tu ne saurais le donner à personne, puisque tu n e Tas pas.
Toutes les hypocrites préfaces, dans lesquelles l'aveugle succès est glorifié, s'appuient sur une confusion mensongère et voulue entre ces deux êtres si essentiellement différents l'un de l'autre : le Public et le Peuple. Autant le Peuple, ému, sincère, éclairé par la divine lumière de l'instinct, apte à comprendre la poésie et la règle, parce qu'il est ouvrier des métiers, est facilement transporté par le Beau absolu, autant le Public se montre réfrac taire à cet élément, qui ne lui est pas assimilable. J'en appelle à vos souvenirs! Comme à moi, il vous est certainement arrivé de voir, dans quelque soirée extraordinaire, un chef-d'œuvre en vers, une comédie de Molière, par exemple, représentée dans un théâtre du boulevard, devant des spectateurs qui sont exclusivement Peuple. Rappelez-vous comme alors les nobles pensées, les beaux mots, les nuances les plus délicates, les traits de l'esprit le plus délié sont immédiatement saisis, et comme le Peuple et le Poète se mêlent, se confondent, se pénètrent l'un l'autre, et savent se parler cœur à cœur!
iWPPW^iP
LETTRES CniMÉRIQUES. 221
Au contraire, voyez la même pièce représentée dans un théâtre du beau monde, ainsi nommé parce qu'il se croit beau ! Quand les dames de la salle ont fini d'admirer, de dénigrer, d'éplucher, d'analyser les toilettes des comédiennes, et d'en supputer le prix de revient, elles pensent visiblement à autre chose qu'à ce qui se passe sur la scène, et quant aux messieurs, ils manifestent la plus parfaite indifférence, et ne se réveillent que pour les coups de bâton, ou pour les jeux de scène empruntés à la farce, comme Georges Dandin mis à la porte de chez lui, ou Orgon caché sous la table.
Mais enfin, il faut définir, qu'est-ce que le Public? C'est une foule, une assemblée fortuite de gens quelconques, venus à pied, ou en fiacre, ou en omnibus, ou par les chemins de fer, mais où, vu le prix des places, les esprits d'élite et le Peuple surtout sont en minorité, et où domine nécessairement la classe moyenne. Par ces mots : la classe moyenne, j'entends les gens nullement instinctifs, plus riches qu'instruits, et dont l'éducation est presque toujours inférieure à la position sociale qu'ils occupent. Or, ce n'est pas seulement au théâtre et dans la boutique du libraire, mais partout qu'il est facile de voir une difTérence absolue entre le Public et le Peuple !
Le Public croit à la Politique, aux commissions, aux sous-commissions, aux débats parlementaires, et savoure tout cela dans son journal, comme un matou boit du lait. Le Peuple professe sur ce point la même indifférence que Jésus-Christ et Proudhon, et ne tient pas à savoir comment est tenue la queue de la poêle dans laquelle on le fait frire. Le Public est ivre de joie quand on lui donne des mots, des lois alambiquées, des chartes, toutes sortes de choses qui ne coûtent rien et qui ne se mangent pas. Le Peuple, nullement affamé de figures incohérentes, aime mieux sa part en argent, ou même en nourriture comestible.
En médecine, le Peuple est de l'école de Molière;
lorsqu'il est malade, il se soigne comme il peut, et surtout laisse agir la nature, tandis que le Public est l'esclave né de Diafoirus. Il n'y a pas de remède, de drogue si bête qu'il n'achète avec frénésie, pourvu qu'elle soit annoncée à la quatrième page des journaux. Un jeune pharmacien ambitieux, venu de province pour gagner son million, était allé trouver un ami de sa famille, membre de l'Académie de Médecine, et le suppliait de lui composer un médicament au moyen duquel il pût acquérir une fortune. — « Mais, mon cher enfant, lui dit le savant, pour cela, tous les médicaments sont également bons ; vous pouvez vendre ce que vous voudrez, et même au besoin — rien du tout, dans une jolie enveloppe ; la qualité du produit n'y fait absolument rien. Toute la question est de dépenser deux ou trois cent mille francs pour l'annoncer, après quoi, vous en vendrez plus que vous n'en sauriez fabriquer. »
Le Public, toujours enivré par les idées fausses et sentimentale?, adore le confortable des hôpitaux, la charité, les ventes au profit des pauvres, et toutes ces manifestations de la philanthropie, qui permettent aux femmes du monde de se mêler aux comédiennes, et de se déguiser en laitières ou en Suissesses, pour flirter en tout bien tout honneur, dans de petites boutiques. Le Peuple, lui, exècre les hôpitaux, et tout cet attirail de charité lui paraît être un ensemble de moyens pour éluder, ou pour éteindre par de faibles à comptes, une dette impérieuse, qui doit être payée intégralement.
Le Public est le gogo, l'actionnaire de naissance, qui donne de bon or trébuchant contre des petits papiers roses, et croit d'autant plus aux mines argentifères qu'elles sont situées dans des pays plus inconnus. Le Peuple aime mieux acheter, pour ses deux sous, une livraison illustrée de Victor Hugo; et de même qu'il est plus facile à un câble, (ou à un chameau,) de passer par le trou d'une aiguille, qu'à un riche d'entrer dans* le
LETTRES CHTMÉRIQUES. 223
royaume du ciel, de môme on a bien plus tôt fait de vendre au peuple deux cent mille exemplaires de cette livraison à dix centimes, que d'écouler dans la classe moyenne un seul exemplaire d'un volume de Victor Hugo, coûtant cinquante-cinq sous.
Ma conclusion, mon ami, c'est que nous n'avons ni à convaincre, ni à redouter, ni à flatter le Public. Si nous sommes d'assez bons ouvriers pour être jugés tels par nos pairs et par nos maîtres ; sans avoir la fatuité d'espérer rien de la postérité, si nous nous préparons à paraître devant elle avec des œuvres sincères, exemptes de mensonges et de faux ornements, nous gagilerons encore, par surcroît, de quoi mettre la poule au pot, et acheter une robe à notre femme et des culottes à nos petits. Et. que nous faut-il de plus? Un simple poète n'est pas tenu, comme un Rothschild, à avoir une cuisine spéciale pour les fritures, une pour les rôtis, une pour les salmis, une pour chaque genre d'entremets, et ainsi de suite. Les fils d'Homère n'ont hérité de lui qu'une besace et un bâton. Depuis le temps, avec les intérêts composés et capitalisés, cela peut faire beaucoup de besaces et de bâtons, mais pas un seul million!