‹ Lettres chimériquesChapitre 7 sur 23 · CHOSES FUTURES · texte numérisé non relu

CHOSES FUTURES

A MONSIEUR LE SINGE DE PEAU-d'aNE

Vous avez, monsieur, usurpé et détourné à votre profit une grande quantité des tableaux qui composent la comédie intitulée : Peau d'Ane. Par vos soins, pendant une portion assez considérable de la soirée, les gambades, lazzis, jeux de scène et sauts périlleux remplacent la prose des auteurs primitifs. Je ne suis pas assez impoli, et je dédaigne trop les'épigrammes faciles, pour dire que personne ne s'en plaint. Au contraire, ami de Tétrange et du surnaturel, je me plais à croire que certains spectateurs regrettent les scènes abolies, et, au moment même où vous les ravissez par vos mines ingénues et par vos convulsions agiles, se disent dans leur âme : Il y avait là une tirade bien jolie; qu'est-elle devenue?

Certes, il eût été doux d'obtenir les culbutes et de conserver la prose tout de même ; cependant il faut se faire une raison, et on ne peut pas tout avoir. D'ailleurs, que nous le voulions ou non, votre heure est venue, et il est trop évident que la souveraineté, donnée jadis aux oiseaux par Aristophane, appartiendra aux singes dans une époque très prochaine. La littérature, a dit Balzac, est l'expression des sociétés, et vous êtes

rw^^*^P''»- ' '■'

en train d'envahir la littérature. Vous avez modestement commencé par Peau d'Ane; mais, monsieur, vous ne tarderez pas à vous annexer Andrornaquey Le Cid, Les Horaces, Tartuffe, Le Misanthrope, dont les portions les moins indispensables seront agréablement remplacées par des exercices de singes.

Mais, entendons-nous, personne n'y perdra rien, et les singes, qui se feront les interprètes des chefs-d'œuvre rajeunis et renouvelés, seront tout uniment des hommes revenus à leur état primitif. En un mot, qui alors sera singe? c'est tout le monde! Car si le savant Littré a su dire d'où nous venons, il a négligé de nous apprendre où nous allons; il a révélé que les hommes ont été singes, et a «oublié de faire savoir qu'ils sont sur le point de le redevenir. Pourtant rien n'est plus facile à prouver. Car, s'il vous plaît, cherchons ensemble ce qui différencie l'animal de l'homme. Ce n'est pas l'existence ou la non-existence de l'âme ! L'observation moderne a rejeté bien loin cette puérile fiction ; l'animal peut aimer, haïr, souffrir, mépriser, donner sa vie pour un être cher : il a donc une âme. Qu'il pense, raisonne, se souvienne, calcule, cela ne fait pas l'ombre d'un doute; les preuves abondent; et sur ce point vous n'avez qu'à consulter Toussenel. Le castor est architecte, le paon est aussi somptueusement vêtu que le roi Salomon, la baleine est navigateur, le lion est guerrier, le rossignol est musicien ; en un mot les animaux font tout ce que nous pouvons et savons faire.

Excepté une toute petite chose I Car, monsieur, examinons les races froidement et sans passion. La poésie, les vers, le langage rhythmé obéissant aux mêmes règles qui régissent le mouvement des sphères, c'est, à proprement parler, le seul don qui se rencontre chez l'homme et ne se trouve pas chez l'animal. Du temps d'Eschyle, au théâtre où vous trônez maintenant, l'homme, il faut bien le dire, était fortement déchu de sa qualité de singe. C'est en vers que les héros par-

226 LETTRES CniMÉRIQUES.

laient, c'est en strophes lyriques envolées que s'exprimait le chœur; et le poète, les acteurs, le peuple qui les écoutait, tous avaient déplorablement oublié la langue des singes. Mais, monsieur, rassurez-vous sur notre compte, nous sommes en train de la rapprendre, et nous y arriverons.

Heureusement, il y avait tout un peuple, toute une élite, qui regrettait son état passé, et qui brûlait de rompre avec les Dieux et de renouer avec la singerie. Ces bons conspirateurs ont longtemps médité leur coup; ils l'ont amené dé loin, mais déjà ils ont à moitié réussi, et ils sont bien près de réussir tout à fait. Très judicieusement, ils ont fait leur première campagne au théâtre, oîi la foule se trouve naturellement rassemblée,- et tout ce que le renard dit à propos des raisins trop verts, ils l'ont dit à propos de la poésie. Assommant, l'art d'Eschyle, il n'en fîiut plus! A Chaillot, Sophocle! Homère aux Quinze-Vingts ! Ennuyeux, ce qui amusait Alcibiade et Périclès et le peuple athénien ! StUpide, ce qui ravissait Gondé et Turenne et Sévigné, et madame Henriette d'Angleterre! Il faut bien le dire à leur louange, certains acteurs se sont associés puissamment à l'heureuse révolution projetée. Cela les ennuyait d'apprendre par cœur des vers qui les oppriment, les dominent, les tiennent captifs dans des liens. Ils ont préféré la prose, que l'auteur vaincu leur permet bientôt de couper, de hacher, de déchiqueter et d'émietter à leur guise. Et même, la prose est-elle si nécessaire que cela? Toute prose qu'elle est, elle gêne encore pour faire un effet au milieu d'un mot, pour s'asseoir sur la cheminée, pour tourner le dos au public, et pour se montrer naturel, en disant au besoin : fy vas, que qu c'est qu ça et colido?*! Un clin d'œil, un grognement, un gloussement, un geste esquissé ne suffisent-ils pas? Du théâtre, cette simplification a passé dans la vie, elle s'y implante, elle y triomphe. Après avoir supprimé la poésie et le langage, on grogne, on glousse ; la

LETTRES CHIMÉRIQUES. 22r

mimique se développe à mesure qu'on devient muet. L'homme retrouve son agilité première et son antique versatilité puérile ; le poil, dont la végétation n'est plus gênée par le travail de la pensée, envahit de plus en plus son visage; il redevient singe, il le sera bientôt tout à fait. A la bonne heure, et ne croyez pas, monsieur, qu'il sera incapable de s'élever à votre hauteur ; au contraire, je suis persuadé que l'homme se montrera assez intelligent pour vivre avec vous sur un pied d'égalité parfaite. Et tout ce qu'il faisait en qualité d'homme, il le fera tout aussi bien en qualité de singe. Notez ce point, puisque tout le monde sera singe, (excepté une insignifiante fraction d'hommes qu'on peut négliger, et dont je vous parlerai tout à l'heure,) il n'y aura d'affront pour personne. Je vois très bien, comme je les ai déjà vus à la foire de Saint-Gloud et au cirque de Gorvi, les singes brodés sur toutes les coutures paradant sur des chevaux, en habits de rois, d'empereurs, de capitaines, de marchands d'eau de Cologne, et entrant dans les villes au bruit des féroces cymbales. Les singes médecins auront ce grand avantage de nous rendre la robe et le bonnet pointu des médecins de Molière; je les admire déjà, tâtant le pouls du malade et lui tirant les cheveux, consultant dans les coins avec force cabrioles, et levant en l'air leurs maigres bras velus avec un geste qui signifiera expressément : La névrose ! Les singes avocats feront mille tours, ôteront et remettront leur toque, imiteront tantôt le tonnerre et tantôt la voix d'un enfant qui pleure, mangeront le nez des témoins, et réciproquement se jetteront à la tête des pommes, ou des noix, ou des pierres, qui n'atteindront que leurs clients. Enfin, monsieur, devenus singes, il faudra bien que nous soyons représentés par des mandataires semblables à nous ; combien ne serat-il pas agréable de ne plus entendre les mots filandreux, les phrases à rallonges, les : Dans cette enceinte^ que remplaceront des bondissements inattendus et

des postures facétieuses, et de voir la salle des séances offrir un aspect analogue à celui du palais de fil de fer au Jardin des Plantes! commissions, sous- commissions, bureaux, questeurs, et toi, public spécial qui savoures les divertissements parlementaires, c'est quand vous serez suspendus à des cordes volantes, c'est quand vous vous poursuivrez follement de trapèze en trapèze quevousjouerezvéritablement un rôle politique! Les singes artistes, vêtus de la vareuse écarlate, seront parfaitement heureux, car on ne pourra pas alors leur reprocher leur verve simiesque, parfaitement conforme à leur nature, et ils auront le droit de faire de faux Delacroix, des simili -Regnault et des Corot apocryphes ; et certes, le talent d'imitation propre à votre race, qui fut et sera la nôtre, ne leur sera pas d'un médiocre secours, lorsqu'il s'agira de signer les tableaux délicieusement contrefaits. En cette affaire, la signature sera môme ce qu'il y aura de mieux réussi, et les spectateurs ne manqueront pas de s'écrier : Quel homme, ce Delacroix; comme il signait bien! A vrai dire, la transformation de l'homme en singe sera le seul moyen de donner aux artistes une discipline qui leur manque. Ainsi, une fois devenus singes, ce que l'un aura fait, tous les autres le feront. Si l'un d'entre eux se fait bâtir un hôtel dans l'avenue de Villiers, ils se feront tous construire des hôtels semblables dans la môme avenue; et quand celui-là aura vendu une aquarelle cent mille francs, tous vendront leurs aquarelles au même prix. Affairés, minutieux, hochant la tête, coupant l'air avec des gestes de peintre, les marchands de tableaux et les amateurs regarderont les toiles et la peinture à l'eau avec des loupes, et profiteront de ce qu'ils seront devenus singes pour prendre les façons et les attitudes de gens qui s'y connaîtraient. S'il vous en souvient, Decamps avait prévu et d'avance reproduit cette scène. Qui ne connaît à Chantilly les admirables singes de Watteau ? Mais ce qu'on connaît

moins, c'est un salon entier peint de la main de ce grand artiste, et qui, par suite des métamorphoses imposées à plusieurs hôtels du siècle dernier, lorsque fut ouvert le boulevard Beaumarchais, se trouva faire partie d'un estaminet. Cette belle décoration a disparu aujourd'hui, et je ne sais ce qu'elle est devenue.

C'étaient des panneaux à fonds blancs, dans chacun desquels le peintre des Fêtes Galantes avait représenté trois fois la même scène, reproduisant dans la môme situation et faisant obéir au même sentiment, d'abord des Dieux, puis des hommes, puis des singes, et montrant ainsi la chaîne des pensées non interrompue, depuis les Immortels nourris de la céleste ambroisie, jusqu'à messieurs vos confrères, qui, ainsi que l'a si bien observé Henri Heine, arborent sur la partie la plus charnue de leur individu les couleurs nationales de la Prusse. Ainsi le poète ^q\J Embarquement pour Cylhère arborait un système tout à fait contraire à celui de Littré. Car s'il l'eût voulu, rien ne lui eût été plus facile que de commencer par les singes et de finir par les Dieux ; mais c'est le contraire qu'il a fait, pour exprimer qu'ayant d'abord été des Dieux, nous sommes devenus des hommes, et que nous finirons par devenir tous des singes. Tous, ou à peu près ! Oh ! monsieur, comme les Courses seront plus pittoresques et plus amusantes, quand les jockeys en casaque pourpre, ou bleu de ciel, ou jaune soufre, montant des chevaux plus vites que le vent, seront singes, et manifesteront les affres, les terreurs et les espérances de ce drame, avec une intensité de mimique qui manque aux corrects mais froids jockeys d'importation anglaise! Et ce spectacle ne gagnera-t-il pas à être contemplé par des guenons grimpées sur leurs calèches et versant alentour du Champagne aux jeunes singes, qui délaisseront pour elles leurs vieux singes de parents? Car il ne faut jamais oublier les dames! Et si nous songeons à celles que notre spirituel ami le baron de Vaux a poétiquement nommées : les

230 LETTRES CUIMÉRIQUES.

Horizontales, (peut-être à tort; car n'est-ce pas simplifier un peu trop la question?) vous conviendrez avec moi qu'elles gagneront tout à devenir franchement des singesses. Comme par le passé, elles croqueront et grignoteront tout, mais au propre, au pied de la lettre, et non pas seulement, comme autrefois, d'une façon idéale et figurée ; elles continueront à jouer Tamour, la passion, le caprice, la douleur, la joie, la jalousie, la fidélité, et toutes les scènes connues, mais en pantomime seulement, et sans les stupides paroles qui habituellement les accompagnaient. Et quand elles auront gentiment simulé quelque émotion attendrie, tout de suite après, par un geste canaille et ironique bien accentué, elles confesseront nettement que c'était une farce. De la sorte, les messieurs singes seront avertis, et s'ils ne se gardent pas alors contre les ruses de la bien-aimée, c'est qu'ils seront décidément aussi bêtes que des hommes. Monsieur le singe de Peau d'Ane, initiateur, conquérant, vainqueur, législateur, maître des empires futurs, soyez salué I Je vous l'ai dit, d'ici à très peu de temps, tout vous appartiendra, hormis cependant une poignée de gens, qui ne méritent pas d'occuper votre attention, et qui, je le crains bien, ne sauront jamais s'élever à la dignité de singes. Ce sont précisément ces poètes, ces rimeurs, ces rhythmeurs dont je vous parlais, et qui, habitués à marier les mots harmonieux, perdront difficilement la notion du langage articulé. Mais savezvous ce qu'il faut faire? Laissez-les pour compte, tout bonnement. Ils étaient des étrangers et des exilés parmi les hommes; ils le seront encore parmi les singes, voilà tout. Foin des gens qui lèvent leurs yeux pour regarder le ciel, quand tous les autres baissent les leurs à terre, pour ramasser des noixl

Page 1